Quels livres pour apprendre à apprendre ?
Il y a un scénario qui se répète. Quelqu'un décide de reprendre des études, ou de préparer un concours, ou simplement de retenir ce qu'il lit. Il cherche des méthodes. En trois clics il tombe sur un test qui lui annonce qu'il est un apprenant visuel, il achète un livre qui décline cette catégorie sur deux cents pages, et il passe six mois à convertir ses cours en cartes mentales colorées.
Le problème est que la catégorie n'a jamais résisté à l'examen. La revue publiée en 2008 par Harold Pashler, Mark McDaniel, Doug Rohrer et Robert Bjork dans « Psychological Science in the Public Interest » cherchait les études correctement conçues pour tester l'hypothèse des styles d'apprentissage. Elle en a trouvé une poignée, et elles ne montraient pas l'effet annoncé. Depuis, la théorie continue de se vendre, dans des formations professionnelles et dans des livres.
Cet article commence donc par le tri, puis donne quatre livres dans l'ordre. Aucun ne vous parlera de votre style.
Ce qui a été réfuté, et qu'on vous vendra quand même
Trois idées circulent partout et ne tiennent pas.
Les styles d'apprentissage, d'abord. L'hypothèse n'est pas que les gens ont des préférences, ce qui est banalement vrai, mais qu'enseigner à quelqu'un dans son style améliore ses résultats. C'est cette seconde affirmation qui échoue aux tests. Le format qui marche dépend du contenu : on apprend la géographie avec des cartes et la prononciation avec des sons, quelle que soit la personne en face.
Le cerveau gauche analytique et le cerveau droit créatif, ensuite. Les hémisphères sont spécialisés pour certaines fonctions, le langage notamment, mais aucune personnalité n'en découle, et aucune méthode d'apprentissage sérieuse ne s'en déduit.
La relecture, enfin, qui n'est pas une théorie mais une habitude, et qui est de loin la plus coûteuse. Relire un cours donne une impression de maîtrise croissante, parce que le texte devient fluide, et cette fluidité est prise pour du savoir. C'est le mécanisme d'illusion le mieux documenté du domaine, et il explique les surprises désagréables du jour de l'examen.
Ce qui fonctionne tient en trois mots que vous retrouverez dans les quatre livres : se tester, espacer, alterner.
Premier livre : Steve Masson, « Activer ses neurones »
Steve Masson, « Activer ses neurones. Pour mieux apprendre et enseigner » (Odile Jacob, 2020, 256 pages) Voir à la FnacActiver ses neurones. Pour mieux apprendre et enseigner, de Steve Masson (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Masson dirige le laboratoire de recherche en neuroéducation à l'Université du Québec à Montréal, et il a enseigné au primaire et au secondaire avant de faire de la recherche, ce qui se sent : le livre est écrit pour être appliqué. Il présente sept principes, chacun introduit par le mécanisme cérébral qui l'explique, puis décliné en stratégies concrètes pour un élève, un parent ou un adulte en formation.
Ce qu'il vous apprend précisément : que l'apprentissage modifie physiquement les connexions entre neurones, et que cette modification suppose une activation répétée, espacée, et suivie d'un retour d'information. D'où l'inutilité relative de l'écoute passive et l'efficacité du rappel actif, expliquées par la même cause.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le doute. Masson est convaincant et parfois trop lisse, la neuroéducation est un champ jeune, et la distance entre un résultat de laboratoire et une salle de classe reste un sujet de débat vif. Prenez le livre pour ce qu'il est, une excellente porte d'entrée applicable, pas pour un état de l'art contradictoire.
Deuxième livre : Brown, Roediger et McDaniel, « Mets-toi ça dans la tête ! »
Peter C. Brown, Henry L. Roediger et Mark A. McDaniel, « Mets-toi ça dans la tête ! Les stratégies d'apprentissage à la lumière des sciences cognitives » (Markus Haller, 2016, traduit de l'anglais, original américain « Make It Stick » paru en 2014) Voir à la FnacMets-toi ça dans la tête ! Les stratégies d'apprentissage à la lumière des sciences cognitives, de Peter C. Brown (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, mais il gagne à être lu après Masson.
Roediger et McDaniel sont professeurs de psychologie à l'université Washington de Saint-Louis et travaillent depuis des décennies sur la mémoire humaine. McDaniel est aussi l'un des signataires de la revue de 2008 sur les styles d'apprentissage citée plus haut, ce qui donne au livre une cohérence rare : les mêmes gens démontent et proposent.
Ce qu'il vous apprend précisément : l'effet de test, c'est-à-dire le fait que se rappeler une information la fixe davantage que la relire, et les difficultés désirables, ces obstacles qui ralentissent l'apprentissage immédiat et améliorent la rétention à long terme. L'entrelacement des matières en fait partie, tout comme le fait d'essayer de résoudre un problème avant d'avoir vu la solution.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à aimer ces méthodes. Elles sont désagréables, elles donnent l'impression de moins bien réussir pendant qu'on les applique, et c'est exactement pour cette raison que presque personne ne les adopte spontanément. Le livre est honnête là-dessus, ce qui est sa plus grande qualité.
Troisième livre : Stanislas Dehaene, « Apprendre ! »
Stanislas Dehaene, « Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines » (Odile Jacob, 2018) Voir à la FnacApprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines, de Stanislas Dehaene (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou de la patience pour le détail expérimental.
