Quels livres pour apprendre la linguistique ?
La scène se répète dans toutes les librairies. Quelqu'un décide de s'intéresser sérieusement au langage, demande par où commencer, et repart avec le « Cours de linguistique générale » de Ferdinand de Saussure. C'est le texte fondateur, on ne peut pas se tromper. Trois semaines plus tard le livre dort sur une étagère, à la page quarante, et son propriétaire a conclu que la linguistique n'était pas pour lui.
Le problème n'est pas le lecteur. Le « Cours » est un livre reconstitué après la mort de son auteur, à partir de notes prises par des étudiants genevois entre 1906 et 1911. Il a été écrit pour des gens qui avaient déjà passé plusieurs années sur la grammaire comparée des langues indo-européennes. Le donner à quelqu'un qui découvre la discipline revient à ouvrir un cours de mécanique quantique à un lycéen en lui disant que c'est la base.
Voici cinq livres, dans un ordre qui tient compte de ce que vous savez déjà. Saussure y figure, mais en quatrième position, et vous verrez que ce déplacement change tout.
Avant tout : la linguistique n'est pas la grammaire de l'école
Cette confusion gâche la moitié des premières lectures, il vaut mieux la lever tout de suite.
La grammaire que vous avez apprise en classe est normative. Elle sépare le correct du fautif, arbitre, corrige, et s'appuie sur une norme écrite héritée pour partie de décisions prises par des grammairiens du dix-septième siècle. Son utilité est réelle : elle vous permet d'écrire une lettre de motivation sans être disqualifié.
La linguistique, elle, est descriptive. Elle observe ce que les gens disent, y compris ce qu'ils disent mal selon l'école, et cherche à reconstituer le système qui rend ces énoncés possibles. Un linguiste qui entend « je sais pas où qu'il est » ne relève pas deux fautes, il relève deux traits du français parlé, tous deux réguliers, tous deux dotés de règles précises que le locuteur applique sans les connaître.
Ce renversement de regard est la porte d'entrée de la discipline. Tant que vous cherchez dans un livre de linguistique une liste de ce qu'il faut dire, vous serez déçu. Pour ce besoin-là, qui est parfaitement légitime, allez plutôt voir les livres pour apprendre l'orthographe, qui sont d'une autre nature et ne prétendent pas à la même chose.
Premier livre : Marina Yaguello, « Alice au pays du langage »
Marina Yaguello, « Alice au pays du langage. Pour comprendre la linguistique » (Seuil, 1981) Voir à la FnacAlice au pays du langage. Pour comprendre la linguistique, de Marina Yaguello (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis. Environ deux cents pages.
Marina Yaguello, professeure de linguistique à l'université Paris-VII, a eu une idée que personne n'avait eue avant elle : faire entrer dans la linguistique par les deux récits d'Alice de Lewis Carroll. Humpty Dumpty qui décrète que les mots signifient ce qu'il décide, la Reine, les mots-valises, les textes de Robert Desnos convoqués en renfort, tout cela sert d'exemples à des notions qui deviennent limpides parce qu'elles arrivent par le jeu.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le langage est un objet analysable. Vous sortirez du livre en sachant ce qu'est un phonème, pourquoi le sens n'est pas dans le mot mais dans les rapports entre les mots, et pourquoi la question « d'où vient ce mot ? » n'est pas la seule question intéressante qu'on puisse poser sur lui.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la structure de la discipline. Yaguello papillonne volontairement. Vous aurez des éclairs, pas un plan. C'est exactement ce qu'il faut au départ, et parfaitement insuffisant six mois plus tard.
Deuxième livre : Henriette Walter, « Le français dans tous les sens »
Henriette Walter, « Le français dans tous les sens » (Robert Laffont, 1988, préface d'André Martinet, repris en poche) Voir à la FnacLe français dans tous les sens, de Henriette Walter (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, se lit très bien après Yaguello. Grand prix de l'Académie française en 1988.
Henriette Walter fait ici de la linguistique appliquée à une langue que vous parlez, ce qui rend chaque notion vérifiable en direct. Pourquoi prononce-t-on « brun » comme « brin » à Paris mais pas à Toulouse. Ce que le français doit au gaulois, au francique, à l'italien de la Renaissance. Comment on mesure la variation d'un accent régional, et pourquoi personne ne parle exactement comme son voisin.
