Quels livres pour apprendre la sociologie ?
La scène se répète en librairie. Quelqu'un veut comprendre pourquoi les inégalités scolaires se reproduisent, pourquoi son voisin vote comme il vote, pourquoi son propre parcours ressemble tellement à celui de son père. On lui tend « La Distinction » de Bourdieu, parce que c'est le titre qui vient à l'esprit. Six cent soixante-dix pages plus loin, ou plutôt quarante pages plus loin, l'affaire est classée : la sociologie serait illisible.
Elle ne l'est pas. C'est même l'une des rares sciences sociales dont les meilleurs travaux se lisent comme des récits, parce qu'ils reposent sur des mois passés quelque part, avec des gens, à écouter. Le problème n'est pas la discipline, c'est l'ordre dans lequel on l'aborde. Voici cinq livres, dans un ordre qui tient compte de ce que vous savez déjà, avec ce que chacun apporte et ce qu'il laisse de côté.
Ce que vous cherchez n'est peut-être pas encore de la sociologie
Il vaut la peine de trier avant d'acheter, parce que trois envies très différentes se cachent derrière la même phrase.
Certains veulent des explications sur la société française contemporaine : le logement, l'école, le travail précaire, les classes sociales. Ils ont besoin d'enquêtes récentes, pas de théorie.
D'autres cherchent une manière de penser, un outil pour prendre du recul sur leur propre vie. Ceux-là tireront beaucoup d'un texte réflexif court, et beaucoup moins d'une monographie de cinq cents pages sur les guichetiers de la Caisse d'allocations familiales.
D'autres enfin préparent un concours ou reprennent des études, et là, les manuels retrouvent leur utilité. Ce parcours ne s'adresse pas à eux en priorité.
Le programme qui suit fonctionne pour les deux premiers groupes. Vous ne vous arrêterez simplement pas au même endroit.
Premier livre : Peter Berger, « Invitation à la sociologie »
Peter L. Berger, « Invitation à la sociologie » (La Découverte, 2006 pour l'édition française, texte original publié aux États-Unis en 1963, environ 250 pages) Voir à la FnacInvitation à la sociologie, de Peter L. Berger (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Berger ne raconte aucune enquête. Il fait autre chose, et personne ne le fait aussi bien : il explique ce que voit un sociologue quand il regarde une situation ordinaire, et en quoi ce regard diffère de celui du moraliste, du travailleur social ou du journaliste. La première partie du livre est presque un manifeste, et elle a gardé une fraîcheur surprenante pour un texte des années soixante.
Ce qu'il vous apprend précisément : que la sociologie consiste à voir du général dans du particulier, et à se méfier de ses propres évidences. Vous en sortirez avec un réflexe, celui de demander qui parle, depuis quelle position, et à qui profite la définition de la situation.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la sociologie française, ses querelles et ses résultats. Berger écrit dans un contexte américain et dans un autre siècle. Prenez ce livre pour la posture, pas pour le contenu.
Deuxième livre : Nicolas Jounin, « Chantier interdit au public »
Nicolas Jounin, « Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment » (La Découverte, 2008, environ 275 pages, repris en poche) Voir à la FnacChantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, de Nicolas Jounin (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, mais lisez-le après Berger et l'effet sera doublé.
Jounin s'est fait embaucher comme intérimaire sur des chantiers d'Île-de-France, ferrailleur au milieu d'ouvriers maliens, portugais, roumains. Il en a tiré une thèse, puis ce livre, qui a reçu en 2009 le prix La Ville à lire créé par France Culture et la revue Urbanisme. On y voit fonctionner la sous-traitance en cascade, la hiérarchie ethnique des postes, les accidents qu'on ne déclare pas, le rôle exact des agences d'intérim.
Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi ressemble une enquête par observation participante, et pourquoi elle donne accès à des choses qu'aucun questionnaire n'obtiendrait. Vous verrez aussi comment un chercheur transforme une expérience personnelle en démonstration, ce qui est le vrai savoir-faire du métier.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à généraliser. Un chantier n'est pas la France. Jounin le sait et le dit, et c'est un bon endroit pour apprendre à mesurer la portée d'un résultat. Son autre livre, « Voyage de classes » (La Découverte, 2014), où des étudiants de Seine-Saint-Denis vont enquêter dans le huitième arrondissement, prolonge parfaitement celui-ci et se lit en deux soirées.
