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Quels livres pour apprendre l'ethnologie ? 4 titres dans l'ordre où les lire

Un parcours d'entrée en ethnologie par les monographies de terrain plutôt que par les synthèses : quatre livres dans l'ordre, la différence avec l'anthropologie, et ce qu'il ne faut pas acheter d'abord.

L'équipe Relit9 min de lecture

Les livres de ce parcours, dans l'ordre

LivrePourquoiAcheter
Les Mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocageJeanne Favret-SaadaVoir Les Mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage, de Jeanne Favret-Saada à la Fnac (lien affilié)
Le Harem et les cousinsGermaine TillionVoir Le Harem et les cousins, de Germaine Tillion à la Fnac (lien affilié)
Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïquesMarcel MaussVoir Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, de Marcel Mauss à la Fnac (lien affilié)
Rites et rituels contemporainsMartine SegalenVoir Rites et rituels contemporains, de Martine Segalen à la Fnac (lien affilié)

Quels livres pour apprendre l'ethnologie ?

Une bonne partie des lecteurs qui posent cette question repartiront de la librairie avec deux livres qui font le même travail, et parfois avec deux exemplaires du même auteur sous deux étiquettes différentes. Le rayon s'appelle tantôt ethnologie, tantôt anthropologie, les couvertures se ressemblent, et personne n'explique jamais ce qui sépare les deux mots.

Alors commençons par là, puis passons à ce qui compte davantage : dans cette discipline, ce sont les récits d'enquête qui forment, pas les synthèses. Voici quatre livres, dans un ordre pensé pour cela.


Ethnologie, anthropologie : ce que les deux mots recouvrent

Historiquement, la division était nette et se voulait hiérarchique. L'ethnographie décrivait : le chercheur collectait sur place les faits, les objets, les généalogies, les techniques. L'ethnologie synthétisait cette matière pour comprendre une société donnée dans son ensemble. L'anthropologie comparait ensuite les sociétés entre elles, pour tirer des propositions générales sur l'espèce humaine. Trois étages d'un même bâtiment, du concret vers l'abstrait.

En pratique, cette échelle a fondu. Le mot anthropologie a gagné, parce qu'il sonne plus scientifique et qu'il s'aligne sur l'anglais. Beaucoup de départements universitaires français ont changé de plaque sans changer de métier. Le résultat pour vous, en rayon : un même livre peut être classé dans les deux sections selon la librairie.

La distinction utile n'est donc pas celle des étiquettes, c'est celle des formats. D'un côté, les monographies, où quelqu'un raconte un terrain précis. De l'autre, les essais théoriques, qui comparent et généralisent. Notre parcours pour apprendre l'anthropologie suit la seconde piste et se termine sur une grande thèse. Celui-ci fait l'inverse et reste, autant que possible, au ras du terrain. Les deux listes n'ont volontairement aucun titre en commun.

Pourquoi les monographies forment mieux que les synthèses

Voici l'opinion qui gouverne toute cette liste, et je l'assume sans nuance : un débutant qui lit trois monographies apprend davantage d'ethnologie qu'un débutant qui lit trois manuels, et il l'apprend d'une manière qui reste.

La raison tient à ce qu'est cette discipline. Son savoir ne se transmet pas sous forme de résultats mais sous forme de gestes. Comment on entre quelque part, comment on gagne le droit de poser des questions, ce qu'on fait des malentendus, comment on écrit ce qu'on a vu sans le trahir ni le romancer. Rien de tout cela ne se résume en fiches. Il faut voir quelqu'un le faire, sur deux cents pages, avec ses ratés.

Un manuel a sa place, mais en deuxième rideau. Quand vous aurez lu deux enquêtes, l'« Introduction à l'ethnologie et à l'anthropologie » de Jean Copans et Nicolas Adell (Armand Colin, édition refondue en 2019, collection Cursus) vous mettra en ordre le vocabulaire et l'histoire de la discipline en deux soirées. Prise en premier, la même lecture s'oublie en quinze jours.

Premier livre : Jeanne Favret-Saada, « Les Mots, la mort, les sorts »

Jeanne Favret-Saada, « Les Mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage » (Gallimard, 1977, collection Bibliothèque des sciences humaines, repris en Folio essais) Voir à la FnacLes Mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage, de Jeanne Favret-Saada (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis. Environ 330 pages.