Ce qu'il vous apprend précisément : la méthode d'enquête. Walter a mené des relevés phonologiques sur des locuteurs réels, et le livre laisse voir ce travail. Vous comprenez que la linguistique procède par corpus, questionnaires et comparaisons, pas par intuition sur ce qui sonne bien.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la théorie générale. Le livre porte sur le français et reste presque toujours dans cette langue. C'est sa force pédagogique et sa limite : il ne vous dira pas ce qu'il y a de commun entre le français et une langue qui n'a ni article, ni temps verbal, ni ordre des mots fixe.
Troisième livre : Claude Hagège, « L'homme de paroles »
Claude Hagège, « L'homme de paroles. Contribution linguistique aux sciences humaines » (Fayard, 1985, collection Le temps des sciences, repris en Folio essais chez Gallimard en 1986) Voir à la FnacL'homme de paroles. Contribution linguistique aux sciences humaines, de Claude Hagège (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou l'équivalent. Environ trois cent cinquante pages.
Le livre a reçu le grand prix de l'essai de la Société des gens de lettres et un prix de l'Académie française en 1986, et il a fait de Hagège une figure publique, ce qui lui a valu quelques sarcasmes universitaires. Le texte tient très bien quarante ans après.
Hagège élargit brutalement le champ. Il a travaillé sur des dizaines de langues, dont beaucoup n'ont pas d'écriture et fonctionnent selon des logiques que le français ne laisse pas soupçonner. Il pose la question qui structure toute la discipline : qu'est-ce qui, dans les langues humaines, varie sans limite, et qu'est-ce qui ne varie jamais.
Ce qu'il vous apprend précisément : à sortir du français. Après Hagège, vous ne confondrez plus une propriété du langage humain avec une habitude de votre langue maternelle. C'est le saut conceptuel le plus difficile du parcours, et le plus rentable.
Un raccourci utile, si vous en cherchez un : passez quelques heures avec la langue des signes française. Elle possède une grammaire complète, spatiale, avec ses règles d'accord et son organisation syntaxique propre, sans rapport avec le français qu'elle ne traduit pas. C'est le contre-exemple le plus rapide contre l'idée que la grammaire française serait la grammaire naturelle. Nous en avons rassemblé les ouvrages d'entrée dans notre sélection pour apprendre la langue des signes.
Quatrième livre : Ferdinand de Saussure, « Cours de linguistique générale »
Ferdinand de Saussure, « Cours de linguistique générale » (Payot, 1916, publié par Charles Bally et Albert Sechehaye avec la collaboration d'Albert Riedlinger ; édition critique préparée par Tullio de Mauro chez Payot depuis 1972, avec une postface de Louis-Jean Calvet dans les tirages récents) Voir à la FnacCours de linguistique générale, de Ferdinand de Saussure (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes. Environ trois cent trente pages, plus l'appareil critique.
C'est maintenant que le texte fondateur devient lisible, et il le devient d'un coup. Signifiant et signifié, arbitraire du signe, valeur, langue et parole, synchronie et diachronie : ces couples de notions que vous avez croisés par bribes chez Yaguello, Walter et Hagège se rassemblent ici dans un système cohérent, et vous voyez enfin d'où ils viennent.
Ce qu'il vous apprend précisément : la fondation. Saussure décide que la langue s'étudie comme un système de différences, à un moment donné, indépendamment de son histoire. Cette décision a produit le structuralisme, et de là une bonne partie des sciences humaines du vingtième siècle, de l'anthropologie à la psychanalyse. Si ce prolongement vous intéresse, notre sélection pour apprendre l'anthropologie montre ce que Lévi-Strauss en a fait.
Prenez l'édition critique de Tullio de Mauro plutôt qu'une édition nue. Les notes signalent les passages où les éditeurs ont recomposé le propos de Saussure à partir de cahiers parfois contradictoires, et cette précaution vous évite de prendre pour parole d'auteur une reconstitution posthume.