Troisième livre : Howard Becker, « Outsiders »
Howard S. Becker, « Outsiders. Études de sociologie de la déviance » (Métailié, 1985, traduit de l'américain par Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, préface de Jean-Michel Chapoulie, original américain de 1963) Voir à la FnacOutsiders. Études de sociologie de la déviance, de Howard S. Becker (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ 250 pages. Prérequis : avoir lu une enquête, n'importe laquelle.
Becker a étudié des fumeurs de marijuana et des musiciens de jazz de Chicago, dont il était lui-même, puisqu'il jouait du piano dans des bars pour financer ses études. Il en a tiré l'idée qui a renversé la sociologie de la délinquance : la déviance n'est pas une propriété de l'acte, c'est le produit d'une règle appliquée à quelqu'un par des gens en position de la faire appliquer. D'où la notion d'entrepreneur de morale, qui vous servira toute votre vie de lecteur de journaux.
Ce qu'il vous apprend précisément : à retourner une question. Au lieu de demander pourquoi certains transgressent, Becker demande pourquoi certaines transgressions sont poursuivies et d'autres pas. C'est le premier vrai geste théorique de ce parcours, et il arrive sur un livre qui reste raconté du début à la fin.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la sociologie des classes, absente ici. Becker parle d'étiquetage, pas de reproduction sociale. Les deux livres suivants s'en chargent.
Quatrième livre : Didier Eribon, « Retour à Reims »
Didier Eribon, « Retour à Reims » (Fayard, 2009, environ 250 pages, repris en Champs Flammarion) Voir à la FnacRetour à Reims, de Didier Eribon (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois précédents, pour lire d'un œil averti.
À la mort de son père, Eribon revient dans le milieu ouvrier rémois qu'il avait quitté trente ans plus tôt, et écrit un livre qui est à la fois un récit de transfuge de classe et une analyse. Il y examine la honte sociale, le passage du vote communiste au vote d'extrême droite dans sa propre famille, l'école comme machine de tri, et l'articulation entre appartenance de classe et homosexualité. Le livre a eu une postérité considérable, au théâtre comme dans la production universitaire, et il a fait école au point que le récit de transfuge est devenu un genre.
Ce qu'il vous apprend précisément : qu'une trajectoire individuelle se lit sociologiquement sans cesser d'être singulière. C'est le livre qui fera basculer votre lecture de votre propre histoire familiale, et c'est souvent celui dont les lecteurs se souviennent le plus longtemps.
Une opinion, que je vous donne franchement : « Retour à Reims » est un essai personnel, pas une enquête. Il argumente à partir d'un cas, le sien, et il faut le lire en gardant ça en tête. Sa force de conviction vient précisément de là, et c'est aussi sa limite.
Cinquième livre : Bernard Lahire (dir.), « Enfances de classe »
Bernard Lahire (dir.), « Enfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants » (Seuil, 2019, environ 1 230 pages) Voir à la FnacEnfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants, de Bernard Lahire (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les quatre étapes précédentes. Et une précision immédiate, parce que le nombre de pages fait fuir.
Dix-sept chercheurs ont enquêté entre 2014 et 2018 sur trente-cinq enfants de cinq et six ans, dans plusieurs villes françaises, issus de milieux allant des plus démunis aux plus favorisés. Chaque enfant fait l'objet d'un portrait autonome : le logement, les repas, le sommeil, les livres présents ou absents, ce que les parents font le soir, ce que l'école attend et ce que la famille peut fournir. Vous n'êtes pas censé lire ce livre d'un bloc. Vous lisez l'introduction, puis quatre ou cinq portraits pris à des endroits opposés de l'échelle sociale, et l'effet est déjà là.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que veut dire « inégalité » quand on cesse de la mesurer en euros. La formule qui organise l'ouvrage résume tout : ces enfants vivent au même moment, dans la même société, mais pas dans le même monde.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les mécanismes institutionnels. Le livre décrit des conditions d'existence, il ne fait pas la sociologie de l'école comme organisation. Pour ça, il faudra aller vers les travaux sur l'orientation et sur les politiques éducatives.
