Quels livres pour apprendre le christianisme ?
Le scénario est presque toujours le même. On décide de s’y mettre, on se dit que le plus logique est de lire le livre en question, on achète une Bible, on l’ouvre à la première page. Genèse, création du monde, généalogies, puis les listes de descendants, puis le Lévitique et ses prescriptions sur les sacrifices. Trois semaines plus tard, le volume dort sur une étagère.
Cette lecture-là échoue pour une raison précise : la Bible n’est pas un livre, c’est une bibliothèque, composée sur près d’un millénaire, dans plusieurs langues, par des auteurs qui ne se connaissaient pas, et son ordre n’a rien de chronologique ni de pédagogique. La lire linéairement revient à commencer une encyclopédie à la lettre A.
Deuxième difficulté, propre à ce rayon : la moitié des livres qui s’y trouvent ont été écrits depuis une foi, et rien sur la tranche ne le signale. Voici quatre titres, dans l’ordre, et une remarque sur l’ordre d’entrée dans le texte biblique qui vous fera gagner un an.
Le critère de tri, et une distinction à tenir
Ce parcours traite le christianisme comme un objet d’histoire : un mouvement né dans la Judée du premier siècle, devenu religion d’Empire, divisé en Églises, doté de textes, de conciles, d’institutions et d’une empreinte considérable sur les sociétés européennes. C’est ce que fait l’université, et c’est l’angle qui apprend.
Ce n’est pas le seul angle légitime. Une lecture croyante du même corpus est parfaitement recevable, elle pose simplement une autre question : non pas ce qui s’est passé, mais ce que ce texte demande. Le problème n’est jamais qu’un livre soit écrit depuis la foi, c’est qu’un lecteur le prenne pour un travail d’historien.
Trois vérifications avant d’acheter, identiques à celles que détaille notre article sur quels livres pour apprendre l’histoire des religions.
L’auteur d’abord : un chercheur rattaché à une institution universitaire, publiant dans des revues à comité de lecture, travaille sous le contrôle de ses pairs. Ses erreurs sont repérables, c’est tout ce qu’on demande.
L’éditeur ensuite : Seuil, Fayard, Gallimard, Flammarion, les Presses universitaires, le CNRS n’ont pas d’engagement confessionnel. Le Cerf et Desclée de Brouwer sont rattachés à des institutions religieuses et publient pourtant certains des meilleurs travaux d’exégèse et d’histoire disponibles en français. La question n’est pas de les écarter, c’est de savoir ce qu’on tient.
Le traitement des désaccords enfin. Sur la datation des évangiles, l’authenticité des lettres attribuées à Paul, la composition du Pentateuque, les spécialistes discutent depuis deux siècles. Un ouvrage qui ne signale jamais une controverse vous vend une conclusion.
Premier livre : Alain Corbin (dir.), « Histoire du christianisme »
Alain Corbin (dir.), « Histoire du christianisme. Pour mieux comprendre notre temps » (Seuil, collection L’univers historique, 2007, environ quatre cent soixante-quinze pages, avec Nicole Lemaître, Françoise Thelamon et Catherine Vincent) Voir à la FnacHistoire du christianisme. Pour mieux comprendre notre temps, de Alain Corbin (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Une cinquantaine d’historiens, des chapitres courts, deux mille ans traités en continu depuis la Palestine du premier siècle jusqu’aux évolutions contemporaines. Corbin, historien du dix-neuvième siècle et professeur à la Sorbonne, n’est pas un spécialiste du religieux : il a dirigé l’ensemble en historien généraliste, ce qui se sent dans le refus des angles morts.
Ce qu’il vous apprend précisément : la charpente. Comment un mouvement juif marginal devient religion d’Empire au quatrième siècle, ce que règlent les grands conciles, pourquoi l’Orient et l’Occident se séparent en 1054, ce que la Réforme du seizième siècle conteste exactement, comment les Églises encaissent la Révolution française puis la sécularisation. Sans cette charpente, tout le reste flotte.
Ce qu’il ne vous apprend pas : les textes. Ce volume raconte une histoire institutionnelle et sociale, il ne vous fait pas entrer dans la Bible. C’est l’objet des deux étapes suivantes.
Deuxième livre : la Bible, dans la Traduction œcuménique
« La Bible. Traduction œcuménique », version notes intégrales (Cerf et Bibli’O, onzième édition en 2010, environ deux mille sept cents pages) Voir à la Fnac« La Bible. Traduction œcuménique », version notes intégrales (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : la première étape, ou l’équivalent.