Une ethnologue arrive dans le bocage mayennais au début des années 1970 pour étudier la sorcellerie, un sujet dont les folkloristes parlaient depuis un siècle comme d'une survivance pittoresque. Elle découvre qu'on ne lui dira rien tant qu'elle restera une observatrice extérieure, parce que dans ce système personne ne parle des sorts sans y être pris. Elle finit par y être prise, et c'est ce qui fait le livre.

Ce qu'il vous apprend précisément : ce que veut dire enquêter. Vous verrez une chercheuse échouer pendant des mois, comprendre pourquoi elle échoue, et transformer cet échec en méthode. Vous verrez aussi ce qu'est une parole située, c'est-à-dire une phrase qui ne veut rien dire hors de la position de celui qui la prononce. L'ouvrage a été couronné par l'Académie française en 1978 et il n'a rien perdu de son tranchant.

Ce qu'il ne vous apprend pas : le panorama de la discipline. C'est un livre étroit par construction, quelques familles, quelques fermes, quelques années. Sa force vient précisément de cette étroitesse, et il ne vous situera ni Boas ni Malinowski.

Deuxième livre : Germaine Tillion, « Le Harem et les cousins »

Germaine Tillion, « Le Harem et les cousins » (Seuil, 1966, collection L'Histoire immédiate) Voir à la FnacLe Harem et les cousins, de Germaine Tillion (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir lu une enquête de terrain, la précédente convient.

Tillion avait passé plusieurs années chez les Chaouïas des Aurès avant la guerre, avait été déportée à Ravensbrück, puis était retournée en Algérie pendant la guerre d'indépendance. Ce livre naît de tout cela à la fois. Elle y compare la condition des femmes de part et d'autre de la Méditerranée et propose une explication qui a fait discuter pendant des décennies : la claustration des femmes suivrait la carte de la charrue et de la propriété foncière, pas celle des religions.

Ce qu'il vous apprend précisément : comment on passe d'un terrain à une comparaison sans quitter le sol. Tillion part de systèmes de parenté observés, de règles de mariage, de mots de vocabulaire, et construit à partir de là une thèse sur une aire entière. C'est exactement le geste que l'ethnologie sait faire et que les essais généralistes ratent.

Ce qu'il ne vous apprend pas : l'état des travaux actuels sur ces questions. Le livre a soixante ans, ses hypothèses ont été discutées, complétées, parfois contestées par l'anthropologie du Maghreb. Lisez-le comme une démonstration de méthode et comme un texte d'écrivain, ce qu'il est aussi.

Troisième livre : Marcel Mauss, « Essai sur le don »

Marcel Mauss, « Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques » (paru en 1925 dans « L'Année sociologique », disponible aux PUF en Quadrige avec une introduction de Florence Weber) Voir à la FnacEssai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques, de Marcel Mauss (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes. Environ 250 pages avec l'appareil critique, le texte de Mauss lui-même en fait moins de la moitié.

Le moment est venu de lire le texte que tout le monde cite. Mauss n'est jamais parti sur le terrain, il travaillait sur les matériaux rapportés par d'autres, en Mélanésie, en Polynésie, chez les peuples de la côte nord-ouest américaine. De ces documents, il dégage un fait que personne n'avait formulé ainsi : le don n'a rien de gratuit, il oblige. Donner, recevoir, rendre forment un enchaînement contraignant, et cet enchaînement fabrique du lien social plus sûrement qu'un contrat.

Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi sert la comparaison. Vous verrez une idée émerger du rapprochement de terrains sans rapport entre eux, et vous verrez du même coup ce qui distingue cette opération d'une généralisation en l'air. C'est aussi le texte qui a nourri toute la sociologie économique française par la suite.

Ce qu'il ne vous apprend pas : le confort de lecture. Le texte est ardu, les notes envahissent les pages, et certains passages supposent des connaissances ethnographiques que vous n'avez pas. Lisez l'introduction de Florence Weber d'abord, puis le texte, puis relisez l'introduction. La deuxième lecture change tout.

