Listes et sélectionsLivres pour apprendre

Quels livres pour apprendre l'esprit critique ? 4 titres, et un piège à éviter

Quatre livres pour apprendre à douter, dans l'ordre où les lire. Avec la question que les listes de zététique évitent : cherchez-vous à douter de vous, ou seulement des autres ?

L'équipe Relit8 min de lecture

Les livres de ce parcours, dans l'ordre

LivrePourquoiAcheter
Quand est-ce qu'on biaise ?Richard MonvoisinVoir Quand est-ce qu'on biaise ?, de Richard Monvoisin à la Fnac (lien affilié)
L'Art du doute. Comment se forger un esprit critiqueHenri BrochVoir L'Art du doute. Comment se forger un esprit critique, de Henri Broch à la Fnac (lien affilié)
La Démocratie des crédulesGérald BronnerVoir La Démocratie des crédules, de Gérald Bronner à la Fnac (lien affilié)
La Science des balivernesThomas C. DurandVoir La Science des balivernes, de Thomas C. Durand à la Fnac (lien affilié)

Quels livres pour apprendre l'esprit critique ?

Il faut commencer par une remarque désagréable, parce qu'elle décide de tout le reste.

Les gens qui achètent des livres sur l'esprit critique se répartissent en deux populations très inégales. Une petite partie veut apprendre à repérer ses propres erreurs. La grande majorité, souvent sans se l'avouer, cherche des munitions : de quoi démontrer que le beau-frère complotiste, le collègue antivax ou l'astrologue du dimanche ont tort. Ces deux demandes ne se satisfont pas avec les mêmes lectures, et seule la première apprend quelque chose.

Le symptôme est facile à reconnaître. Vous finissez un livre de zététique, vous vous sentez plus lucide, et vous ne pouvez citer aucune opinion à vous qui ait changé. Dans ce cas, le livre a servi de miroir flatteur, pas d'outil.

Voici quatre livres seulement, choisis pour qu'au moins un d'entre eux vous mette mal à l'aise.


Trois mots à poser avant de commencer

Zététique : du grec zêtêin, chercher. En France, le terme désigne un courant d'éducation à la démarche scientifique, largement diffusé à partir des années 1990 par le physicien Henri Broch à l'université de Nice. Ce n'est pas une discipline universitaire, c'est une boîte à outils de vérification appliquée aux affirmations extraordinaires. Depuis quelques années, le mot sert aussi de badge d'appartenance en ligne, usage qui n'a plus de rapport avec la méthode.

Biais cognitif : un écart régulier entre notre raisonnement spontané et ce que demanderaient la logique ou la statistique. Le biais de confirmation, le plus coûteux, consiste à chercher et à retenir ce qui confirme ce qu'on pense déjà. Point crucial : connaître la liste des biais ne suffit pas à s'en protéger, on les repère magnifiquement chez autrui.

Méthode : l'ensemble des procédures qui permettent à une affirmation d'être testée et éventuellement réfutée. C'est le seul des trois qui compte vraiment. Une personne qui ignore le nom des biais mais qui sait ce qu'est un groupe témoin raisonnera mieux que quelqu'un qui récite un catalogue.

Premier livre : Richard Monvoisin, « Quand est-ce qu'on biaise ? »

Richard Monvoisin, « Quand est-ce qu'on biaise ? » (Humensciences, 2019) Voir à la FnacQuand est-ce qu'on biaise ?, de Richard Monvoisin (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.

Monvoisin enseigne la pensée critique à l'université Grenoble-Alpes et vient de la didactique des sciences, ce qui se sent : le livre est construit comme un cours, avec des exemples travaillés jusqu'au bout plutôt que des anecdotes accumulées.

Ce qu'il vous apprend précisément : la chaîne complète depuis la perception jusqu'à la conclusion, et où elle casse à chaque étape. Comment un souvenir se reconstruit, pourquoi une corrélation nous paraît spontanément causale, ce que produit un échantillon mal tiré, comment une affirmation invérifiable se déguise en affirmation scientifique. Vous en sortirez avec des outils utilisables, pas avec une liste de croyances ridicules.

Ce qu'il ne vous apprend pas : à convaincre quelqu'un. Le livre outille votre raisonnement, il ne vous donne pas de stratégie de discussion, et l'auteur est le premier à dire que corriger les erreurs d'autrui est un exercice généralement contre-productif.

C'est le premier de la liste pour une raison précise : il applique la méthode à celui qui la lit avant de l'appliquer aux autres.

Deuxième livre : Henri Broch, « L'Art du doute »

Henri Broch, « L'Art du doute. Comment se forger un esprit critique » (Book-e-book) Voir à la FnacL'Art du doute. Comment se forger un esprit critique, de Henri Broch (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais se lit mieux après Monvoisin, dont il est le prolongement pratique.

Broch est le physicien qui a introduit la zététique dans l'enseignement supérieur français et fondé le laboratoire de zététique à Nice. Son livre est court, direct, et organisé autour de la vérification concrète d'affirmations extraordinaires : radiesthésie, phénomènes paranormaux, prétendus miracles.

