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Quels livres pour apprendre l'anthropologie ? 4 titres dans l'ordre où les lire

Un parcours d'entrée en anthropologie en quatre livres : un récit de terrain, un manuel, une enquête sur le présent, puis la grande thèse contemporaine. Et pourquoi ne pas commencer par Descola.

L'équipe Relit8 min de lecture

Les livres de ce parcours, dans l'ordre

LivrePourquoiAcheter
Tristes tropiquesClaude Lévi-StraussVoir Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss à la Fnac (lien affilié)
La Culture. De l'universel au particulierNicolas Journet (dir.)Voir La Culture. De l'universel au particulier, de Nicolas Journet (dir.) à la Fnac (lien affilié)
Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernitéMarc AugéVoir Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, de Marc Augé à la Fnac (lien affilié)
Par-delà nature et culturePhilippe DescolaVoir Par-delà nature et culture, de Philippe Descola à la Fnac (lien affilié)

Quels livres pour apprendre l'anthropologie ?

Depuis une quinzaine d'années, la question posée en librairie reçoit presque toujours la même réponse : Descola. « Par-delà nature et culture » est devenu le livre que l'on cite pour signaler qu'on s'intéresse à l'anthropologie, et il est en effet magnifique. C'est aussi une thèse de quelque six cents pages qui discute avec un siècle de travaux qu'elle suppose connus, et qui n'a jamais prétendu servir d'introduction.

Le résultat est prévisible. Le lecteur en sort avec quatre mots de vocabulaire, animisme, naturalisme, totémisme, analogisme, et l'impression tenace d'avoir compris quelque chose sans pouvoir dire quoi. Ce n'est pas un problème de niveau, c'est un problème d'ordre.

Voici quatre livres seulement, dans un ordre qui commence par où l'anthropologie commence réellement : quelqu'un qui débarque quelque part et qui ne comprend rien.


Ce que l'anthropologie fait, et que les autres disciplines ne font pas

L'anthropologue va vivre plusieurs mois dans un groupe humain, apprend sa langue, partage ses repas, assiste à ses conflits, et écrit ensuite ce qu'il a vu. C'est cela, l'observation participante, et c'est le seul geste qui définisse vraiment la discipline. Tout le reste, les théories, les querelles, les classifications, découle de ce qui se passe quand on essaie de raconter honnêtement une vie sociale qu'on ne partage pas.

D'où une conséquence pratique pour votre parcours de lecture. Un manuel d'anthropologie lu en premier vous donnera des concepts sans expérience, et les concepts sans expérience ne tiennent pas trois semaines en mémoire. Lu en second, après un récit de terrain, le même manuel devient limpide, parce que chaque notion trouve immédiatement à quoi elle se rattache.

Les lecteurs qui hésitent entre cette discipline et sa voisine liront utilement notre parcours pour apprendre la sociologie : la frontière est floue, la méthode diffère nettement.

Premier livre : Claude Lévi-Strauss, « Tristes tropiques »

Claude Lévi-Strauss, « Tristes tropiques » (Plon, 1955, repris en poche dans la collection Terre humaine poche) Voir à la FnacTristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.

Le livre s'ouvre sur la phrase la plus célèbre de l'anthropologie française, une déclaration de dégoût pour les voyages et les explorateurs, écrite par un homme qui vient d'en revenir. Suivent le Brésil des années trente, les Caduveo, les Bororo, les Nambikwara, et l'histoire d'une vocation qui se cherche.

Ce qu'il vous apprend précisément : ce que voit un anthropologue et ce qu'il fait de ce qu'il voit. La description des peintures corporelles caduveo ou de la disposition circulaire du village bororo vous montre, sans jamais employer le mot, comment une organisation sociale se lit dans un plan au sol. Vous comprendrez le structuralisme en le regardant fonctionner, ce qui vaut mieux que d'en lire la définition.

Ce qu'il ne vous apprend pas : l'état actuel de la discipline. Le livre a soixante-dix ans, les peuples décrits ont changé, et une partie des interprétations a été révisée. Certains passages sur la mélancolie du voyageur ont aussi vieilli d'une manière que vous jugerez vous-même. Lisez-le comme un document et comme une œuvre littéraire, il a d'ailleurs été proposé au prix Goncourt par un jury désolé de ne pouvoir couronner un essai.

Deuxième livre : Nicolas Journet (dir.), « La Culture »

Nicolas Journet (dir.), « La Culture. De l'universel au particulier » (Sciences Humaines Éditions) Voir à la FnacLa Culture. De l'universel au particulier, de Nicolas Journet (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir lu un récit de terrain, celui d'avant fait l'affaire.

C'est le manuel, et il faut bien qu'il arrive à un moment. Celui-ci a l'avantage d'être un ouvrage collectif de synthèse, écrit par des chercheurs mais édité par une maison dont le métier est la vulgarisation en sciences humaines, ce qui donne des chapitres courts et des mises au point claires sur les débats.

