Quels livres pour apprendre les sciences cognitives ?
Beaucoup de gens qui tapent cette question veulent en réalité lire sur le cerveau. Ils imaginent des IRM colorées, des aires cérébrales qui s'allument, des explications neuronales de la mémoire ou de l'amour. Ils vont acheter un livre de sciences cognitives, le trouver bizarrement abstrait, plein de discussions sur la signification et le calcul, et le refermer sans comprendre ce qui s'est passé.
Ce qui s'est passé, c'est une erreur de rayon. Les sciences cognitives ne sont pas les neurosciences. Elles sont un carrefour, né dans les années 1950, entre la psychologie, la linguistique, l'informatique, la philosophie de l'esprit, l'anthropologie et, en effet, les neurosciences. Six disciplines qui n'ont ni les mêmes méthodes ni le même vocabulaire, réunies par une hypothèse : l'esprit humain peut s'étudier comme un système qui traite de l'information.
Si c'est le cerveau qui vous intéresse, allez voir plutôt notre sélection sur les neurosciences, vous gagnerez du temps et de l'argent. Si c'est le carrefour lui-même, restez : voici cinq livres, dans l'ordre, et la liste de ceux qu'il ne faut pas acheter en premier.
Situez d'abord la porte par laquelle vous entrez
Personne n'entre dans les sciences cognitives par le milieu. On y entre toujours par une discipline, et laquelle change tout ce qui suit.
Si vous venez de la psychologie, l'aspect expérimental vous parlera d'emblée et le vocabulaire informatique vous semblera un jargon inutile. Notre parcours dédié à la psychologie fait un bon échauffement.
Si vous venez du langage, sachez que la linguistique n'est pas invitée dans ce carrefour par politesse : c'est elle qui a fourni le premier argument sérieux contre le behaviorisme dans les années 1950, et le parcours sur la linguistique vous donnera ce contexte.
Si vous venez de l'informatique ou de la philosophie, vous serez immédiatement à l'aise avec les questions de fond, celles de savoir ce que veut dire penser, représenter, calculer. Vous serez en revanche démuni devant un protocole expérimental, et c'est là qu'il faudra travailler.
Enfin, si ce qui vous amène est très concret, apprendre à mémoriser, réviser, comprendre plus vite, vous cherchez une application des sciences cognitives, pas le champ entier. Le parcours pour apprendre à apprendre va droit au but et vous coûtera quatre livres de moins.
Premier livre : Jean-François Dortier (dir.), « Le Cerveau et la Pensée »
Jean-François Dortier (dir.), « Le Cerveau et la Pensée. Le nouvel âge des sciences cognitives » (Éditions Sciences Humaines, réédition revue et augmentée en 2014, collection Synthèse, environ 480 pages) Voir à la FnacLe Cerveau et la Pensée. Le nouvel âge des sciences cognitives, de Jean-François Dortier (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
C'est un ouvrage collectif, composé d'articles courts signés par des chercheurs différents, avec un titre qui prête à confusion puisqu'il parle de cerveau alors que le livre couvre bien plus large. Ne vous y trompez pas, le contenu est le bon : perception, mémoire, intelligence, conscience, langage, émotions, imagination, chaque grand domaine reçoit son dossier.
Ce qu'il vous apprend précisément : la géographie du champ. Vous saurez qui travaille sur quoi, quelles sont les querelles majeures, quels noms reviennent. La forme en articles courts est ici un avantage réel, parce qu'elle vous laisse survoler ce qui ne vous concerne pas et vous arrêter là où quelque chose accroche.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à raisonner comme un chercheur. Un dossier de six pages résume un débat de vingt ans. C'est un plan de ville, pas une promenade.
Deuxième livre : Daniel Andler (dir.), « Introduction aux sciences cognitives »
Daniel Andler (dir.), « Introduction aux sciences cognitives » (Gallimard, Folio essais, première édition en 1992, nouvelle édition augmentée en 2004) Voir à la FnacIntroduction aux sciences cognitives, de Daniel Andler (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le panorama précédent, ou l'équivalent.
