Quels livres pour apprendre la psychologie ?
Tapez le mot psychologie dans n'importe quel moteur de recherche et regardez ce qui remonte. Vous trouverez, mélangés sur la même étagère, des ouvrages de chercheurs universitaires, des essais de vulgarisation solides, des livres de coaching, des manuels de PNL et des méthodes pour lire dans les pensées de votre patron. La couverture est la même, le rayon est le même, le prix est le même.
C'est le problème central de ce domaine, et aucune liste de lecture ne le règle si elle se contente d'aligner des titres. Voici donc cinq livres, dans un ordre qui a du sens, et surtout une méthode pour trier vous-même tout ce que vous croiserez ensuite. Le critère de tri vaut probablement plus que la liste.
Le critère qui règle 90 % des cas
Avant les titres, prenez trente secondes en librairie et faites trois gestes.
Ouvrez la fin. Y a-t-il une bibliographie avec des noms de revues, des années, des numéros de volume ? Un livre qui s'appuie sur la recherche laisse une trace de ses sources, parce que son auteur sait qu'on peut le vérifier. Un livre qui n'en laisse aucune vous demande de le croire sur parole.
Ouvrez une page au milieu et cherchez comment une étude est citée. « Des études montrent que » est une formule vide. « En 1963, Milgram a fait passer le protocole à quarante hommes de New Haven, dont vingt-six sont allés jusqu'au bout » est une phrase vérifiable. La différence entre les deux formulations est à peu près toute la différence entre les deux rayons.
Regardez enfin la quatrième de couverture. Si elle promet une transformation personnelle, si elle emploie le mot secret, si elle annonce que la science a enfin découvert quelque chose que vous pouvez appliquer dès demain matin, reposez le livre. La recherche ne fonctionne pas par révélation.
Ce filtre n'est pas parfait. Des chercheurs sérieux écrivent parfois de mauvais livres, et quelques vulgarisateurs sans titre universitaire font un travail excellent. Il élimine tout de même l'écrasante majorité de ce qui traîne dans le rayon.
Premier livre : Serge Ciccotti, « 150 petites expériences de psychologie »
Serge Ciccotti, « 150 petites expériences de psychologie pour mieux comprendre nos semblables » (Dunod, 2004, édition augmentée en 2007) Voir à la Fnac150 petites expériences de psychologie pour mieux comprendre nos semblables, de Serge Ciccotti (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Ciccotti est docteur en psychologie et chercheur associé à l'université de Bretagne-Sud. Le principe du livre est bête et efficace : une expérience réelle par double page, avec le protocole, le résultat et ce qu'on peut en conclure. Vous y apprenez pourquoi on aide plus volontiers quelqu'un dont on connaît le prénom, ou ce que change la couleur d'un vêtement sur le comportement d'un serveur.
Ce qu'il vous apprend précisément : que la psychologie est une science expérimentale, avec des protocoles, des groupes témoins et des mesures. Vous ne lirez plus jamais une affirmation psychologique sans vous demander comment on l'a testée. C'est exactement l'habitude qu'il faut prendre en premier.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la théorie. Ce sont 150 anecdotes scientifiques, pas un cadre. Et comme le livre date du début des années 2000, quelques expériences citées ont depuis été contestées, ce qui est une leçon en soi plutôt qu'un défaut.
Deuxième livre : Daniel Kahneman, « Système 1 / Système 2 »
Daniel Kahneman, « Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée » (Flammarion, 2012, traduit de l'anglais par Raymond Clarinard) Voir à la FnacSystème 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée, de Daniel Kahneman (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : de la patience, le livre fait plus de cinq cents pages.
Kahneman a reçu le prix Nobel d'économie en 2002 pour des travaux menés en psychologie, ce qui dit assez bien à quel point ils ont débordé de leur discipline. Le livre expose quarante ans de recherche sur les biais de jugement, avec la distinction devenue célèbre entre une pensée rapide, automatique, et une pensée lente, coûteuse en attention.
Ce qu'il vous apprend précisément : que vos erreurs de raisonnement sont systématiques et prévisibles, pas aléatoires. Ancrage, disponibilité, aversion à la perte, illusion de compétence. Une fois ces mécanismes nommés, vous les repérez partout, y compris chez vous, ce qui est nettement moins confortable.