Ce qu'il vous apprend précisément : le vocabulaire et les querelles. Vous saurez ce que recouvre la notion de culture, pourquoi elle est contestée, ce qu'on entend par relativisme culturel et pourquoi ce terme déclenche des disputes à chaque génération. Vous situerez Boas, Malinowski, Mead, Geertz, et vous comprendrez ce que chacun reproche au précédent.

Ce qu'il ne vous apprend pas : le plaisir de lecture. Un manuel est un manuel. Lisez-le par chapitres, dans le désordre, en revenant dessus quand un mot vous manque plus tard. C'est un ouvrage à garder à portée de main plutôt qu'à finir d'une traite.

Troisième livre : Marc Augé, « Non-lieux »

Marc Augé, « Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité » (Seuil, 1992, environ 150 pages, collection La Librairie du XXIe siècle) Voir à la FnacNon-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, de Marc Augé (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou une familiarité équivalente avec la notion de lieu anthropologique.

Augé avait longtemps travaillé en Côte d'Ivoire et au Togo avant de retourner son regard vers les aéroports, les autoroutes, les supermarchés et les chambres d'hôtel. Il appelle non-lieux ces espaces de passage où l'on est identifié par un billet ou une carte, où personne n'habite vraiment, et dont notre époque produit des quantités croissantes.

Ce qu'il vous apprend précisément : que la méthode anthropologique s'applique à votre propre monde, et qu'elle y devient inconfortable. Le livre fait ce que peu d'essais réussissent, transformer définitivement la manière dont vous traversez un hall de gare. Il est court, il est dense, et il tient encore parfaitement trente ans plus tard.

Ce qu'il ne vous apprend pas : une méthode d'enquête. Augé théorise à partir d'observations rapides, il ne conduit pas ici une étude de terrain au sens strict. Le concept a d'ailleurs été discuté, notamment par des chercheurs qui ont montré que les gens habitent bien plus ces espaces qu'Augé ne le supposait. Cette discussion fait partie de l'intérêt du livre.

Quatrième livre : Philippe Descola, « Par-delà nature et culture »

Philippe Descola, « Par-delà nature et culture » (Gallimard, 2005, collection Bibliothèque des sciences humaines, repris en Folio essais) Voir à la FnacPar-delà nature et culture, de Philippe Descola (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes. Comptez plusieurs semaines.

Descola a passé trois ans chez les Achuar d'Amazonie équatorienne, un peuple qui traite les plantes du jardin et les animaux de la chasse comme des personnes avec lesquelles on entretient des relations sociales. De cette expérience naît une question massive : la séparation entre la nature et la culture, que nous croyons évidente, est une invention occidentale récente, et ce n'est qu'une manière parmi d'autres de répartir le monde.

Le livre construit alors quatre grandes façons de faire, l'animisme, le totémisme, l'analogisme et le naturalisme, et montre comment chacune organise les rapports entre les humains et le reste des existants.

Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi ressemble un système théorique en anthropologie, comment il se construit à partir de terrains, et comment il se discute. C'est aussi le livre qui a fait sortir la discipline du domaine universitaire, en donnant un vocabulaire à des débats d'écologie politique qui en manquaient cruellement.

Une opinion assumée : lu à cette place, en quatrième position, ce livre est une révélation. Lu en première position, il produit surtout des gens qui prononcent le mot animisme dans les dîners. La différence ne tient pas à l'intelligence du lecteur mais à ce qu'il a derrière lui.

Par où ne pas commencer

Descola, donc, pour les raisons qui viennent d'être dites. Ce n'est pas un mauvais conseil de librairie, c'est un conseil donné dans le mauvais ordre.

« Les Structures élémentaires de la parenté » de Lévi-Strauss, ensuite. C'est sa thèse, publiée en 1949, elle contient une annexe mathématique commandée à André Weil, et elle traite de systèmes d'alliance dont le formalisme décourage les meilleures volontés. Personne ne devrait entrer en anthropologie par là.

Les gros manuels universitaires de six cents pages, aussi. Ils sont conçus pour accompagner un cours, avec un enseignant qui trie, hiérarchise et explique ce qui compte. Seuls, ils écrasent.

Enfin, une mise en garde sur un rayon entier plutôt que sur un titre : les essais qui annoncent révéler la vraie nature humaine à partir de la préhistoire, du cerveau ou de la génétique. Ils se vendent très bien, ils font des affirmations spectaculaires sur ce que nous serions « par nature », et ils reposent presque toujours sur des extrapolations que l'anthropologie de terrain contredit. Le réflexe utile : demandez-vous combien de sociétés différentes l'auteur a réellement observées avant de généraliser à l'espèce. Le même réflexe de tri s'applique d'ailleurs aux livres pour apprendre les neurosciences, où le marché est encore plus encombré.

