Quels livres pour apprendre la vie du bord de mer ?
Vous êtes accroupi devant une cuvette laissée par la marée. Il y a là une chose orange collée à la roche, une algue en lanière, un petit poisson qui file sous une pierre, et quelque chose de gélatineux dont vous ne savez pas s'il s'agit d'un animal. Vous ouvrez le guide acheté la veille. Le sommaire propose : Porifères, Cnidaires, Annélides, Mollusques, Crustacés, Échinodermes, Tuniciers.
Vous refermez le livre. Le problème n'est pas votre ignorance, il est le classement. Un sommaire par embranchement vous demande de savoir avant de chercher, ce qui est exactement l'inverse de la situation dans laquelle vous vous trouvez. L'estran, lui, ne s'organise pas par groupe zoologique. Il s'organise verticalement, par étages de marée, et c'est cette clé qui rend tout le reste lisible.
L'estran se lit de haut en bas
Voici l'idée que la plupart des guides supposent connue et n'expliquent jamais.
La bande de rivage découverte par la marée n'est pas un milieu, c'est une pile de milieux superposés. Ce qui les sépare est la durée d'émersion, c'est-à-dire le temps passé à l'air libre entre deux marées. En haut, la zone des embruns, presque terrestre, où l'on trouve des lichens et quelques littorines. Plus bas, un niveau découvert à chaque marée, dominé sur les côtes de la Manche et de l'Atlantique par des ceintures de fucus qui se succèdent avec une régularité déconcertante. Plus bas encore, une bande qui n'apparaît qu'aux forts coefficients, avec les laminaires, les ormeaux, les oursins et la faune la plus riche. Puis l'eau qui ne se retire jamais.
La conséquence pratique est immédiate. Avant de chercher un nom, situez-vous. Une algue vous dit à quel étage vous êtes, et l'étage vous dit quelles espèces sont possibles. Vous venez de diviser votre liste de candidats par dix sans avoir ouvert la moindre clé.
Il faut ajouter la nature du fond, qui découpe le tout dans l'autre sens. Une côte rocheuse, une plage de sable, un herbier de zostères, une vasière d'estuaire portent des faunes sans rapport les unes avec les autres. Le sable paraît vide et ne l'est pas : il abrite ce qui s'enfouit, et vous en verrez surtout les indices, un siphon, un trou, un tortillon. Quatre livres suffisent à couvrir tout cela, et l'ordre compte.
Premier livre : « Le guide nature À la mer », éditions de la Salamandre
Ouvrage collectif dirigé par Alessandro Staehli et Franck Bas, « Le guide nature À la mer » (Éditions de la Salamandre, mai 2021, 136 pages) Voir à la FnacLe guide nature À la mer, de Ouvrage collectif dirigé par Alessandro Staehli et Franck Bas (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Cent trente-six pages, format de poche, et c'est sa qualité principale. Le guide couvre les côtes atlantiques et méditerranéennes en trois grandes parties : les phénomènes du ciel et les dépôts de la laisse de mer, les animaux, puis la végétation du littoral, algues comprises. Chaque chapitre s'ouvre sur une clé de détermination simplifiée qui vous oriente vers le bon groupe avant de vous lâcher dans les planches.
Ce qu'il vous apprend précisément : à mettre un nom sur ce que vous rencontrez réellement en une journée, sans emporter cinq ouvrages spécialisés. Les dessins sont légendés court, les textes disent le mode de vie et les menaces, et la laisse de mer est traitée pour ce qu'elle est, l'endroit le plus instructif de la plage et celui que tout le monde enjambe.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail. Cent trente-six pages pour un littoral entier signifient des choix, et vous buterez dès que vous descendrez sous les fucus. C'est prévu, et c'est le rôle du livre suivant.
Deuxième livre : Hayward, Nelson-Smith et Shields, « Guide des bords de mer »
Peter J. Hayward, Tony Nelson-Smith et Chris Shields, « Guide des bords de mer, mer du Nord, Manche, Atlantique, Méditerranée » (Delachaux et Niestlé, édition de 2013, 352 pages, réédité en 2022 dans la collection Guide Delachaux) Voir à la FnacGuide des bords de mer, mer du Nord, Manche, Atlantique, Méditerranée, de Peter J. Hayward, Tony Nelson-Smith et Chris Shields (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : quelques sorties, et l'envie de descendre plus bas.