Par où ne pas commencer
Voici la partie que les listes ne font jamais, et qui vous fera gagner le plus de temps.
« La Distinction » de Bourdieu : le livre est considéré depuis 1998 comme l'un des dix ouvrages de sociologie les plus importants du vingtième siècle, et il est bâti sur des données d'enquête des années soixante-dix, des tableaux de correspondances et un vocabulaire construit ailleurs, dans des travaux antérieurs. Aucun lecteur ne devrait l'affronter en premier. Si Bourdieu vous intéresse, prenez « Sur la télévision », suivi de « L'Emprise du journalisme » (Raisons d'agir, 1996), deux cours filmés au Collège de France, courts et écrits pour être compris.
« Le Suicide » de Durkheim et « L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme » de Weber : ce sont les textes fondateurs, ils sont indispensables plus tard, et leur langue de la fin du dix-neuvième siècle n'a été conçue pour aucun débutant. On les lit mieux une fois qu'on sait ce qu'ils ont rendu possible.
Les manuels de première année : ils condensent quarante auteurs en trois cents pages, ce qui suppose un enseignant pour dérouler le détail. Seul, vous obtiendrez une liste de noms sans consistance.
Enfin, un cas qui mérite une nuance plutôt qu'un rejet. « Le Quai de Ouistreham » de Florence Aubenas (Éditions de l'Olivier, 2010) est un livre remarquable, né de six mois passés à enchaîner des contrats de nettoyage sur les ferries. Ce n'est pas de la sociologie, c'est du journalisme d'immersion, et Aubenas ne prétend pas le contraire. Lisez-le, mais lisez-le à côté de Jounin, pas à sa place : la comparaison entre les deux vous apprendra plus sur ce qu'est une démarche sociologique que n'importe quelle définition.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
La sociologie est une science d'enquête. Lire cinquante ouvrages sans jamais regarder quoi que ce soit vous donnera un vocabulaire, pas un regard.
Aucun livre ne vous apprendra à observer. Asseyez-vous une heure dans un lieu que vous croyez connaître, une salle d'attente, un rayon de supermarché, un arrêt de bus, et notez ce qui se passe sans commenter. Qui parle à qui, qui attend, qui coupe la file, comment les gens sont habillés, ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. L'exercice coûte une heure, il est déroutant la première fois, et il transforme la lecture du livre suivant.
Aucun livre ne corrigera vos propres évidences, non plus. C'est le rôle des gens qui ne pensent pas comme vous, et la sociologie sert peu si elle ne sert qu'à confirmer ce que vous croyiez déjà. Un séminaire ouvert, une université populaire, une association de quartier, un collègue qui vient d'un autre milieu que le vôtre : voilà ce qui remplace le terrain quand on n'est pas chercheur.
Enfin, méfiez-vous du plaisir de l'explication. La sociologie donne une sensation grisante, celle de comprendre les gens mieux qu'ils ne se comprennent eux-mêmes. C'est le principal défaut de ceux qui l'apprennent dans les livres, et à peu près l'inverse de ce que fait un bon enquêteur.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors une posture, deux enquêtes de terrain, un renversement théorique et un panorama de l'inégalité contemporaine. C'est plus solide que ce dont dispose la plupart des gens qui invoquent la sociologie dans une conversation.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est le travail, allez vers Stéphane Beaud et Michel Pialoux, puis vers les enquêtes récentes sur les plateformes numériques. Si c'est l'école, la production française est abondante et lisible. Si c'est la méthode elle-même, un guide d'enquête de terrain vous montrera comment on construit un échantillon et comment on mène un entretien, et Bourdieu deviendra enfin abordable.
Pour repérer les collections de poche qui rééditent ces enquêtes, souvent avec des postfaces utiles, vous pouvez explorer les sciences humaines par genre. Et si cette manière d'entrer dans un domaine vous convient, le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode ailleurs, notamment pour apprendre l'économie, où la question du tri entre analyse et militantisme se pose de manière encore plus vive.
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