Cinquième livre : Émile Benveniste, « Problèmes de linguistique générale, I »
Émile Benveniste, « Problèmes de linguistique générale, I » (Gallimard, 1966, collection Bibliothèque des sciences humaines, repris en Tel en 1976) Voir à la FnacProblèmes de linguistique générale, I, de Émile Benveniste (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : Saussure lu, vraiment lu. Vingt-huit articles écrits entre 1939 et 1964, réunis en six sections.
Benveniste part de Saussure et va où Saussure n'allait pas : vers le sujet qui parle. Ses pages sur les pronoms personnels, sur la différence entre « je » et « il », sur la manière dont un énoncé installe celui qui l'énonce, ont réorienté la discipline entière. Un second volume a suivi en 1974.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le langage n'est pas seulement un code mais un acte, situé, daté, tenu par quelqu'un. C'est de là que viennent la pragmatique et l'analyse du discours, deux branches très actives aujourd'hui.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la linguistique contemporaine. Benveniste s'arrête au milieu des années soixante, et la discipline a beaucoup bougé depuis, notamment du côté de la grammaire générative et de la linguistique de corpus outillée par l'informatique.
Par où ne pas commencer
Le « Cours » de Saussure en première lecture, donc, pour toutes les raisons données plus haut. Ce n'est pas un mauvais livre, c'est un mauvais premier livre.
Les « Aspects de la théorie syntaxique » de Noam Chomsky, dans la même logique. Le texte est central et il est formalisé : arbres syntaxiques, règles de réécriture, notation dense. Sans un cours de syntaxe derrière vous, vous lirez des symboles. Chomsky vaut la peine, plus tard.
Les manuels universitaires de première année, achetés seuls. Ils sont conçus pour accompagner un cours et un travail dirigé, ce qui se voit à leur écriture : compacte, notionnelle, sans effort de séduction. En autodidacte, vous tiendrez trois chapitres.
Enfin, méfiance envers les livres qui promettent de vous révéler « le pouvoir des mots » ou l'origine cachée du langage. Le rayon est vaste et la proportion de fantaisie y est élevée. Une règle de tri simple : un ouvrage de linguistique sérieuse cite ses sources, nomme les langues sur lesquelles il s'appuie, et admet ce qu'on ne sait pas. Sur l'origine du langage, ce qu'on ne sait pas est considérable, et un auteur qui prétend le contraire vous vend autre chose.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
La linguistique est une science d'observation, et l'observation ne se lit pas.
Aucun livre ne vous fera transcrire vingt minutes de conversation réelle. C'est pourtant l'exercice qui transforme tout. Enregistrez trois amis à table, transcrivez fidèlement, hésitations et reprises comprises, et regardez ce que vous obtenez. Vous verrez des phénomènes dont aucun manuel ne vous avait parlé, et vous ne considérerez plus jamais la langue écrite comme la forme normale de la langue.
Aucun livre ne remplace non plus l'expérience d'une langue étrangère au fonctionnement éloigné du français. Trois mois de japonais, d'arabe ou de langue des signes vous apprendront sur la relativité des catégories grammaticales ce que trois chapitres théoriques peinent à installer.
Enfin, les cours en ligne des universités françaises et les corpus oraux accessibles librement comblent une bonne partie de ce que le livre seul ne peut pas donner. La discipline s'est largement ouverte de ce côté depuis quinze ans, et c'est gratuit.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors une carte, une enquête de terrain, une vision comparative, un texte de fondation et un texte de rupture. C'est un socle solide, plus solide que celui de beaucoup de gens qui débattent publiquement de la langue.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est la variation sociale des usages, allez vers la sociolinguistique et vers Labov. Si c'est la structure des phrases, vers la syntaxe et vers Chomsky, cette fois avec les prérequis. Si c'est le rapport entre langue et culture, la sélection pour apprendre l'ethnologie prolonge exactement cette pente.
Vous pouvez aussi parcourir les genres et les auteurs pour repérer les collections de poche qui rééditent ces classiques avec un appareil critique, ce qui fait une vraie différence sur les textes anciens. Et si la méthode vous a plu, le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à l'applique à une trentaine d'autres domaines.
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