C'est le guide généraliste sérieux du bord de mer européen, avec plus de trois mille espèces animales et végétales, des lichens de la zone des embruns aux poissons côtiers, et trois cent vingt planches en couleurs. Il couvre depuis la zone d'embruns jusqu'à cinq mètres de profondeur, ce qui correspond exactement à ce qu'un marcheur d'estran et un nageur avec un masque peuvent atteindre.
Ce qu'il vous apprend précisément : à travailler par habitat et par niveau. C'est le livre qui met en œuvre la clé décrite plus haut, avec une clé illustrée d'entrée qui vous conduit au bon groupe à partir de l'aspect et du milieu, pas à partir d'une connaissance préalable de la systématique. Les planches de Chris Shields sont dessinées et non photographiques, ce qui est décisif ici : sous l'eau d'une cuvette, une photographie d'individu ne ressemble à rien, un dessin qui synthétise les caractères constants reste utilisable.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les groupes qui demandent un microscope. Beaucoup d'invertébrés marins ne se déterminent pas à l'œil nu, quel que soit le guide. Vous apprendrez à vous arrêter au genre, ou même à la famille, et à écrire « indéterminé » sans culpabilité.
Troisième livre : Cabioc'h et Floc'h, « Guide des algues des mers d'Europe »
Jacqueline Cabioc'h, Jean-Yves Floc'h, Alain Le Toquin, Charles-François Boudouresque, Alexandre Meinesz et Marc Verlaque, « Guide des algues des mers d'Europe » (Delachaux et Niestlé, collection Les guides du naturaliste, première édition en 1992, rééditions successives depuis, environ 300 espèces) Voir à la FnacGuide des algues des mers d'Europe, de Jacqueline Cabioc'h et Jean-Yves Floc'h (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir compris la logique des étages, ce que les deux premiers livres vous donnent.
Les algues passent pour un sujet ingrat. Elles sont en réalité l'outil de lecture le plus rentable de l'estran, parce qu'elles ne se déplacent pas et qu'elles marquent les niveaux avec une fidélité qu'aucun animal n'a. Une ceinture de fucus vésiculeux, une ceinture d'ascophyllum, l'apparition des laminaires : vous savez où vous êtes et ce que vous pouvez espérer trouver.
Ce qu'il vous apprend précisément : à distinguer les grands groupes, algues brunes, rouges et vertes, puis à descendre au genre. Le guide est classé par couleur, ce qui correspond à la première question qu'un débutant peut réellement se poser, et il couvre la Manche, l'Atlantique et la Méditerranée.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la cuisine. Les livres sur les algues alimentaires forment un rayon entier, souvent séduisant, parfois approximatif sur l'identification et presque toujours muet sur les règles de récolte, qui existent. Déterminez d'abord, ramassez ensuite.
Quatrième livre : Patrick Louisy, « Guide d'identification des poissons marins »
Patrick Louisy, « Guide d'identification des poissons marins, Europe et Méditerranée » (Les Éditions Ulmer, quatrième édition revue et augmentée, environ 880 espèces) Voir à la FnacGuide d'identification des poissons marins, Europe et Méditerranée, de Patrick Louisy (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : un masque, un tuba, et de l'eau au-dessus des chevilles.
Louisy est docteur en océanologie et ichtyologiste, et son guide est la référence francophone pour les poissons des côtes européennes. Il associe photographies et dessins, ce qui est le bon compromis pour un groupe où la livrée varie énormément selon l'âge, le sexe et l'humeur du moment.
Ce qu'il vous apprend précisément : que les cuvettes de l'estran sont pleines de poissons. Les blennies, les gobies et les jeunes labres y vivent en permanence, à quelques centimètres sous vos pieds, et personne ne les regarde. C'est aussi le livre qui vous fera basculer vers l'observation en apnée le long des rochers.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la sécurité en mer. Dès que vous quittez le rivage, même de dix mètres, les courants, la houle et la température deviennent le sujet principal. Sur ce terrain, le parcours de lecture de la plongée commence par des livres de formation et non par des guides d'identification.
La réglementation ne se lit pas dans un livre
C'est le point sur lequel un ouvrage ancien peut vous nuire, et il mérite d'être dit sans détour.
Dès que vous ramassez quelque chose de vivant sur l'estran, vous entrez dans le champ de la réglementation de la pêche à pied de loisir. Sont encadrés, entre autres, les tailles minimales de capture espèce par espèce, les quantités autorisées par personne et par marée, les périodes de fermeture, les outils permis, l'interdiction de vendre le produit de sa pêche et les zones interdites au ramassage pour raison sanitaire.
Vous ne trouverez aucun chiffre ici, volontairement. Ces valeurs diffèrent d'une façade maritime à l'autre et changent d'une saison à l'autre. Un guide publié il y a huit ans peut vous faire commettre une infraction de bonne foi.