Ce que les livres ne feront pas à votre place

L'anthropologie est probablement la discipline où l'écart entre lire et faire est le plus large, et il vaut mieux le savoir avant de s'installer dans un fauteuil.

Un livre ne vous apprendra pas à supporter le malaise. Le cœur du métier consiste à rester des mois dans une situation où vous ne comprenez pas les blagues, où vous commettez des impairs, où vous êtes suspect. Aucune lecture ne prépare à ça, et c'est pourtant là que se produit tout ce que la discipline sait.

Un livre ne vous apprendra pas non plus à regarder chez vous. L'exercice le plus formateur ne coûte rien : choisissez un lieu que vous fréquentez sans y penser, une salle d'attente, un marché, une cage d'escalier, et passez-y une heure à noter uniquement ce que vous voyez, sans interpréter. Relisez vos notes trois jours plus tard. Vous découvrirez la moitié de vos préjugés dans ce que vous aviez jugé inutile de noter.

Enfin, un livre ne remplace pas la conversation avec quelqu'un d'un autre milieu que le vôtre. Les musées d'ethnographie, les séminaires ouverts au public et les revues comme « L'Homme » ou « Terrain » sont accessibles, souvent gratuits, et ils font ce qu'un rayon de bibliothèque ne fera jamais : vous contredire.

Après ces quatre livres

Vous aurez alors un récit de terrain, une carte conceptuelle, une application au monde contemporain et une grande théorie. C'est un socle sérieux, et il suffit largement pour lire n'importe quel article de vulgarisation sans se faire raconter n'importe quoi.

La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est le terrain, allez vers Malinowski et les « Argonautes du Pacifique occidental », ou vers l'anthropologie urbaine française. Si c'est la question des rapports au vivant, Descola ouvre sur Eduardo Viveiros de Castro et sur Anna Tsing. Si c'est la parenté et la comparaison, Françoise Héritier vous attend.

Vous pouvez aussi parcourir les genres et les collections de sciences humaines pour repérer les rééditions en poche, qui changent tout sur ces ouvrages volumineux, et voir le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à si la méthode vous a plu.

Par quel livre commencer l'anthropologie quand on part de zéro ?

Par « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss, publié chez Plon en 1955. C'est un récit de voyage autant qu'un livre savant, il se lit sans aucun prérequis, et il vous met dans la position que l'anthropologie demande : quelqu'un qui arrive quelque part et qui ne comprend rien. Le manuel viendra ensuite, il sera bien plus utile une fois que vous aurez vu à quoi ressemble le terrain.

Pourquoi ne pas commencer par « Par-delà nature et culture » de Philippe Descola ?

Parce que ce n'est pas une introduction, c'est une thèse. Descola y propose une refonte de la manière dont l'anthropologie classe les rapports entre humains et non-humains, et il discute en permanence avec des travaux qu'il suppose connus. Lu en premier, le livre paraît brillant et reste abstrait. Lu en quatrième position, il devient l'un des grands livres de la discipline.

Quelle différence entre anthropologie, ethnologie et sociologie ?

L'ethnologie désigne plutôt l'étude d'une société donnée à partir d'une enquête de terrain, l'anthropologie la comparaison générale qui en tire des questions sur l'humain. En France, l'usage courant confond largement les deux. La sociologie travaille surtout sur les sociétés industrielles contemporaines et mobilise davantage les statistiques. Les frontières sont poreuses et les querelles de vocabulaire intéressent surtout les universités.

Faut-il avoir fait des études pour lire de l'anthropologie ?

Non pour les récits d'enquête et les essais, oui pour les articles de revue. Les quatre livres proposés ici se lisent avec une bonne culture générale et un dictionnaire ouvert de temps en temps. Ce qui bloque les lecteurs n'est presque jamais le niveau intellectuel, c'est le vocabulaire technique de la parenté et du structuralisme, qu'un manuel désamorce en une soirée.

Lévi-Strauss est-il encore d'actualité ?

Sa méthode structurale est largement discutée et une partie de ses analyses ont été révisées. Son importance reste intacte pour deux raisons : il a fait de l'anthropologie une discipline lue hors de l'université, et il a posé la question qui structure encore tout le champ, celle de savoir ce qui est universel et ce qui est culturel. On le lit aujourd'hui comme un point de départ à discuter, pas comme un catéchisme.

Peut-on faire de l'anthropologie sans partir sur le terrain ?

On peut lire de l'anthropologie, pas en faire. La discipline repose sur l'observation participante, c'est-à-dire sur des mois passés quelque part à partager le quotidien de gens dont on ne comprend d'abord ni la langue ni les évidences. Cela dit, votre terrain peut être un hôpital, une salle des marchés ou votre propre immeuble. Le déplacement compte plus que la distance.

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