Quels livres pour apprendre à écrire un scénario ?
Il existe un texte que tous les lecteurs professionnels reconnaissent en trois pages. Le point de bascule arrive à la minute prévue, l'incident déclencheur est là où il doit être, chaque acte fait la longueur recommandée, et rien ne se passe. La mécanique tourne à vide. L'auteur a lu un manuel, il a appliqué le schéma, et personne ne lui a dit que le schéma était une observation faite après coup sur des films réussis, pas la cause de leur réussite.
C'est le principal danger de cette discipline. Les livres de scénario sont les plus faciles à mal lire de tous les livres de méthode, parce qu'ils ont l'air de contenir une recette. Trois titres suffisent, dans un ordre qui vous protège de cette confusion, avec un quatrième que je vous demande explicitement de ne pas ouvrir en premier.
Ce qu'un manuel peut vous apprendre, et ce qu'il ne peut pas
Un manuel de scénario travaille sur trois plans qu'il vaut mieux séparer dans votre tête.
Le premier est le format : comment on écrit une séquence, une didascalie, un dialogue, à quoi ressemble une page. Cela s'apprend en une soirée et se vérifie en lisant des scénarios réels. Aucun livre n'est nécessaire pour ça.
Le deuxième est la structure : où placer les ruptures, comment doser l'exposition, à quel moment relancer. C'est ce que vendent la plupart des manuels, et c'est la partie la plus visible, donc la plus copiée.
Le troisième est le moteur : pourquoi une scène tient debout, ce qui fait qu'un personnage nous intéresse, ce que veut dire le mot conflit quand on cesse de l'employer comme synonyme de dispute. C'est le plan le plus difficile à enseigner et le seul qui décide de tout. Un scénario bien structuré sans moteur reste lettre morte. Un scénario mal structuré avec un moteur puissant se répare.
L'ordre proposé ici va du moteur vers la structure, à l'inverse de ce que font la plupart des listes.
Premier livre : Yves Lavandier, « La dramaturgie »
Yves Lavandier, « La dramaturgie. L'art du récit » (auto-édité au Clown et l'Enfant de 1994 à 2017, repris par Les Impressions nouvelles en 2019, révisé par l'auteur à cette occasion) Voir à la FnacLa dramaturgie. L'art du récit, de Yves Lavandier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, hormis de la patience : le volume dépasse les six cents pages.
Lavandier est réalisateur et enseignant, et son traité a une particularité rare dans ce domaine : il a été pensé et écrit en français, il n'est la traduction de rien. Sur une matière où le vocabulaire technique voyage mal, où « plot point » et « nœud dramatique » ne recouvrent pas tout à fait la même chose, cela change beaucoup. Vous ne passez pas votre temps à deviner ce que le traducteur a voulu dire.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le conflit n'est pas une bagarre mais un obstacle placé entre un personnage et ce qu'il veut, et que toute la construction découle de là. Lavandier démonte l'exposition, la préparation, l'ironie dramatique, le suspense, la relance, sur des exemples de films que vous avez vus. Il traite aussi le théâtre, l'opéra, la bande dessinée et la radio, ce qui vous évite de croire que ces principes appartiennent au cinéma.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à écrire vite et à écrire court. Le livre est un traité, il donne les principes et laisse le lecteur se débrouiller avec l'artisanat quotidien, les dates de rendu, la scène qui refuse de tenir. Lisez-le une première fois d'un bout à l'autre, puis gardez-le comme ouvrage de consultation. Nous en reparlons du point de vue de la mise en scène dans notre article sur les livres pour apprendre le cinéma.
Deuxième livre : Robert McKee, « Story »
Robert McKee, « Story. Contenu, structure, genre. Les principes de l'écriture d'un scénario » (Dixit, traduction de Brigitte Gauthier, d'après l'original américain paru en 1997) Voir à la FnacStory. Contenu, structure, genre. Les principes de l'écriture d'un scénario, de Robert McKee (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir déjà écrit quelque chose, même raté, et de préférence avoir lu Lavandier.
McKee a donné son séminaire de trois jours à des milliers de scénaristes, et le livre en est la transcription raisonnée. Il est autoritaire, souvent péremptoire, parfois insupportable de certitude. Il a aussi raison sur l'essentiel.
Ce qu'il vous apprend précisément : une exigence. McKee soutient qu'une scène n'existe que si quelque chose y change de valeur, du positif au négatif ou l'inverse, et que si rien ne change, la scène doit disparaître, quelle que soit la qualité des dialogues. Appliquez cette règle unique à votre dernier texte et vous perdrez probablement un tiers de vos pages. Ce sera le meilleur tiers perdu de votre vie d'auteur. Il travaille aussi la notion de genre comme un contrat passé avec le spectateur, ce que peu de manuels prennent au sérieux.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la modestie. McKee érige ses préférences en lois, notamment sur le récit non linéaire, qu'il traite avec une méfiance datée. Lisez-le comme un entraîneur exigeant, pas comme un législateur.
