Quels livres pour apprendre l'ornithologie ?
Il y a une question qui départage tous ceux qui achètent un livre d'oiseaux : voulez-vous savoir comment s'appelle la petite bête grise qui vient sur votre rebord de fenêtre, ou voulez-vous être capable de distinguer un pouillot véloce d'un pouillot fitis au premier cri, en février, dans un vent de face ?
Les deux projets sont légitimes. Ils ne demandent pas les mêmes livres, et c'est exactement là que les listes en ligne échouent : elles recommandent le même guide européen de neuf cents espèces à tout le monde, ce qui décourage la moitié des lecteurs et frustre l'autre. Voici quatre livres seulement, dans un ordre qui tient compte de votre point de départ, plus ce qui distingue un vrai guide de terrain d'un beau livre inutile.
Observateur de jardin ou naturaliste de terrain
Regardez honnêtement dans quel groupe vous êtes, la suite en dépend.
L'observateur de jardin veut nommer ce qu'il voit depuis chez lui. Une quarantaine d'espèces suffisent à couvrir presque tout ce qui passe sur un balcon parisien ou dans un jardin de campagne : mésanges, rougegorge, merle, pinson, verdier, sittelle, pic épeiche, tourterelle, accenteur mouchet. Il n'a besoin ni de mille pages ni des limicoles du littoral norvégien.
Le naturaliste de terrain, lui, sort exprès, tôt, et souvent par mauvais temps. Il finira par avoir besoin des plumages juvéniles, des plumages internuptiaux, des critères de vol, des aires de répartition et des dates de passage migratoire. Pour lui, un guide de jardin devient très vite un frein.
Le parcours qui suit fonctionne pour les deux, vous vous arrêterez simplement à des étapes différentes. Et rien n'interdit de rester observateur de jardin toute sa vie : c'est même le cas de la majorité des gens qui aiment les oiseaux, et ils n'ont rien à prouver.
Premier livre : Frédéric Jiguet, « 100 oiseaux des parcs et des jardins »
Frédéric Jiguet, « 100 oiseaux des parcs et des jardins » (Delachaux et Niestlé, collection du Muséum national d'Histoire naturelle, 2012, 192 pages) Voir à la Fnac100 oiseaux des parcs et des jardins, de Frédéric Jiguet (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Jiguet est ornithologue, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle, et il travaille notamment sur la migration et sur les effets des changements globaux. Le livre présente cinquante espèces fréquentes puis cinquante espèces plus rares ou introduites, avec pour chacune où, quand et comment l'observer, et comment aménager un espace vert pour la favoriser.
Ce qu'il vous apprend précisément : à reconnaître ce que vous verrez réellement. Le rapport entre l'effort fourni et le nombre d'oiseaux nommés est le meilleur de toute cette liste. En une saison de printemps, vous aurez identifié l'essentiel de votre voisinage, et cette réussite rapide est ce qui décide si vous continuez ou non.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les milieux que vous ne fréquentez pas. Dès votre première sortie en marais, en montagne ou sur une côte, il ne vous servira plus. Le livre est aussi adossé au programme de sciences participatives Oiseaux des jardins, mené par le Muséum et la Ligue pour la protection des oiseaux, et je vous conseille vivement d'y participer : compter ses oiseaux vous fait progresser plus vite que les regarder.
Deuxième livre : « Le Guide ornitho » de Svensson, Mullarney et Zetterström
Lars Svensson, Killian Mullarney et Dan Zetterström, « Le Guide ornitho » (Delachaux et Niestlé, troisième édition française parue fin 2023, traduction et adaptation scientifique de Guilhem Lesaffre et Benoît Paepegaey, environ 900 espèces d'Europe, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient) Voir à la FnacLe Guide ornitho, de Lars Svensson, Killian Mullarney et Dan Zetterström (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : une saison d'observation, ou une envie très décidée.
C'est le guide de terrain de référence, et le consensus autour de lui est rare dans le petit monde naturaliste. Il a un surnom, le Svensson, ce qui en dit long. La troisième édition française met à jour une deuxième édition qui datait de 2015, avec les révisions taxinomiques accumulées depuis.
Ce qui en fait un bon guide vaut d'être détaillé, parce que ce sont les critères à appliquer à n'importe quel guide que vous envisagez d'acheter.