Ce volume est devenu la référence francophone d'entrée dans la discipline, et il est resté au catalogue depuis plus de trente ans, ce qui est rare pour un ouvrage collectif de ce type. Les contributeurs comprennent Dan Sperber, Pierre Jacob, François Recanati, Francisco Varela, Hubert Dreyfus, Anne Treisman et une vingtaine d'autres, une distribution qui suffit à dire ce que vaut le sommaire.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi ces disciplines se sont associées, et ce qu'elles s'apportent réellement. Andler, philosophe et mathématicien de formation, ne cherche pas à lisser les désaccords entre les approches, il les expose. Vous comprendrez la différence entre une explication symbolique et une explication connexionniste, laquelle occupe le champ depuis quarante ans et détermine encore aujourd'hui la manière dont on parle des systèmes d'intelligence artificielle.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la recherche récente. L'édition de 2004 a plus de vingt ans, l'imagerie cérébrale et l'apprentissage profond ont beaucoup changé depuis. Ce livre vous donne les fondations, pas l'actualité.
Troisième livre : Herbert Simon, « Les Sciences de l'artificiel »
Herbert A. Simon, « Les Sciences de l'artificiel » (Gallimard, Folio essais, 2004, traduit de l'anglais par Jean-Louis Le Moigne, original américain paru en 1969 et révisé plusieurs fois) Voir à la FnacLes Sciences de l'artificiel, de Herbert A. Simon (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes.
Il faut à un moment lire un fondateur, et Simon est le meilleur candidat. Économiste distingué par le prix de la Banque de Suède en 1978, informaticien, psychologue, il a écrit avec Allen Newell les premiers programmes qui simulaient un raisonnement humain. Il incarne à lui seul le fait que ce champ est un carrefour.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que veut dire modéliser un esprit. Simon défend l'idée que les systèmes artificiels, économiques, cognitifs ou organisationnels obéissent à des principes communs d'adaptation à un environnement, et il forge au passage la notion de rationalité limitée, qui a durablement changé l'économie et la psychologie de la décision.
Une opinion franche : ce livre est daté par endroits, l'informatique de 1969 y transparaît, et c'est justement pour cela qu'il faut le lire. Vous voyez une discipline en train de se fonder, avec ses paris, dont certains ont tenu et d'autres non.
Quatrième livre : Varela, Thompson et Rosch, « L'Inscription corporelle de l'esprit »
Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch, « L'Inscription corporelle de l'esprit. Sciences cognitives et expérience humaine » (Seuil, 1993, collection La Couleur des idées, traduit de l'anglais par Véronique Havelange, repris en Points) Voir à la FnacL'Inscription corporelle de l'esprit. Sciences cognitives et expérience humaine, de Francisco Varela, Evan Thompson et Eleanor Rosch (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes, sans quoi la critique portera dans le vide.
Voici le livre qui attaque tout ce que les trois précédents ont posé. Varela, biologiste chilien installé en France, reproche aux sciences cognitives classiques d'avoir traité l'esprit comme un logiciel indépendant du corps qui l'abrite, et propose une approche où la cognition émerge de l'action d'un organisme dans son milieu. Le livre convoque aussi la tradition bouddhiste de la méditation, ce qui a fait grincer, et qui reste discuté.
Ce qu'il vous apprend précisément : qu'un champ scientifique n'est jamais unanime, et que son hypothèse fondatrice se conteste de l'intérieur. Les courants dits incarnés et énactifs, aujourd'hui très actifs en robotique comme en psychologie du développement, viennent en droite ligne de là.
Ce qu'il ne vous apprend pas : de résultats. C'est un livre de programme et de discussion théorique, pas un compte rendu d'expériences.
Cinquième livre : « La Cognition. Du neurone à la société »
Daniel Andler, Thérèse Collins et Catherine Tallon-Baudry (dir.), « La Cognition. Du neurone à la société » (Gallimard, Folio essais, 2018, environ 736 pages) Voir à la FnacLa Cognition. Du neurone à la société, de Daniel Andler, Thérèse Collins et Catherine Tallon-Baudry (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les quatre étapes précédentes.