Le choix de l’édition n’est pas un détail, c’est la décision la plus lourde de tout ce parcours. La TOB est née d’un chantier commun entre exégètes catholiques, protestants et orthodoxes, engagé dans les années soixante, et l’édition de 2010 ajoute six livres deutérocanoniques en usage dans les liturgies orthodoxes. Sa version notes intégrales fournit une introduction par livre, des notes de bas de page qui expliquent les strates de composition, les difficultés de traduction et les parallèles entre textes.
Ce qu’elle vous apprend précisément : ce que vous êtes en train de lire, au moment où vous le lisez. Une note vous dira que ce chapitre combine deux traditions distinctes, qu’un verset est absent des manuscrits les plus anciens, qu’un mot hébreu admet trois traductions. Sans cet appareil, vous lirez un texte de deux mille cinq cents ans avec des réflexes de lecteur contemporain, et vous vous tromperez presque partout.
Maintenant l’ordre, qui est le point que les listes ne donnent jamais. Commencez par l’Évangile selon Marc : le plus court, probablement le plus ancien, une heure de lecture, un récit sec et rapide. Enchaînez avec les Actes des Apôtres, qui montrent comment le mouvement se diffuse dans le monde grec. Prenez ensuite une lettre de Paul, celle aux Galates par exemple, courte et polémique, où vous verrez la première génération se disputer sur la question qui décide de tout, faut-il devenir juif pour devenir chrétien. Alors seulement revenez en arrière, vers la Genèse, l’Exode, les prophètes, les Psaumes. Vous saurez pourquoi ces textes comptent, ce qui change entièrement leur lecture.
Ce qu’elle ne vous apprend pas : le monde autour. Les notes situent le texte, elles ne racontent pas la société qui l’a produit.
Troisième livre : Marie-Françoise Baslez, « Bible et Histoire »
Marie-Françoise Baslez, « Bible et Histoire. Judaïsme, hellénisme, christianisme » (Fayard, 1998, quatre cent quatre-vingts pages, repris chez Gallimard en Folio histoire en 2003) Voir à la FnacBible et Histoire. Judaïsme, hellénisme, christianisme, de Marie-Françoise Baslez (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, et au moins une lecture partielle du Nouveau Testament.
Baslez, historienne de l’Antiquité disparue en 2022, spécialiste des religions du monde gréco-romain, mène ici une enquête entre Alexandrie, Jérusalem et Rome, sur la période qui va approximativement de 200 avant notre ère à 100 après. Elle refuse le cloisonnement habituel entre monde juif et monde grec pour montrer les contacts, les emprunts et les rejets.
Ce qu’il vous apprend précisément : que le christianisme naît dans un milieu, et lequel. Un judaïsme lui-même divisé en courants, une diaspora hellénisée qui lit ses Écritures en grec, des cités où circulent des cultes à mystères, une administration romaine avec ses catégories juridiques. Les termes du Nouveau Testament, ekklesia, diakonos, martys, sont des mots de la vie civique grecque avant d’être du vocabulaire d’Église. Vous ne relirez plus les Actes de la même façon.
Ce qu’il ne vous apprend pas : la suite. Baslez s’arrête à peu près là où le christianisme devient une institution. Pour les siècles suivants, vous avez déjà le volume de Corbin.
Quatrième livre : Jean-Christian Petitfils, « Jésus »
Jean-Christian Petitfils, « Jésus » (Fayard, 2011, six cent soixante-huit pages) Voir à la FnacJésus, de Jean-Christian Petitfils (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes.
Petitfils, historien connu pour ses biographies de Louis XIII, Louis XIV et Louis XVI, s’attaque ici à une biographie de Jésus construite à partir de l’exégèse contemporaine, de l’archéologie palestinienne et des sources non chrétiennes. Le livre est long, narratif, très documenté, et il a rencontré un large public.
Ce qu’il vous apprend précisément : à quoi ressemble une enquête historique sur un personnage dont les sources principales sont des textes de foi rédigés par ses partisans, quelques décennies après les faits. Comment on date, comment on croise, ce qu’on peut établir, ce qu’on doit laisser en suspens. C’est un exercice de méthode autant qu’un récit.
Je vous dois ici une réserve, et elle est franche. Petitfils se décrit lui-même comme rationnel sans être rationaliste : il conduit son enquête avec les outils de l’historien, tout en laissant ouverte la possibilité du mystère chrétien, et il accorde du crédit à des pièces contestées comme le linceul de Turin. Ce parti pris est déclaré, ce qui est honnête, et il n’enlève rien à la qualité de la documentation. Il fait néanmoins de ce livre une lecture parmi d’autres et pas un état des connaissances. Si vous voulez un contrepoint, lisez ensuite un historien qui referme cette porte, et comparez les deux méthodes sur les mêmes épisodes. Ce sera votre meilleur exercice.
