Quels livres pour apprendre la langue des signes ?
Il faut commencer par une phrase désagréable, parce que la sauter reviendrait à vous faire perdre un an. On n'apprend pas la langue des signes française dans un livre. Pas partiellement, pas lentement, pas avec beaucoup de motivation : pas du tout.
La raison est structurelle et non pédagogique. La LSF se déploie dans un espace à trois dimensions, en mouvement, avec plusieurs canaux qui fonctionnent en même temps : les deux mains, leur configuration, leur emplacement devant le corps, la direction et la vitesse du déplacement, le regard, les sourcils, la position du buste. Une page imprimée fige tout cela en un dessin plus deux flèches. Vous ne saurez pas si le mouvement est ample ou serré, s'il se répète, s'il est brusque. Et vous ne verrez rien du visage, qui porte pourtant une bonne partie de la grammaire, notamment l'interrogation et la négation.
Alors pourquoi ces livres existent-ils, et pourquoi cet article ? Parce qu'ils font autre chose, et le font très bien. Ils vous donnent l'histoire, la grammaire expliquée en français, un dictionnaire de référence pour retrouver un signe croisé la veille, et la culture sans laquelle la langue reste un code vide. Voici les quatre qui servent réellement, et l'usage exact de chacun.
Ce que la LSF est, et ce qu'elle n'est pas
La langue des signes française est une langue à part entière, avec sa grammaire, sa syntaxe, sa poésie, ses jeux de mots, ses variantes régionales et ses néologismes. Elle n'est pas du français traduit en gestes, elle n'est pas une béquille, et elle ne compense pas une déficience. Ce dernier point n'est pas de la politesse, c'est une donnée de fond : si vous abordez la LSF comme un outil pour handicapés, vous commettrez des contresens permanents sur ce que vous lirez et sur ce que vous entendrez en cours.
Un peu d'histoire éclaire beaucoup. Le congrès de Milan, en 1880, a proscrit l'usage des langues signées dans l'enseignement des sourds au profit de l'oralisation, et cette interdiction a duré près d'un siècle en France. La LSF a survécu clandestinement, dans les cours de récréation et les associations. Le mouvement du Réveil sourd, dans les années 1970 et 1980, l'a ramenée au jour, et la loi du 11 février 2005 l'a enfin reconnue comme langue à part entière. Quand vous ouvrirez un ouvrage sur la LSF, vous lirez donc l'histoire d'une langue interdite, pas la description d'une technique.
Autre idée à évacuer tout de suite : il n'existe pas de langue des signes universelle. La LSF, l'ASL américaine et la BSL britannique sont trois langues différentes. L'ASL est d'ailleurs plus proche de la LSF que de la BSL, parce qu'un professeur sourd français, Laurent Clerc, a contribué à fonder l'enseignement des sourds aux États-Unis.
Premier livre : Bill Moody, « La langue des signes », tome 1
Bill Moody, Agnès Vourc'h, Michel Girod et Michel Duf, « La langue des signes. Tome 1 : introduction à l'histoire et à la grammaire de la langue des signes, entre les mains des sourds » (IVT Éditions, édition de 1998). Aucun prérequis.
C'est le seul livre de cette liste que je considère comme réellement obligatoire, et il n'apprend pas à signer. Il est le fruit d'années de travail de l'équipe d'International Visual Theatre, structure fondée en 1976 qui a joué un rôle décisif dans la reconnaissance de la LSF en France.
Ce qu'il vous apprend précisément : d'où vient la langue, comment la communauté sourde s'est constituée, et surtout comment fonctionne la grammaire spatiale. Vous comprendrez qu'un signe est décrit par une configuration de la main, un emplacement, une orientation et un mouvement, et que le locuteur place les personnes dont il parle à des endroits précis de l'espace devant lui, puis y renvoie du regard ou du doigt pendant tout le récit. Cette mécanique de repérage dans l'espace est ce qui déroute le plus les entendants, et c'est exactement ce qu'un texte peut expliquer mieux qu'une vidéo.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à produire un seul énoncé correct. Lisez-le en parallèle de vos premiers cours, jamais à la place. Le meilleur moment pour l'ouvrir se situe quelques semaines après le début d'une formation, quand vous avez déjà vu signer et que les explications trouvent à quoi se raccrocher.
Ensuite : les tomes 2 et 3, le dictionnaire bilingue
« La langue des signes. Tomes 2 et 3 : dictionnaire bilingue LSF / français » (IVT Éditions) Voir à la FnacLa langue des signes. Tomes 2 et 3 : dictionnaire bilingue LSF / français (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Les deux volumes rassemblent environ 4 500 signes classés par thèmes : logement, école, vie sociale, santé, entre autres. Ils proposent un index alphabétique des traductions françaises et un index des signes classés par configuration, ainsi que des néologismes et des variantes régionales.
Comprenez bien ce qu'est un dictionnaire de langue des signes et à quoi il sert. Il ne sert pas à apprendre des signes que vous n'avez jamais vus : le dessin plus flèche ne vous donnera qu'une approximation, et vous risquez de fixer une erreur qu'il faudra ensuite désapprendre. Il sert à l'inverse : vous avez vu un signe en cours ou dans une conversation, vous en avez retenu la configuration de main, vous le retrouvez grâce à l'index par configuration et vous vérifiez son sens. Cet usage, aucune plateforme vidéo ne le remplit aussi commodément.