Quatrième livre : Martine Segalen, « Rites et rituels contemporains »

Martine Segalen, « Rites et rituels contemporains » (Armand Colin, troisième édition en 2017, collection Cursus, environ 176 pages, la deuxième édition figurait dans la collection 128) Voir à la FnacRites et rituels contemporains, de Martine Segalen (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes.

Segalen a travaillé sur la parenté et sur la famille en France pendant toute sa carrière, et ce petit livre applique l'outillage de l'ethnologie à ce que vous vivez : mariages, enterrements, remises de diplômes, matchs, commémorations, rites d'entreprise. Elle reprend la mécanique des rites de passage héritée d'Arnold Van Gennep et montre ce qu'elle donne sur des cérémonies que vous avez toutes vues.

Ce qu'il vous apprend précisément : à retourner l'enquête vers votre propre société, qui est l'exercice le plus difficile. Vous ne verrez plus un pot de départ, un baptême civil ou une minute de silence de la même manière, et vous aurez le vocabulaire pour décrire ce que vous voyez au lieu de le commenter.

Ce qu'il ne vous apprend pas : une enquête suivie. C'est un ouvrage de synthèse universitaire, court, dense, avec une bibliographie qui vaut de l'or. Il arrive en fin de parcours parce qu'il fonctionne comme une boîte à outils, et une boîte à outils ne sert qu'à quelqu'un qui a déjà un chantier.

Par où ne pas commencer

« Le Rameau d'or » de James George Frazer, d'abord. Ce monument publié entre 1890 et 1915 aligne des milliers de coutumes venues du monde entier pour appuyer une théorie de l'évolution des religions que la discipline a rejetée depuis longtemps. Il se trouve partout en librairie, il fascine, et il enseigne surtout une manière de faire que l'ethnologie moderne s'est construite contre : la collecte d'exemples arrachés à leur contexte.

Le « Manuel de folklore français contemporain » d'Arnold Van Gennep ensuite. Van Gennep est un auteur capital, ses « Rites de passage » de 1909 ont fourni un outil qui sert encore. Mais ce manuel compte des milliers de pages réparties en plusieurs tomes, il s'agit d'un ouvrage de dépouillement, et personne n'y entre par curiosité.

Les dictionnaires de la discipline, aussi. Le « Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie » dirigé par Pierre Bonte et Michel Izard est un instrument de travail remarquable. Il ne se lit pas, il se consulte, et l'acheter en premier revient à apprendre une langue dans un dictionnaire bilingue.

Enfin, une mise en garde de rayon plutôt que de titre : les récits de voyage vendus sous l'étiquette ethnologie, où un auteur passe trois semaines chez un peuple, en revient avec des révélations sur la sagesse ancestrale, et publie des photographies magnifiques. Le repère est simple. Demandez-vous combien de temps l'auteur est resté et s'il parlait la langue. En dessous d'un an et sans la langue, vous tenez un livre de voyage, ce qui est très bien tant qu'on ne le confond pas avec autre chose. Le même tri s'impose d'ailleurs pour apprendre la sociologie, où l'essai d'humeur se déguise volontiers en enquête.

Ce que les livres ne feront pas à votre place

Aucun de ces quatre ouvrages ne vous apprendra à supporter le silence. Une enquête ethnologique consiste largement à rester assis dans une pièce où l'on ne vous adresse pas la parole, sans partir, pendant des semaines. C'est une compétence, elle ne se lit pas.

Ils ne vous apprendront pas non plus à tenir un carnet, et c'est pourtant tout le métier. Essayez une fois : choisissez un repas de famille, un vide-grenier, une réunion de copropriété, et notez le soir même uniquement ce que vous avez observé, gestes, places occupées, ordre de parole, sans interpréter une seule ligne. Relisez trois jours plus tard. La difficulté que vous rencontrerez à séparer le fait de l'interprétation vous en dira plus long que cent pages de méthodologie.

Ils ne remplaceront pas non plus le contact direct avec les collections et les archives. Les musées d'ethnographie régionaux, les sociétés savantes locales, les fonds d'archives départementales sont ouverts, souvent gratuits, et rarement fréquentés. Une après-midi passée devant des objets et des documents de terrain vaut plusieurs chapitres.

Après ces quatre livres

Vous aurez alors une enquête de terrain radicale, une comparaison régionale, le texte fondateur de l'échange et un outil pour regarder votre propre société. C'est un socle qui vous permet de lire à peu près n'importe quel article de revue sans vous perdre.