Par où ne pas commencer
La Bible lue de la première à la dernière page. C’est l’erreur fondatrice, et elle a un coût : elle produit une génération de gens persuadés d’avoir essayé et de ne pas y arriver. Le Lévitique et les Nombres arrêtent tout le monde, y compris les croyants, y compris les universitaires. Personne ne lit ces livres au début.
L’Apocalypse en guise de curiosité. Elle attire pour de mauvaises raisons, elle relève d’un genre littéraire très codé, la littérature apocalyptique juive, dont chaque image renvoie à un code que vous n’avez pas. Lue seule, elle alimente surtout les rayons ésotériques.
Les catéchismes et les livres de formation chrétienne présentés comme des introductions générales. Ils font leur travail, qui est de transmettre une foi à ceux qui la partagent ou s’en approchent. Ils ne posent pas les questions d’un historien et n’ont pas à le faire.
Les essais de démolition. La littérature antichrétienne militante souffre exactement du même défaut que l’apologétique : elle choisit ses exemples en fonction de sa conclusion. Un débutant n’a aucun moyen de repérer ce qui a été omis.
Les livres sur les secrets, les évangiles interdits et les vérités cachées de l’Église. Ce sous-genre prospère depuis vingt ans. Les textes apocryphes existent bel et bien et se lisent avec intérêt, dans des éditions savantes, une fois le canon connu. Ce que ces ouvrages vendent, c’est autre chose : l’idée qu’on vous cache quelque chose, dans un domaine où personne ne peut vérifier une affirmation sur un manuscrit du deuxième siècle sans avoir lu autre chose avant.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous montreront pas une liturgie. Deux mille ans de christianisme ont produit une messe catholique, un culte protestant et une divine liturgie orthodoxe qui n’ont presque rien en commun dans leur déroulement, leur durée, leur rapport au chant, à l’image et au silence. Vingt pages sur la question ne remplacent pas une heure passée au fond d’une église. Les journées du patrimoine sont un bon prétexte pour la première fois, et la plupart des paroisses ne demandent rien à personne.
Ils ne vous donneront pas les langues sources. L’hébreu, l’araméen et le grec de la koinè restent hors de portée pour la plupart d’entre nous, et toute traduction est une interprétation. Prenez l’habitude de comparer un passage difficile dans la TOB, dans la Bible de Jérusalem et dans la traduction Segond. L’écart entre les trois enseigne davantage que n’importe laquelle prise seule.
Ils ne remplaceront pas les objets et les lieux. Une abbaye cistercienne, un tympan roman, un retable flamand, un baptistère paléochrétien règlent en quelques minutes des questions d’usage et d’échelle qu’un texte pose mal. Le christianisme a laissé en France une empreinte matérielle telle qu’elle est visible dans à peu près chaque village.
Un dernier point, plus délicat. Sur ce sujet, chacun arrive avec quelque chose : une éducation religieuse, son absence, un souvenir de catéchisme, une rupture, une familiarité culturelle si ancienne qu’elle passe pour du savoir. Beaucoup de Français croient connaître le christianisme parce qu’ils en ont hérité les références sans jamais les avoir étudiées. Repérer ce fonds-là, et le tenir à distance quand on lit, fait partie du travail.
Après ces quatre livres
Vous aurez la charpente historique, une édition annotée du corpus et un ordre pour y entrer, le milieu où tout cela est né, et un exemple d’enquête sur la figure centrale. À ce stade, la question n’est plus par où commencer mais quelle période, quelle Église, quel texte.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si ce sont les origines, l’exégèse du Nouveau Testament est un domaine à elle seule, très vivant, où il faut surveiller les dates de publication. Si c’est l’institution, l’histoire de la papauté, des ordres monastiques ou de la Réforme vous attend, avec des spécialistes distincts pour chacune. Si c’est la comparaison entre traditions, l’article sur quels livres pour apprendre l’islam traite un voisin proche avec le même critère de tri, et celui sur quels livres pour apprendre le bouddhisme un terrain beaucoup plus éloigné, ce qui est justement son intérêt.
Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode ailleurs, et un passage par les genres vous aidera à repérer les éditions annotées, qui font ici toute la différence.
Par quel livre commencer pour apprendre le christianisme ?
Par quel livre de la Bible faut-il commencer ?
Quelle traduction de la Bible acheter ?
Quelle différence entre une lecture historienne et une lecture croyante de la Bible ?
Jésus a-t-il existé historiquement ?
Faut-il être croyant pour étudier le christianisme ?
Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.