C'est le point d'arrivée logique du parcours, et le plus récent état de l'art disponible en français dans un format accessible. La première partie parcourt les échelles auxquelles la cognition s'étudie, de la molécule au neurone, du neurone au cerveau, de l'individu à la société. La seconde traite les grandes fonctions une par une : action, conscience, coopération, décision, émotions, langage, perception, raisonnement.
Ce qu'il vous apprend précisément : que la question d'échelle est le vrai problème de la discipline. Une explication au niveau du neurone et une explication au niveau du groupe social peuvent porter sur le même comportement sans jamais se rencontrer, et ce livre est le seul du parcours à prendre cette difficulté de front.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à choisir votre camp. Sept cents pages plus tard, vous saurez que le champ n'a pas tranché. C'est une information, pas une déception.
Par où ne pas commencer
Les livres de vulgarisation sur le cerveau, quelle qu'en soit la qualité. Ils sont excellents dans leur genre et n'ont pas grand-chose à voir avec votre question. Acheter Damasio ou Sacks en croyant entrer dans les sciences cognitives, c'est prendre l'autoroute pour aller au village d'à côté.
Les manuels universitaires anglo-saxons de sept cents pages, souvent recommandés sur les forums. Ils sont conçus pour accompagner un cours, avec un enseignant, un calendrier et des travaux dirigés. Seuls, sur une table de salon, ils ne servent à rien.
« Gödel, Escher, Bach » de Douglas Hofstadter, qui revient dans toutes les listes. Le livre est magnifique et n'est pas une introduction : c'est une méditation en spirale sur la récursivité, qui demande un vrai investissement et suppose que vous savez déjà pourquoi la question de l'esprit formel vous intéresse. Gardez-le pour plus tard, quand ce sera un plaisir et non un devoir.
Enfin, méfiez-vous des livres qui promettent d'appliquer les sciences cognitives au management, à la vente ou à la performance personnelle. Le champ est jeune, ses résultats sont fragiles, et la crise de reproductibilité qui a secoué la psychologie expérimentale depuis 2011 a invalidé une bonne partie de ce qui circulait. Un livre d'application publié avant 2015 doit se lire avec beaucoup de prudence.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Les sciences cognitives sont une science expérimentale, et l'expérience ne se lit pas, elle se fait.
Aucun livre ne vous apprendra à concevoir un protocole, c'est-à-dire à trouver la manipulation minuscule qui distingue deux explications rivales d'un même comportement. C'est le vrai métier, et il s'apprend en le regardant faire. Les laboratoires universitaires recrutent en permanence des participants volontaires pour leurs expériences, souvent en une heure et parfois contre indemnité. Une heure passée comme sujet vous en apprendra davantage sur la méthode que trois chapitres.
Aucun livre ne vous apprendra non plus à lire un article de recherche, à repérer un effectif trop faible, une analyse décidée après coup, un effet spectaculaire mais fragile. C'est une compétence qui se construit sur une vingtaine d'articles lus lentement, de préférence en discutant avec quelqu'un qui les a déjà lus.
Un dernier point, qui vaut avertissement. Ce champ produit des résultats médiatiques et parfois éphémères. Prendre l'habitude de chercher combien de participants comptait une étude avant de retenir sa conclusion est le réflexe le plus utile que ce parcours puisse vous laisser.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors la carte du champ, ses fondations, sa contestation interne et son état actuel. C'est plus que ce dont dispose la plupart des gens qui emploient l'expression en réunion.
La suite se choisit par branche plutôt que par niveau. Si c'est la décision et le jugement qui vous ont retenu, la psychologie expérimentale vous attend. Si c'est le langage, la linguistique formelle. Si c'est la modélisation, il faudra du code et des mathématiques, et les livres cèdent la place aux articles. Vous pouvez aussi élargir par genre et par auteur pour repérer les collections de poche sérieuses en sciences humaines, qui font une vraie différence sur ces sujets. Et le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à une trentaine d'autres domaines.
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