Troisième livre : Syd Field, « Scénario »
Syd Field, « Scénario. Les bases de l'écriture scénaristique » (Dixit, traduction de Nadia Eddaïra, édition française de 2008, d'après « Screenplay », paru aux États-Unis en 1979) Voir à la FnacScénario. Les bases de l'écriture scénaristique, de Syd Field (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir un scénario écrit, ou au moins un premier acte.
Field est l'homme du paradigme. C'est lui qui a formulé la structure en trois actes avec ses deux points de bascule, et à peu près tout ce que vous lirez sur le sujet en dérive, y compris quand l'auteur ne le cite pas. Son livre est court, clair, honnête sur ses intentions.
Ce qu'il vous apprend précisément : une charpente et un langage commun. Après Field, vous saurez nommer ce qui ne va pas dans un texte : un deuxième acte qui s'affaisse, un incident déclencheur qui arrive trop tard, une fin qui ne répond pas à la question posée au début. Dans une salle de travail, tout le monde utilise ce vocabulaire.
Ce qu'il ne vous apprend pas, et c'est pour cette raison qu'il arrive en troisième position : ce qu'il faut mettre dans la charpente. Field décrit une forme observée sur un corpus de films américains d'une époque donnée. Employé avant d'avoir écrit, son paradigme devient un gabarit qu'on remplit, et le résultat se reconnaît immédiatement. Employé après, sur un texte existant, c'est un excellent instrument de diagnostic. Le même livre, à deux moments différents, produit deux effets opposés.
Par où ne pas commencer
Trois pièges reviennent, et ils coûtent des mois.
Le premier est « Le guide du scénariste » de Christopher Vogler (Dixit, traduction de Francine Atoch, première édition française en 1998). Vogler adapte le voyage du héros de Joseph Campbell en douze étapes et huit archétypes. Le livre est intelligent et sa lecture est un plaisir. Ouvert en premier, il produit le mal le plus répandu de la production actuelle : des scénarios interchangeables où le mentor apparaît à l'étape quatre parce que le manuel dit que le mentor apparaît à l'étape quatre. Gardez-le pour plus tard, quand vous aurez de quoi lui résister.
Le deuxième est la famille des méthodes en quinze points minutés, dont « Save the Cat » de Blake Snyder est le représentant le plus copié sur les blogs anglophones. Ce sont des outils de studio, conçus pour évaluer vite un grand nombre de projets. Ils fonctionnent très bien pour ça. Ils ne fabriquent pas d'auteurs.
Le troisième n'est pas un livre mais une habitude : accumuler les manuels. Au-delà de trois, les suivants ne vous apprennent plus rien, ils vous donnent l'agréable sensation de travailler sans écrire une ligne. C'est la procrastination la plus élégante qui existe, et elle a ruiné plus de vocations que le manque de talent.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Aucun manuel ne vous dira que votre scène quarante-deux est molle. C'est pourtant la seule information dont vous avez besoin.
Il vous faut des lecteurs, et pas des amis bienveillants. Un atelier d'écriture, une association de scénaristes, un forum sérieux, un réalisateur qui cherche un texte : ces retours valent tous les traités. La règle simple est de ne jamais demander « c'est bien ? », qui n'appelle qu'une réponse polie, mais « à quel moment avez-vous décroché ? », qui appelle une réponse utile.
Il vous faut aussi entendre vos dialogues. Faites lire vos scènes à voix haute par deux personnes, sans commentaire, et écoutez. Les répliques qui ne se disent pas se repèrent en huit secondes et resteraient invisibles pendant dix relectures silencieuses.
Enfin, écrivez court. Le long métrage est le format que tout le monde veut attaquer d'emblée, et c'est celui qui pardonne le moins. Dix pages terminées valent cent vingt pages abandonnées, parce que dix pages terminées peuvent être lues, jouées, tournées, ratées et recommencées. La progression réelle vient de là, pas de la bibliothèque.
Après ces trois livres
Vous aurez alors un traité de référence, une exigence sur la scène et un outil de diagnostic sur la structure. C'est très suffisant pour écrire pendant plusieurs années.
La suite se joue moins sur les manuels que sur la lecture de scénarios réels et sur la fréquentation d'autres auteurs. Si c'est la construction du récit qui vous a saisi, l'écriture romanesque pose les mêmes questions avec d'autres moyens, et notre article sur les livres pour apprendre à écrire sert de suite naturelle. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à d'autres disciplines, et vous pouvez fouiller le catalogue par genre pour repérer les éditions les plus récentes des titres cités ici.
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