Quels livres pour apprendre l'histoire des religions ?
Vous entrez en librairie, rayon religions. Sur la même étagère, un manuel universitaire, un essai de vulgarisation, un ouvrage de spiritualité, un pamphlet contre les religions, et un livre pieux à couverture sobre qui ressemble en tous points à une synthèse historique. Rien sur la tranche ne vous dit lequel est lequel.
C'est le problème central de ce domaine, et il n'existe presque nulle part ailleurs. En astronomie, un livre douteux se repère vite. Ici, deux ouvrages peuvent raconter les mêmes faits, la même chronologie, les mêmes personnages, et n'avoir pas du tout le même statut, parce que l'un décrit une croyance et l'autre la partage.
Quatre livres suffisent pour entrer sérieusement, plus une méthode de tri que vous garderez pour toutes vos lectures suivantes.
Le critère de tri, avant même le premier livre
Il n'y a pas de mal à lire un texte écrit depuis une foi. Il y a un problème à le lire en croyant lire un travail d'historien. Voici comment les distinguer en trente secondes, debout dans le rayon.
Ouvrez à une page qui raconte un événement fondateur. Un historien écrit « selon la tradition », « le récit rapporte », « les sources les plus anciennes datent de ». Un texte de foi raconte l'événement directement, au passé simple, comme un fait établi. Cette différence de temps verbal est le signal le plus fiable qui existe, et il est presque impossible à maquiller sur cent pages.
Regardez ensuite l'éditeur. Gallimard, Flammarion, Fayard, Seuil, les Presses universitaires, le CNRS : pas d'engagement confessionnel. Un éditeur rattaché à une institution religieuse publie aussi d'excellents travaux universitaires, mais vous devez savoir que c'est le cas et le prendre en compte. Ce n'est pas un jugement, c'est une information.
Vérifiez enfin l'appareil critique. Un ouvrage sérieux date ses sources, distingue ce qui est attesté de ce qui est reconstruit, et vous dit quand les spécialistes ne sont pas d'accord entre eux. Un livre qui ne signale jamais un désaccord savant sur deux mille ans d'histoire vous cache quelque chose.
Un dernier repère, moins évident : méfiez-vous symétriquement des ouvrages qui existent pour démolir. La littérature antireligieuse militante souffre exactement du même défaut que l'apologétique, elle sélectionne ses faits en fonction de sa conclusion. Le critère n'est pas le camp de l'auteur, c'est la méthode.
Premier livre : Odon Vallet, « Les religions dans le monde »
Odon Vallet, « Les religions dans le monde » (Flammarion, collection Dominos, 1995, réédité en poche) Voir à la FnacLes religions dans le monde, de Odon Vallet (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, environ cent vingt pages.
Vallet, historien des religions et longtemps enseignant à l'université Paris VII, a construit ce petit volume en deux moitiés : un exposé sur le brassage des croyances, puis un essai sur les fonctions actuelles de la foi. La collection Dominos imposait la brièveté, ce qui a bien servi le livre.
Ce qu'il vous apprend précisément : la géographie des grandes traditions, leurs filiations, ce qu'elles se sont emprunté. Vous saurez situer le zoroastrisme, comprendre pourquoi les trois monothéismes partagent des récits, et repérer les grandes lignes de partage internes à chaque tradition, sunnisme et chiisme, catholicisme et orthodoxie, Theravada et Mahayana.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail des doctrines. Cent vingt pages pour l'humanité entière, cela se paie en raccourcis. C'est une carte routière, pas un plan de ville.
Deuxième livre : Frédéric Lenoir, « Petit traité d'histoire des religions »
Frédéric Lenoir, « Petit traité d'histoire des religions » (Plon, 2008, environ trois cent soixante-dix pages, repris en poche chez Points) Voir à la FnacPetit traité d'histoire des religions, de Frédéric Lenoir (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, mais se lit mieux après Vallet.
Lenoir a dirigé Le Monde des religions et a soutenu une thèse à l'École des hautes études en sciences sociales. Son livre remonte aux premières sépultures préhistoriques et descend jusqu'aux religions contemporaines, en cherchant une chose : à quoi le religieux a servi dans les sociétés humaines.
Ce qu'il vous apprend précisément : la chronologie longue, et surtout les transitions. Le passage des cultes de la nature aux panthéons organisés, l'émergence des figures de fondateurs entre le huitième et le troisième siècle avant notre ère, la mutation des religions en institutions d'État. Vous comprendrez que ces phénomènes ont des causes sociales et politiques repérables.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la rigueur du détail savant. Lenoir écrit pour un large public et synthétise des travaux qu'il ne discute pas toujours. Certains universitaires lui reprochent une écriture trop lisse, parfois teintée d'une sympathie personnelle pour le spirituel qu'il n'affiche pas comme telle. Le reproche est fondé et n'empêche pas le livre d'être une excellente deuxième étape, à condition de le savoir.
Troisième livre : Mircea Eliade, « Le Sacré et le Profane »
Mircea Eliade, « Le Sacré et le Profane » (Gallimard, 1965 pour l'édition française, d'après « Das Heilige und das Profane » paru en allemand en 1957, repris en Folio essais, environ cent quatre-vingt-cinq pages) Voir à la FnacLe Sacré et le Profane, de Mircea Eliade (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes.
C'est votre premier livre théorique, et c'est aussi le plus discuté des quatre. Eliade, historien des religions roumain qui a enseigné à Chicago, y expose comment l'homme religieux organise l'espace et le temps : un centre, un axe, des lieux consacrés, des recommencements rituels. Sa notion de hiérophanie, la manifestation du sacré dans un objet ordinaire, a fait carrière bien au-delà de sa discipline.