Ce qu'il vous apprend précisément : à construire un protocole. C'est la compétence rare. Devant une affirmation, savoir demander ce qui compterait comme réfutation, quelles conditions de test seraient acceptées à l'avance par les deux parties, ce qu'il faudrait contrôler. Cette manière de penser sert très au-delà du paranormal, elle sert à évaluer une méthode pédagogique, un complément alimentaire ou une promesse d'entreprise.

Ce qu'il ne vous apprend pas : la nuance sur les sujets sociaux et politiques. Le domaine de Broch est celui des affirmations testables en laboratoire, où le tri est net. Une bonne partie des questions qui vous occupent réellement ne se laissent pas trancher aussi proprement, et il ne prétend pas le contraire.

Troisième livre : Gérald Bronner, « La Démocratie des crédules »

Gérald Bronner, « La Démocratie des crédules » (Presses universitaires de France, 2013, prix de la revue Lire de l'essai et prix européen des sciences sociales Amalfi) Voir à la FnacLa Démocratie des crédules, de Gérald Bronner (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou une familiarité avec la notion de biais.

Bronner, sociologue, y déplace la question : au lieu de demander pourquoi les gens croient des choses fausses, il regarde comment fonctionne le marché de l'information, ce qu'il appelle la dérégulation du marché cognitif. Les croyants motivés produisent beaucoup de contenu, les sceptiques peu, et le résultat n'a rien à voir avec la stupidité de qui que ce soit.

Ce qu'il vous apprend précisément : que vos erreurs de jugement ne sont pas seulement dans votre tête, elles sont dans la structure de ce qui vous parvient. C'est un décentrement utile, et il déplace la responsabilité vers un endroit où l'on peut agir.

Ce qu'il ne vous apprend pas : un point de vue neutre. Bronner est une figure publique du débat français et ses thèses sont discutées par d'autres sociologues, notamment sur la place qu'il accorde à la rationalité individuelle face aux déterminants sociaux. Cette controverse est une occasion, pas un défaut. Lire un livre en sachant qu'il est contesté, et chercher ce qu'on lui reproche, est exactement l'exercice que le livre recommande.

Quatrième livre : Thomas C. Durand, « La Science des balivernes »

Thomas C. Durand, « La Science des balivernes » (Humensciences) Voir à la FnacLa Science des balivernes, de Thomas C. Durand (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes.

Durand est docteur en biologie végétale et anime la chaîne de vulgarisation La Tronche en biais, ce qui explique le ton : léger en surface, exigeant en dessous. Le livre s'intéresse moins aux idées fausses qu'à ce qui, en nous, les rend confortables.

Ce qu'il vous apprend précisément : à repérer votre propre motivation dans une conclusion. Pourquoi une information qui vous arrange demande deux secondes d'examen et une information qui vous dérange en demande vingt minutes. C'est la partie la plus difficile de la démarche critique, celle qui ne s'obtient pas en apprenant des définitions.

Il arrive en quatrième position volontairement. Une fois que vous avez les outils, vous êtes prêt à découvrir que vous les utilisez de façon asymétrique, et cette découverte est plus productive à ce stade qu'au début, où elle aurait simplement découragé.

Par où ne pas commencer

Le piège de ce domaine n'est pas un titre unique, c'est un format. Méfiez-vous des livres, des vidéos et des fils qui consistent à démonter des croyances marginales les unes après les autres. Ils sont divertissants et souvent justes sur le fond. Ils entraînent une compétence unique, l'identification de l'erreur chez quelqu'un d'autre, et cette compétence-là ne se transfère pas à vos propres jugements. Elle produirait plutôt l'inverse : la certitude d'être du bon côté.

Écartez également les catalogues de biais cognitifs illustrés, ces ouvrages qui présentent cent biais sur une page chacun. Ils se vendent bien et ils se retiennent mal. Un biais compris à travers une expérience détaillée vaut vingt biais mémorisés sous forme de fiche.

Sur le sujet voisin du cerveau, le tri est encore plus délicat, et nous en avons fait un article séparé avec un critère de sélection explicite : voyez quels livres pour apprendre les neurosciences. En nutrition, le test des trois vérifications proposé dans quels livres pour apprendre la nutrition est un bon terrain d'entraînement, parce qu'il vous met en situation réelle sur un rayon saturé.

Enfin, un mot sur l'épistémologie universitaire, Popper, Kuhn, Lakatos. Ces auteurs sont importants et vous y viendrez peut-être. Ils ne répondent pas à la question que vous vous posez aujourd'hui, qui est pratique. Commencer par « La Logique de la découverte scientifique » revient à apprendre la mécanique des fluides pour arroser un jardin.

Ce qu'un livre ne remplacera pas

L'esprit critique se distingue d'à peu près toutes les autres compétences par un point : la lecture y est le moyen le plus faible.