L'index par configuration est le vrai trésor de ces deux volumes, et c'est aussi ce qui les rend étrangement satisfaisants à manipuler : vous cherchez à partir de la forme, comme dans un dictionnaire de chinois on cherche à partir de la clé.
Pour comprendre de l'intérieur : Emmanuelle Laborit, « Le Cri de la mouette »
Emmanuelle Laborit, « Le Cri de la mouette » Voir à la FnacLe Cri de la mouette, de Emmanuelle Laborit (lien affilié, ouvre un nouvel onglet), écrit avec Marie-Thérèse Cuny (Robert Laffont, collection Vécu, 1994). Environ 230 pages, aucun prérequis.
Emmanuelle Laborit raconte son enfance de petite fille sourde dans un monde entendant, la découverte tardive de la langue des signes vers sept ans, ce que ça a changé, et le théâtre. Elle avait reçu le Molière de la révélation théâtrale en 1993 pour « Les Enfants du silence », et elle est aujourd'hui à la tête d'IVT.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que c'est que d'avoir une langue et de ne pas avoir le droit de s'en servir. Vous y trouverez, mieux que dans n'importe quel manuel, pourquoi la question de la LSF a été et reste politique, et pourquoi certaines formulations bien intentionnées font grincer les personnes sourdes. Le livre est court, direct, sans apitoiement, et il a fait davantage pour la visibilité de la LSF en France que la plupart des campagnes officielles.
Une opinion assumée : si vous ne devez lire qu'un livre avant votre premier cours, prenez celui-là plutôt qu'une grammaire. Vous arriverez avec les bonnes questions.
Un regard extérieur, utile mais à distance : Oliver Sacks
Oliver Sacks, « Des yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds » (Seuil, 1990, traduit de l'anglais par Christian Cler) Voir à la FnacDes yeux pour entendre. Voyage au pays des sourds, de Oliver Sacks (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ 250 pages.
Le neurologue britannique enquête sur les langues signées, l'histoire de leur interdiction, et la révolte étudiante de l'université Gallaudet aux États-Unis en 1988, qui a abouti à la nomination du premier président sourd de l'établissement.
Ce qu'il vous apprend précisément : que les langues signées mobilisent les mêmes zones cérébrales du langage que les langues vocales, et qu'un enfant sourd privé de langue signée est un enfant privé de langue tout court. C'est l'argument scientifique qui a fait basculer le débat.
Ce qu'il ne vous apprend pas : ce que vivent les personnes sourdes. Sacks écrit en visiteur, avec l'enthousiasme du visiteur, et certaines pages ont vieilli. Lisez-le après Laborit, dans cet ordre, et pas l'inverse.
Par où ne pas commencer
Les méthodes intitulées « la LSF en dix leçons » ou « apprendre la langue des signes facilement » : la promesse est fausse. Ce qu'elles enseignent, dans le meilleur des cas, c'est une liste de signes isolés posés sur une syntaxe française, ce qui n'est pas de la LSF et qu'un interlocuteur sourd comprendra mal.
Les imagiers pour bébés signeurs : très bien pour ce qu'ils sont, la communication gestuelle avec un tout-petit entendant, mais ce n'est pas l'apprentissage d'une langue et ils entretiennent la confusion.
Le dictionnaire acheté en premier : erreur classique. Sans la grammaire du tome 1 et sans cours, vous accumulerez du vocabulaire que vous ne saurez pas ordonner. On ne parle pas une langue en récitant son lexique.
Enfin, les applications à points et à séries quotidiennes. Elles fonctionnent correctement pour mémoriser du vocabulaire, mal pour tout le reste, et elles donnent l'illusion d'une progression parce qu'elles affichent un pourcentage.
Ce que les livres ne feront jamais
Un livre ne vous corrigera pas. Il ne verra pas que votre main est trop haute, que votre mouvement est deux fois trop lent, que votre visage reste neutre alors que la phrase est une question. Ces corrections viennent d'un formateur, et de préférence d'un formateur sourd, ce qui est la norme dans les associations et les centres de formation sérieux.
Un livre ne vous donnera pas non plus de langue vivante. La LSF évolue, elle a des variantes selon les villes, des signes récents, un argot. Les cafés signes, les associations locales, les spectacles en LSF et les visites de musée traduites sont l'équivalent du séjour linguistique, et ils sont accessibles près de chez vous.
Un dernier point, souvent négligé : apprendre la LSF, c'est entrer dans une communauté qui a de bonnes raisons d'être méfiante envers les entendants qui passent. Arrivez en apprenant, pas en aidant. Cette disposition compte davantage que trois cents signes mémorisés.
Après ces quatre livres
Vous aurez l'histoire, la grammaire expliquée, un dictionnaire pour vérifier, et une idée juste de ce qui se joue. Le reste se passe en salle de cours et en face à face.
Si l'expérience vous plaît, sachez que la manière dont vous vous y êtes pris ressemble beaucoup à ce qu'exige n'importe quelle langue vivante : la même règle du contact réel avant le manuel vaut pour apprendre l'anglais ou l'espagnol. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique le même tri ailleurs, et vous pouvez explorer les genres pour repérer les récits et les essais publiés autour de la culture sourde.
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