Ce qu'il ne vous apprend pas, et ici il faut être précis : plusieurs résultats de psychologie sociale cités dans le livre, notamment autour de l'amorçage comportemental, ont mal résisté aux tentatives de réplication. Kahneman lui-même l'a reconnu publiquement en 2017 dans une lettre ouverte, en admettant avoir accordé trop de crédit à des études aux échantillons trop petits. Le noyau du livre, sur les heuristiques de jugement, tient très bien. Un chapitre est fragile. Le fait que l'auteur l'ait dit lui-même vous apprend plus sur la démarche scientifique que n'importe quel manuel de méthodologie.
Troisième livre : Joule et Beauvois, « Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens »
Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, « Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens » (Presses universitaires de Grenoble, 1987, réédité et augmenté plusieurs fois) Voir à la FnacPetit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais se savoure après Ciccotti.
Deux universitaires français exposent les techniques d'influence documentées par la recherche, du pied dans la porte à l'amorçage en passant par la théorie de l'engagement. Le ton est franchement drôle, ce qui n'est pas fréquent dans ce rayon, et les protocoles sont donnés.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le comportement précède souvent l'opinion, et non l'inverse. C'est une des idées les plus contre-intuitives et les mieux établies de la psychologie sociale. On ne change pas les gens en les convainquant, on les change en leur faisant faire quelque chose.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à manipuler efficacement, malgré le titre. Le livre est écrit pour que vous repériez les techniques quand elles vous sont appliquées, dans une boutique, une réunion ou une campagne électorale. C'est un manuel de défense déguisé en manuel d'attaque.
Quatrième livre : Boris Cyrulnik, « Un merveilleux malheur »
Boris Cyrulnik, « Un merveilleux malheur » (Odile Jacob, 1999) Voir à la FnacUn merveilleux malheur, de Boris Cyrulnik (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois précédents, pour avoir de quoi lire d'un œil critique.
Cyrulnik est neuropsychiatre et a popularisé en France la notion de résilience, empruntée à la recherche anglo-saxonne sur les enfants qui traversent des traumatismes sans s'effondrer. Le livre mêle observation clinique, récits de vie et références théoriques.
Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi ressemble le versant clinique de la discipline, qui procède par cas et par récits là où la psychologie expérimentale procède par échantillons. Les deux approches sont nécessaires et ne se lisent pas de la même manière.
Une opinion assumée : c'est le livre le plus contestable de cette liste, et c'est pour ça qu'il y figure en quatrième position et pas en première. La notion de résilience a été critiquée pour son flou conceptuel et pour l'usage social qu'on en a fait, à savoir déplacer sur l'individu la responsabilité de surmonter ce qu'il subit. Lisez-le en gardant cette critique en tête. Un lecteur qui sait discuter un livre qu'il aime a franchi une étape.
Cinquième livre : Nicolas Gauvrit, « Statistiques, méfiez-vous ! »
Nicolas Gauvrit, « Statistiques, méfiez-vous ! » (Ellipses, 2007) Voir à la FnacStatistiques, méfiez-vous !, de Nicolas Gauvrit (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun en mathématiques, le livre est fait pour les non-matheux.
Ce n'est pas un livre de psychologie, c'est le livre qui vous permettra de lire tous les autres correctement. Gauvrit est agrégé de mathématiques, licencié en psychologie et docteur en sciences cognitives, ce qui en fait exactement la bonne personne pour ce travail. Sept chapitres sur les moyennes trompeuses, les pourcentages, les graphiques truqués, et surtout la différence entre corrélation et causalité.
Ce qu'il vous apprend précisément : à repérer le moment où un auteur transforme une corrélation faible en règle de vie. C'est l'opération centrale du développement personnel maquillé en science, et une fois que vous la voyez, vous ne pouvez plus la manquer.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à faire des statistiques. Ce n'est pas un cours, c'est une éducation du regard. Pour l'usage qui nous intéresse, c'est suffisant.