Il est illustré et non photographique. C'est le point décisif. Une photo montre un individu, dans une lumière et une posture uniques. Les planches de Mullarney et Zetterström montrent le mâle, la femelle, le juvénile et le plumage d'hiver côte à côte, dans la même position et le même éclairage, ce qui rend la comparaison possible. Un bon illustrateur accentue aussi, discrètement, le caractère qui tranche.
Il donne les aires de répartition sur des cartes lisibles, avec les zones de nidification, d'hivernage et de passage distinguées par couleur. Une espèce absente de votre région en janvier ne devrait pas figurer dans votre hypothèse, et une carte vous évite les trois quarts des erreurs de débutant.
Il décrit les vocalisations en toutes lettres, avec des transcriptions et des indications de rythme. C'est frustrant à lire et indispensable sur le terrain.
Il place le texte, l'illustration et la carte sur la même double page. Un guide qui vous fait tourner les pages entre la planche et la description est un guide de bibliothèque, pas de terrain.
Ce qu'il ne vous apprend pas : par où commencer. Ouvert à froid, il écrase. C'est pour ça qu'il arrive en deuxième position.
Troisième livre : Stanislas Wroza, « Chants et cris d'oiseaux »
Stanislas Wroza, « Chants et cris d'oiseaux » (Delachaux et Niestlé, 2023, 288 pages, en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle, environ 2 000 pistes sonores accessibles par QR codes) Voir à la FnacChants et cris d'oiseaux, de Stanislas Wroza (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : savoir nommer une trentaine d'espèces à vue.
Un ornithologue de terrain identifie la majorité de ses oiseaux à l'oreille, pas à l'œil. En forêt au printemps, on entend dix fois plus qu'on ne voit, et c'est le seuil que la plupart des amateurs ne franchissent jamais parce qu'ils croient l'oreille moins accessible que l'œil. Elle ne l'est pas, elle demande juste un autre matériel pédagogique.
Wroza est spécialiste du son, il a également publié sur la migration nocturne et sur l'identification des migrateurs à l'oreille. Son ouvrage couvre les vocalisations des oiseaux de France, précise les confusions possibles, et surtout classe les espèces par quatre niveaux de difficulté, ce qui permet un apprentissage progressif au lieu du grand bain habituel.
Ce qu'il vous apprend précisément : à séparer le chant du cri. Ce sont deux choses différentes, le chant sert à défendre un territoire et à séduire, le cri sert au contact et à l'alarme, et beaucoup d'espèces sont bien plus faciles à reconnaître au cri. Le classement par milieu vous permet aussi de réviser avant une sortie précise.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à mémoriser. Personne ne retient un chant en le lisant. Il faut écouter les pistes, sortir, puis réécouter le soir, et recommencer une saison entière.
Quatrième livre : J.A. Baker, « Le Pèlerin »
J. A. Baker, « Le Pèlerin » (paru en 1967 sous le titre « The Peregrine », traduit de l'anglais par Élisabeth Gaspar, réédité par les éditions José Corti dans la collection Biophilia en 2020) Voir à la FnacLe Pèlerin, de J. A. Baker (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Il faut un livre qui ne serve à rien, et c'est celui-là. Baker était un employé de bureau britannique, myope, arthritique, qui a passé dix hivers dans l'Essex à suivre des faucons pèlerins jusqu'à en écrire un des textes de nature les plus intenses du vingtième siècle. Il n'y a pas de fiche, pas de critère, pas de conseil.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que veut dire regarder. Baker suit son oiseau au point de se dissoudre dans l'observation, et sa langue, portée par la traduction d'Élisabeth Gaspar, restitue une attention d'une qualité que ne procure aucun manuel. Après ce livre, vous ne regarderez plus un rapace comme une case à cocher.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la moindre technique. Et une mise en garde honnête : ce n'est pas un livre facile, sa densité peut rebuter, et il vient en quatrième position pour cette raison. Si le registre vous plaît mais que la forme vous résiste, allez plutôt vers « Habiter en oiseau » de Vinciane Despret (Actes Sud, collection Mondes sauvages, 2019), qui pense avec les ornithologues la question du territoire et se lit beaucoup plus aisément.