Dehaene est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale. Son livre organise la question autour de ce qu'il appelle les quatre piliers de l'apprentissage : l'attention, l'engagement actif, le retour sur erreur et la consolidation. Il met en regard le cerveau humain et les algorithmes d'apprentissage automatique, qui ont besoin de millions d'exemples là où un enfant en demande quelques-uns.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi les méthodes valides le sont. Le retour sur erreur, notamment, cesse d'être un conseil pédagogique pour devenir un mécanisme : le cerveau apprend de l'écart entre ce qu'il prédisait et ce qui s'est produit, donc un apprentissage sans erreur détectée n'apprend presque rien. C'est aussi la meilleure explication disponible du rôle du sommeil dans la consolidation.
Ce qu'il ne vous apprend pas : quoi faire demain matin. Dehaene explique, il ne prescrit pas, et il faut avoir lu les deux premiers livres pour traduire ses chapitres en séances de travail. C'est le livre de fond du parcours, pas le manuel.
Quatrième livre : Olivier Houdé, « Apprendre à résister »
Olivier Houdé, « Apprendre à résister » (Le Pommier, 2014, collection Manifestes, quatre-vingts pages environ) Voir à la FnacApprendre à résister, de Olivier Houdé (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais son intérêt saute aux yeux après Dehaene.
Houdé est professeur de psychologie du développement et a longtemps dirigé le laboratoire de psychologie du développement et de l'éducation de l'enfant à la Sorbonne. Sa thèse tient en une idée : apprendre n'est pas seulement accumuler, c'est inhiber. Là où Piaget décrivait une succession de stades, Houdé montre que le raisonnement logique suppose de bloquer une réponse intuitive qui vient plus vite et qui est fausse.
Ce qu'il vous apprend précisément : que vos erreurs récurrentes ne viennent pas d'un manque de connaissances mais d'automatismes qui court-circuitent la réflexion, et que cette inhibition s'entraîne. Le livre fait quatre-vingts pages, se lit en deux heures, et change durablement la manière dont on interprète ses propres fautes.
Ce qu'il ne vous apprend pas : une méthode de révision. C'est un manifeste, court et volontairement thétique. Il complète le parcours par le côté que les trois autres traitent peu, celui du contrôle de soi pendant la tâche.
Par où ne pas commencer
Voici la partie qui vous fera économiser le plus d'argent.
Écartez tout ouvrage dont la quatrième de couverture parle de votre profil d'apprenant, de votre style dominant ou d'un test à passer en première page. Le rayon développement personnel en est plein, les formations professionnelles aussi, et le contenu est le plus souvent une taxinomie sans effet démontré.
Écartez les livres de mémorisation spectaculaire, palais mentaux et systèmes de conversion de chiffres en images. Les techniques mnémoniques fonctionnent, honnêtement, pour ce qu'elles font : mémoriser des listes arbitraires. Elles ne servent presque à rien pour comprendre un raisonnement, ce qui est l'objet de la plupart des apprentissages d'adulte. Un champion de mémoire retient mille décimales et ne comprend pas les mathématiques pour autant.
Méfiez-vous aussi de la lecture rapide. Les gains annoncés reposent sur des lecteurs qui survolent, et la compréhension chute proportionnellement à la vitesse dès qu'on dépasse un certain seuil. Lire vite un texte difficile est une contradiction dans les termes.
Enfin, un mot sur les livres d'entraînement cérébral et les applications associées : ils améliorent surtout la performance à leurs propres exercices. Le transfert vers les tâches réelles est faible, il est étudié depuis longtemps, et les résultats n'ont pas changé.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Cette collection existe pour dire ce qu'un livre ne fait pas, et le sujet s'y prête mieux que n'importe quel autre.
Aucun livre ne vous testera. C'est l'ironie complète du domaine : le geste dont ces quatre ouvrages démontrent l'efficacité, se rappeler sans regarder, est justement celui que la lecture ne produit jamais. Fermez le chapitre que vous venez de lire et écrivez ses trois idées de mémoire. Vous verrez immédiatement combien peu est resté, et vous aurez appliqué la méthode plutôt que de la lire.
Aucun livre n'organisera votre espacement. La répétition espacée demande un calendrier, sinon elle n'existe pas. Un système de fiches physiques réparties en boîtes, ou un logiciel de cartes mémoire, fait ce travail que la volonté ne fait pas.
Aucun livre ne dormira pour vous, et c'est peut-être le levier le plus négligé. La consolidation se produit pendant le sommeil, les nuits écourtées avant un examen détruisent une partie de ce qui a été appris dans la journée, et ce point fait consensus.
Aucun livre enfin ne vous donnera un interlocuteur. Expliquer à voix haute ce qu'on croit avoir compris révèle les trous en quelques minutes, mieux que trois relectures. Un groupe de travail, un collègue patient, un forum : le format importe peu, l'obligation de formuler fait tout.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors un tri, une méthode, une explication et un contre-poids. C'est un équipement complet, et il tient en moins de mille pages cumulées.
La suite dépend de votre motif. Si c'est le fonctionnement du cerveau qui vous a retenu plus que la méthode, notre sélection de livres pour apprendre les neurosciences prend le relais, et traite en détail la manière de trier le sérieux du bavardage neuronal. Si c'est le tri des affirmations douteuses qui vous a plu, les livres pour apprendre l'esprit critique généralisent l'exercice.
Et si vous avez surtout envie de mettre tout cela à l'épreuve sur un domaine précis, choisissez-en un dans la collection quels livres acheter pour apprendre à et appliquez la méthode dès le premier chapitre. Une compétence apprise avec les bons réflexes vaut trois compétences survolées.
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