Par où ne pas commencer
L'« Interprétation du rêve » de Freud. Non pas parce que Freud serait sans intérêt, mais parce que commencer par lui vous donne une idée fausse de ce qu'est la psychologie aujourd'hui. La psychanalyse occupe une place limitée dans les cursus universitaires actuels et ses hypothèses ne se testent pas au sens expérimental. C'est un continent culturel majeur, ce n'est pas la porte d'entrée d'une discipline scientifique.
Tout ce qui repose sur un test de personnalité. Le MBTI, l'ennéagramme, les profils de couleurs vendus en entreprise n'ont pas de validité scientifique établie, et le MBTI en particulier a une fidélité test-retest médiocre : une part importante des personnes changent de type en quelques semaines. Le seul modèle de personnalité qui tienne dans la recherche est le modèle en cinq facteurs, dit Big Five, et il ne se vend pas en séminaire parce qu'il ne flatte personne.
La programmation neuro-linguistique, sous toutes ses formes. Quarante ans d'existence, aucune validation solide de ses postulats de départ, et une présence massive en formation professionnelle.
Les best-sellers de storytelling scientifique, type Malcolm Gladwell. Ils se lisent merveilleusement, ils sont écrits par de bons journalistes, et ils sélectionnent les études qui servent l'histoire. Vous en sortez avec des anecdotes formidables et une image déformée de l'état des connaissances. Gardez-les pour plus tard, quand vous saurez repérer ce qui manque.
Un cas plus délicat : « Le Corps n'oublie rien » de Bessel van der Kolk (Albin Michel, 2018). Le livre est important, il a beaucoup fait pour la reconnaissance du psychotraumatisme, et beaucoup de lecteurs s'y reconnaissent profondément. Il présente aussi certaines approches thérapeutiques avec plus d'enthousiasme que ne le justifie l'état des preuves. Lisez-le, mais pas en premier, et pas comme un manuel.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Aucun de ces cinq livres ne vous rendra capable d'évaluer une situation clinique, et c'est heureux. La distance entre comprendre un mécanisme et savoir l'appliquer à une personne réelle est immense, et c'est précisément ce que couvrent cinq années d'études et des centaines d'heures de supervision.
Un livre ne remplace pas non plus une thérapie. Les manuels de thérapie cognitive et comportementale en auto-application ont une efficacité mesurée, réelle mais modérée, et surtout sur des difficultés légères et bien délimitées. Si vous allez mal, la meilleure chose qu'un livre puisse faire pour vous est de vous aider à formuler ce qui ne va pas et à décider de consulter.
Autre limite, moins évidente : un livre ne vous apprendra pas à vous observer. La psychologie est le seul domaine où le lecteur est aussi l'objet d'étude, ce qui produit un biais permanent. Vous reconnaîtrez chez les autres tous les biais du chapitre trois et aucun chez vous. C'est un effet documenté, on l'appelle la tache aveugle des biais, et le seul remède connu est quelqu'un qui vous connaît bien et accepte de vous contredire.
Enfin, méfiez-vous de la satisfaction de comprendre. Nommer un mécanisme donne un sentiment de maîtrise disproportionné par rapport à ce qu'on en fait réellement. Savoir ce qu'est l'ancrage ne vous empêchera pas d'y céder à la prochaine négociation.
Où aller ensuite
Ces cinq livres vous donnent la démarche expérimentale, le jugement, l'influence sociale, un aperçu clinique et un outil de tri. C'est une base honnête, et elle vous permet d'entrer seul dans la suite.
Trois directions se dessinent selon ce qui vous a retenu. Les biais et la décision mènent aux sciences cognitives et aux neurosciences, avec la même prudence à exercer sur le rayon. La psychologie sociale mène à la sociologie et aux enquêtes de terrain. La clinique mène aux thérapies cognitivo-comportementales et à leurs manuels, plus techniques et souvent plus utiles qu'ils n'en ont l'air.
Dans tous les cas, prenez l'habitude de regarder la date. En psychologie plus qu'ailleurs, un livre de vulgarisation de quinze ans peut affirmer tranquillement des choses que la recherche a depuis abandonnées. Vous pouvez explorer les genres et rayons du catalogue pour repérer les rééditions récentes, et la suite de notre collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode ailleurs, notamment pour apprendre la philosophie, où le tri porte sur la difficulté plutôt que sur la fiabilité.
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