Par où ne pas commencer
Les guides photographiques vendus comme guides de terrain. Ils sont souvent très beaux et ils échouent au moment précis où vous en avez besoin, devant un oiseau brun et vif dans une haie. Le grand ouvrage photographique de référence en français, « Tous les oiseaux d'Europe » de Frédéric Jiguet et Aurélien Audevard chez Delachaux et Niestlé, est excellent, mais comme complément documentaire, pas comme premier guide dans une poche.
Les guides mondiaux ou continentaux hors Europe. Un ouvrage sur les oiseaux du monde est un livre de salon. Sur le terrain, il rend l'identification presque impossible en multipliant les candidats par dix.
Les beaux livres de photographie animalière achetés comme livres d'apprentissage. Ils ne vous apprendront rien, et vous n'avez pas besoin d'un alibi pour vous offrir un beau livre.
Les guides trop anciens hérités d'un grand-père. La taxinomie a beaucoup bougé, des espèces ont été scindées, les noms français ont changé, et surtout les aires de répartition se sont déplacées vers le nord en quarante ans. Une carte de 1980 vous ment aujourd'hui.
Enfin, une erreur d'ordre plutôt que de titre : acheter trois livres avant d'acheter des jumelles. Une paire 8x42 d'entrée de gamme honnête vous fera progresser dix fois plus que le troisième guide. Sur ce point, l'ornithologie est une discipline d'optique autant que de lecture.
Ce qu'un livre ne fera pas à votre place
Un livre ne vous donne pas le temps de regarder. L'ornithologie se pratique en restant immobile plus longtemps que ce qui semble raisonnable, souvent au lever du jour, souvent dans le froid. Aucune lecture ne remplace une heure passée assis au bord d'un étang à ne rien voir, puis à voir.
Un livre ne vous corrige pas. Vous croirez avoir vu une pie-grièche pendant deux ans et personne ne vous dira que c'était une fauvette. Sortez avec un groupe local : la Ligue pour la protection des oiseaux et les associations naturalistes départementales organisent des sorties gratuites ou presque, souvent le samedi matin, et une matinée avec quelqu'un d'expérimenté vaut une saison de lecture solitaire.
Un livre ne vous fait pas noter. Tenir un carnet, même sommaire, date, lieu, espèces, effectifs, est l'exercice le plus rentable de tout ce parcours, et presque personne ne le fait. Vous découvrirez vos propres phénologies, ces dates de retour et de départ qui font qu'au bout de trois ans vous attendez une espèce le jour où elle arrive. Les plateformes de sciences participatives comme Faune-France recueillent ces données et elles servent vraiment à la recherche.
Un livre ne vous apprend pas votre région. Les milieux, les espèces communes, les points d'observation ne s'écrivent pas dans un guide européen. Ils se transmettent oralement, dans les groupes locaux, et c'est irremplaçable.
Enfin, une chose qu'un livre peut vous faire oublier : le dérangement. On ne s'approche pas d'un nid, on ne repasse pas un chant enregistré en période de reproduction pour faire sortir un oiseau, on garde ses distances avec les colonies et les sites d'hivernage. Le meilleur observateur est celui que l'oiseau n'a pas remarqué.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors un guide de proximité, un guide de terrain sérieux, une méthode pour l'oreille et une raison profonde de continuer. La suite dépend de ce qui vous aura pris.
Si c'est la migration, allez vers les ouvrages de Wroza sur le son des migrateurs nocturnes et vers un site de suivi automnal, où l'on compte les passages du matin en groupe. Si ce sont les rapaces, les monographies spécialisées vous attendent. Si c'est l'écriture de nature, Baker ouvre une bibliothèque entière, de Jacques Delamain aux auteurs contemporains de la collection Mondes sauvages.
Et si le goût d'apprendre par les livres vous a pris, la même méthode s'applique ailleurs : voyez le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à, et notamment pour apprendre la mycologie, où le choix du bon guide de terrain se pose dans les mêmes termes, avec un enjeu autrement plus sérieux. Vous pouvez aussi explorer les genres du catalogue pour repérer les rééditions récentes des guides naturalistes, dont les mises à jour comptent beaucoup plus qu'on ne l'imagine.
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