La suite dépend de ce qui vous a accroché. Si c'est le terrain rapproché, allez vers les enquêtes contemporaines en milieu urbain et hospitalier. Si c'est la parenté, Françoise Héritier prolonge directement Tillion et Mauss. Si c'est le don, les travaux issus de la revue « La Revue du MAUSS » discutent l'essai de 1925 depuis quarante ans et n'ont pas fini.

Vous pouvez aussi parcourir les genres et collections de sciences humaines pour repérer les rééditions en poche, qui rendent ces ouvrages nettement plus abordables, et voir le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à si cette manière de bâtir un parcours vous convient.

Quelle est la différence entre ethnologie et anthropologie ?

L'ethnologie désigne le travail d'enquête sur une société donnée, mené sur place, restitué par écrit. L'anthropologie désigne la comparaison générale qui s'appuie sur ces enquêtes pour poser des questions sur l'humain en général. En France, l'usage courant les échange librement, et les mêmes chercheurs signent parfois sous les deux étiquettes. Concrètement, si un livre raconte un lieu et des gens précis, vous êtes en ethnologie. S'il compare des dizaines de sociétés pour dégager une loi, vous êtes en anthropologie.

Par quel livre commencer l'ethnologie quand on part de zéro ?

Par une monographie de terrain, et « Les Mots, la mort, les sorts » de Jeanne Favret-Saada fait très bien l'affaire. Le livre se lit sans aucun prérequis, il se passe en France, et il montre ce que fait réellement un ethnologue : arriver quelque part, comprendre de travers pendant des mois, puis raconter honnêtement ce qui s'est passé. Le manuel, si vous en voulez un, sera beaucoup plus clair après.

Faut-il lire un manuel d'ethnologie avant les enquêtes de terrain ?

L'ordre inverse fonctionne mieux. Un manuel liste des notions, parenté, rite, échange, réciprocité, et ces notions ne s'accrochent à rien tant que vous n'avez pas vu une enquête concrète. Lisez deux monographies, puis prenez l'« Introduction à l'ethnologie et à l'anthropologie » de Jean Copans et Nicolas Adell chez Armand Colin : en deux soirées, tout le vocabulaire se met en place, parce que vous savez déjà à quoi il sert.

L'ethnologie ne concerne-t-elle que les sociétés lointaines ?

Non, et c'est même une idée que la discipline a abandonnée depuis un demi-siècle. Les enquêtes les plus commentées de l'ethnologie française portent sur le bocage normand, les fêtes de village, les hôpitaux, les cités, les rites funéraires urbains. L'objet n'est pas l'exotisme, c'est le décalage. On peut le trouver à deux rues de chez soi, et il est souvent plus difficile à voir près de chez soi que très loin.

Peut-on faire de l'ethnologie en amateur ?

Vous pouvez enquêter, à condition de prendre au sérieux deux choses que les amateurs négligent. La première est le consentement des gens que vous observez, qui doivent savoir ce que vous faites. La seconde est le carnet : noter ce que vous voyez avant d'interpréter, tous les jours, sans quoi votre mémoire reconstruira ce qui vous arrangeait. Les sociétés savantes locales et les musées d'ethnographie régionaux accueillent volontiers ce genre de démarche.

Faut-il lire Marcel Mauss dès le début ?

Plutôt en troisième position. L'« Essai sur le don » est un texte court mais très dense, écrit pour des spécialistes de 1925, avec des notes en bas de page qui occupent parfois la moitié des pages. Lu après deux enquêtes de terrain, il devient limpide et vous poursuit longtemps. Lu en premier, il produit surtout des lecteurs qui répètent la formule des trois obligations, donner, recevoir, rendre, sans savoir d'où elle sort.

Combien de temps pour avoir des bases sérieuses en ethnologie ?

Quatre à six mois de lecture régulière suffisent pour les quatre livres proposés ici et pour suivre sans peine une conférence ou un article de revue. Ce qui prend plus longtemps, c'est l'œil. Apprendre à regarder un rituel ordinaire, un repas de famille, une réunion de travail, comme un ethnologue regarde une cérémonie, demande de l'exercice et pas seulement des pages.

Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.

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