Ce qu'il vous apprend précisément : à voir le religieux comme une structure et pas comme une collection d'anecdotes. Après Eliade, un temple, un calendrier liturgique et un rite de passage cessent d'être trois choses séparées.
Je vous dois ici une réserve nette, parce qu'elle est rarement dite dans les listes de conseils. Eliade rapproche des rites séparés par des millénaires et des continents pour dégager des constantes, méthode qui a été sévèrement critiquée par les historiens attachés au contexte de chaque société. Sa biographie roumaine des années trente a par ailleurs fait l'objet de travaux critiques nourris. Lisez-le comme une interprétation puissante et datée, pas comme un état des connaissances.
Quatrième livre : Jean Delumeau (dir.), « Le Fait religieux »
Jean Delumeau (dir.), « Le Fait religieux » (Fayard, 1993, environ sept cent quatre-vingts pages) Voir à la FnacLe Fait religieux, de Jean Delumeau (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes. Ce n'est pas un livre qui se lit d'un bout à l'autre.
Delumeau, historien du christianisme et professeur au Collège de France, a réuni des spécialistes de chaque tradition ainsi que des historiens et des sociologues. Judaïsme, christianisme, islam, hindouisme, bouddhisme, taoïsme, confucianisme, shintoïsme, religions africaines : chaque chapitre est écrit par quelqu'un qui travaille sur ce terrain.
Ce qu'il vous apprend précisément : la profondeur. Vous y allez avec une question et vous en sortez avec une réponse documentée et une bibliographie. C'est le volume que vous gardez sur l'étagère pendant vingt ans.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'actualité de la recherche. Le livre date de 1993 et certains chapitres ont vieilli, notamment sur les débats archéologiques concernant les origines. Vérifiez toujours si une synthèse plus récente existe sur le point précis qui vous occupe.
Par où ne pas commencer
Les grands textes eux-mêmes. Ouvrir la Bible à la Genèse ou le Coran à la première sourate en guise d'introduction est l'erreur la plus fréquente. Ces textes ont des strates de rédaction, un ordre qui n'est pas chronologique, un contexte de production qui vous échappe entièrement. Vous les lirez, plus tard, dans une édition annotée qui vous dira ce que vous êtes en train de lire.
Les histoires écrites depuis l'intérieur d'une tradition, y compris les meilleures. Une histoire du christianisme écrite pour la catéchèse peut être exacte et instructive, elle ne pose pas les mêmes questions qu'un historien. Elle vous racontera ce que la tradition dit d'elle-même, ce qui est utile mais différent.
Les essais de combat, dans les deux sens. Les livres qui entendent démontrer la vérité d'une religion et ceux qui entendent démontrer la nocivité des religions partagent une caractéristique : ils choisissent leurs exemples. Un débutant n'a aucun moyen de repérer ce qui a été omis.
Les ouvrages sur les mystères, les origines cachées et les révélations sur ce qu'on ne vous a jamais dit. Ce sous-genre prospère dans ce rayon, et il exploite exactement la même faiblesse : personne ne peut vérifier une affirmation sur un manuscrit du deuxième siècle sans avoir lu autre chose avant.
Enfin, une remarque sur les manuels universitaires de première année. Ils sont excellents et vous les lirez avec profit, mais ils supposent un cours à côté. Seuls, ils donnent des listes de noms sans le fil qui les tient.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous montreront pas ce qu'est une pratique. Lire vingt pages sur la liturgie orthodoxe et assister à une célébration sont deux expériences sans rapport, et la seconde vous apprendra des choses que la première ne contient pas : la durée, le corps, l'odeur, le rôle du chant, la manière dont les gens entrent et sortent. La plupart des lieux de culte accueillent les visiteurs, et beaucoup organisent des visites. Les journées du patrimoine sont un bon prétexte pour la première fois.
Ils ne vous donneront pas non plus l'accès aux textes dans leur langue. Toute traduction d'un texte religieux est une interprétation, et les traducteurs se disputent depuis des siècles sur des mots décisifs. Vous ne deviendrez pas hébraïsant ou arabisant en un an, mais vous pouvez prendre l'habitude de comparer deux traductions d'un même passage. L'écart entre les deux est souvent plus instructif que le passage lui-même.
Ils ne remplaceront pas non plus le musée. Les collections d'art religieux et les départements d'archéologie du Louvre, du Quai Branly ou du musée Guimet vous mettent devant des objets de culte concrets. Une statuette votive dans une vitrine règle en dix secondes des questions d'échelle et de matière qu'un texte n'arrive pas à poser.
Un dernier point, plus délicat. Étudier les religions demande de tenir deux choses ensemble : comprendre de l'intérieur ce qu'une croyance fait à ceux qui la portent, et garder la distance de celui qui décrit. Ni le mépris ni l'adhésion ne permettent de travailler. Les livres vous donnent les faits, cet équilibre-là se construit tout seul, par l'habitude.
Après ces quatre livres
Vous aurez la carte mondiale, la chronologie longue, un cadre théorique et un ouvrage de référence où creuser. À ce stade, la question n'est plus « par où commencer » mais « quelle tradition, quelle période ».
Choisissez alors un terrain et prenez un ouvrage universitaire précis plutôt qu'une nouvelle synthèse. Sur l'islam, la porte d'entrée est décrite en détail dans notre article sur quels livres pour apprendre l'islam. Si ce sont les sociétés qui vous intéressent plus que les doctrines, l'entrée par l'anthropologie vous donnera des outils que l'histoire des religions emprunte constamment. Et pour affûter le tri entre une source solide et une affirmation invérifiable, l'article sur l'esprit critique prolonge exactement la méthode donnée plus haut.
Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à fonctionne sur le même principe, et vous pouvez aussi parcourir les genres pour repérer les éditions annotées, qui font ici une différence considérable.
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