Adressez-vous aux sources qui font autorité et qui sont à jour : la préfecture maritime et la direction interrégionale de la mer de votre façade pour la réglementation applicable, l'agence régionale de santé pour le classement sanitaire des zones de ramassage, l'Ifremer pour les suivis de qualité des eaux et des coquillages, le service hydrographique et océanographique de la marine pour les horaires et les coefficients de marée. Les mairies littorales affichent souvent l'essentiel à l'entrée des plages. Le principe est le même que celui de la mycologie, où aucun guide ne remplace une validation compétente.
Deux gestes valent tous les règlements. Remettez chaque pierre retournée dans sa position d'origine, faute de quoi vous tuez les deux faces du bloc et le gisement met des années à revenir. Et ne prélevez que ce que vous mangerez le soir même.
Par où ne pas commencer
Les guides classés par embranchement zoologique. Ils sont excellents pour réviser et inutilisables pour chercher, tant que vous ne savez pas nommer le groupe auquel appartient la chose que vous avez sous les yeux.
Les guides de coquillages seuls. Ils sont nombreux, souvent beaux, et ils vous font croire que le bord de mer se résume à des valves vides échouées sur le sable. La coquille est ce qui reste d'un animal, l'animal est le sujet, et vous manquerez tout ce qui est mou, fixé ou enfoui.
Les guides tropicaux rapportés de vacances. Une faune de récif corallien n'a rien à voir avec un estran de la Manche, et le livre vous proposera des candidats absurdes.
Les ouvrages anciens de pêche à pied avec leurs tableaux de tailles. Le contenu naturaliste vieillit lentement, la réglementation vieillit vite, et le lecteur ne fait pas la différence entre les deux à l'intérieur d'un même livre. Le versant récolte est traité à part dans notre article sur les livres pour apprendre la pêche en mer, avec la même réserve sur les chiffres imprimés.
Enfin, une erreur d'ordre plutôt que de titre : acheter le gros guide avant d'avoir marché trois fois sur l'estran. Ouvert à froid, un ouvrage de trois mille espèces écrase. Ouvert après une saison, il devient limpide.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous donneront pas les bonnes marées. L'estran ne se visite pas quand on a le temps, il se visite quand la mer le permet, aux forts coefficients, en descendant avec l'eau et en remontant devant elle. Une sortie au bon moment vaut dix sorties de confort, et cette contrainte est ce qui fait toute la saveur de la chose.
Ils ne vous rendront pas prudent. Se faire encercler par la marée montante n'arrive pas qu'aux imprudents, cela arrive à ceux qui n'ont pas regardé l'heure parce que ça mordait bien ou parce que la cuvette était trop belle. Fixez une heure de remontée avant de descendre. Méfiez-vous des roches glissantes couvertes d'algues, qui envoient chaque année beaucoup de monde à l'hôpital, et des zones où la mer revient par l'arrière.
Ils ne vous apprendront pas votre plage. Les meilleurs coins, les blocs à retourner, les herbiers, les heures où les limicoles arrivent se transmettent oralement. Les associations littorales, les centres permanents d'initiatives pour l'environnement et les réserves naturelles organisent des sorties estran guidées, souvent gratuites, et une seule matinée vous fera voir vingt choses que vous aviez piétinées jusque-là.
Ils ne tiendront pas votre carnet. Notez la date, le coefficient, le site, l'étage et ce que vous avez trouvé. Au bout de deux saisons, vous connaîtrez le calendrier de votre plage, et plusieurs programmes de sciences participatives sur le littoral accepteront volontiers ces données.
Après ces quatre livres
Vous aurez la clé de lecture, un guide de poche, un guide complet, un repère de niveau et une porte d'entrée vers l'eau. C'est de quoi tenir plusieurs années sans rien acheter d'autre.
La suite dépend de ce qui vous aura retenu. Si ce sont les oiseaux du littoral, les limicoles forment un domaine à part, difficile et magnifique, et la même méthode s'applique dans notre article sur les livres pour apprendre l'ornithologie. Si ce sont les invertébrés, les monographies par groupe vous attendent, et il faudra accepter la loupe binoculaire. Si c'est le paysage lui-même, la géomorphologie des côtes et l'érosion ouvrent une littérature d'actualité brûlante.
Et si le goût d'apprendre par les livres vous a pris, voyez le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à, ou parcourez les ouvrages classés par genre pour repérer les rééditions récentes des guides naturalistes.
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