Un livre ne vous contredira pas. Il ne verra pas que vous avez appliqué trois vérifications à un argument qui vous déplaisait et aucune à celui qui vous arrangeait. Pour cela, il faut une personne, et pas n'importe laquelle : quelqu'un dont vous respectez assez le jugement pour ne pas balayer son objection. C'est la ressource rare de tout ce parcours, elle ne s'achète pas.

Un livre ne vous fera pas non plus pratiquer. L'exercice le plus rentable tient en une phrase : choisissez une opinion à laquelle vous tenez, et cherchez pendant une heure la meilleure objection existante, formulée par ses partisans les plus sérieux, pas par ses caricatures. Faites-le trois fois dans l'année. Cela vous apprendra davantage que les quatre livres réunis, et vous constaterez à quel point c'est désagréable.

Enfin, un livre ne vous donnera pas la compétence de terrain, celle qui consiste à savoir où vérifier. Trouver une méta-analyse, lire un résumé d'étude, repérer un conflit d'intérêts dans une déclaration, identifier la source primaire derrière un article de presse : ce sont des gestes, ils s'apprennent en les faisant, et une bibliothèque municipale ou un bibliothécaire vous y aidera mieux qu'un essai de trois cents pages.

Après ces quatre livres

Vous aurez alors une méthode, un protocole de vérification, une compréhension de la circulation des informations et un début de lucidité sur vos propres pentes. C'est un équipement solide, à condition d'accepter qu'il serve d'abord contre vous.

La suite dépend de ce qui vous intéresse. Si c'est la statistique et la manière dont les chiffres trompent, orientez-vous vers les ouvrages de vulgarisation statistique et vers l'analyse des sondages. Si c'est la psychologie du jugement, Kahneman et « Système 1, système 2 » vous attend, exigeant mais accessible. Si ce sont les mécanismes sociaux des croyances, la sociologie des sciences ouvre un champ entier, et notre parcours pour apprendre la sociologie en donne l'entrée.

Vous pouvez aussi parcourir le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à, ou explorer les rayons de sciences et de sciences humaines pour repérer les rééditions en poche.

Par quel livre commencer pour apprendre l'esprit critique ?

Par « Quand est-ce qu'on biaise ? » de Richard Monvoisin, publié chez Humensciences en 2019. C'est le plus large des quatre, il part des mécanismes ordinaires de la perception et du raisonnement avant d'aborder les controverses, et il applique la méthode à l'auteur lui-même. Les livres qui commencent par démonter les croyances des autres se lisent plus vite mais forment moins bien.

Qu'est-ce que la zététique exactement ?

Le mot vient du grec zêtêin, chercher. Il désigne en France un courant d'éducation à la démarche scientifique, popularisé par le physicien Henri Broch à l'université de Nice, qui applique une méthode de vérification aux affirmations extraordinaires. Ce n'est ni une discipline universitaire constituée ni une doctrine, plutôt un ensemble d'outils. Le mot est parfois utilisé comme étendard identitaire, ce qui n'a plus grand-chose à voir avec la méthode.

Qu'est-ce qu'un biais cognitif, et suffit-il de les connaître pour y échapper ?

Un biais cognitif est un écart systématique entre notre manière de raisonner et ce qu'exigerait la logique ou la statistique. Connaître leur liste ne protège pas : les travaux sur ce point sont assez décourageants, on repère très bien le biais de confirmation chez les autres et presque jamais chez soi. Ce qui aide vraiment, c'est une procédure appliquée avant de conclure, pas un catalogue mémorisé.

L'esprit critique consiste-t-il à douter de tout ?

Non, et c'est la confusion la plus fréquente. Douter de tout uniformément revient à mettre au même niveau une méta-analyse et un message vu en ligne, ce qui désarme complètement. La démarche critique consiste à calibrer sa confiance selon la qualité des preuves, ce qui suppose de savoir ce qu'est une preuve dans un domaine donné. C'est un travail d'ajustement, pas de suspicion générale.

Peut-on apprendre l'esprit critique tout seul avec des livres ?

En partie seulement. Les livres donnent le vocabulaire, les outils et des exemples travaillés. Ce qu'ils ne peuvent pas faire, c'est vous signaler que vous venez de raisonner de travers sur un sujet qui vous tient à cœur. Il faut pour cela quelqu'un qui vous contredit et que vous acceptez d'écouter, ce qui est rare et beaucoup plus difficile que la lecture.

Faut-il un bagage scientifique pour lire ces livres ?

Non. Les quatre titres proposés ici sont écrits pour un public non spécialiste et n'exigent aucune formation préalable. Un peu de familiarité avec les pourcentages et l'idée de groupe témoin aide, mais les auteurs expliquent ces notions au fil du texte. Le seul prérequis réel est la disposition à découvrir que vous vous êtes déjà trompé sur quelque chose auquel vous teniez.

Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.

Découvre des livres près de chez toi

Sur Relit, explore les livres partagés par les lecteurs autour de toi et trouve ta prochaine lecture.

Essayer gratuitement

À lire aussi