Quels livres pour apprendre la science politique ?
Il y a une confusion à lever avant d'acheter quoi que ce soit, et elle décide de tout le reste. Beaucoup de gens qui veulent « apprendre la science politique » veulent en réalité mieux comprendre l'actualité. Ce sont deux projets différents, et ils ne demandent pas les mêmes livres.
Les rayons entretiennent le malentendu. On y trouve, côte à côte, les essais d'éditorialistes sur la dernière élection, les livres de journalistes politiques sur les coulisses d'un quinquennat, les pamphlets, et deux ou trois manuels universitaires que personne ne remarque. Les premiers se vendent, les derniers vous apprennent quelque chose.
Voici quatre livres, dans l'ordre où les lire. Un manuel, un classique court, une enquête française devenue référence, et un livre de portée internationale. Aucun ne vous dira pour qui voter, et c'est précisément l'idée.
D'abord : ce que fait réellement cette discipline
La science politique s'occupe du pouvoir, de sa conquête, de son exercice et de sa contestation. Elle le fait avec les outils des sciences sociales : enquêtes par questionnaire, entretiens, analyse de données électorales, observation de terrain, comparaison entre pays.
Elle se divise en quatre grands ensembles. La sociologie politique étudie les comportements et les organisations, les partis, les militants, les électeurs. Les relations internationales portent sur les États et sur ce qui se joue entre eux. L'analyse des politiques publiques regarde comment une décision devient une loi puis une pratique administrative. La théorie politique travaille sur les concepts eux-mêmes, la souveraineté, la légitimité, la représentation.
Une question comme « pourquoi les jeunes votent moins » relève de la première. Une question comme « qu'est-ce qui légitime l'obéissance » relève de la dernière. Vous n'aurez pas besoin des mêmes livres, et il vaut mieux savoir laquelle vous intéresse avant d'entrer en librairie.
Premier livre : Philippe Braud, « Sociologie politique »
Philippe Braud, « Sociologie politique » (LGDJ, collection Manuels, réédité régulièrement depuis les années quatre-vingt, seizième édition parue en 2025) Voir à la FnacSociologie politique, de Philippe Braud (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Commencer par un manuel paraît austère. C'est pourtant le meilleur conseil que je puisse donner ici, et pour une raison simple : la science politique est une discipline à vocabulaire. Vous ne comprendrez ni un article de revue ni un classique tant que légitimité, clivage, socialisation politique, capital politique et institutionnalisation resteront pour vous des mots vagues.
Braud a dirigé le département de science politique de la Sorbonne avant d'enseigner à Sciences Po. Son manuel est écrit dans une langue lisible, et il se termine par un lexique de plus de cent soixante définitions qui vous servira pendant des années. Les éditions récentes intègrent les gilets jaunes, la crise des partis, le cas Trump, les effets des pandémies sur la stabilité des régimes.
Ce qu'il vous apprend précisément : les concepts, et surtout ce qu'on peut en faire. Chaque notion est illustrée par des cas, et les bibliographies par chapitre vous ouvrent la suite.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la sensation de la recherche. Un manuel synthétise ce que d'autres ont trouvé. Il ne vous montre pas quelqu'un en train de chercher, ce qui vient au troisième livre.
Deuxième livre : Max Weber, « Le Savant et le Politique »
Max Weber, « Le Savant et le Politique » (Plon, 1959, traduction de Julien Freund, introduction de Raymond Aron ; nouvelle traduction de Catherine Colliot-Thélène à La Découverte en 2003 sous le titre « Le savant et le politique, une nouvelle traduction ») Voir à la FnacLe Savant et le Politique, de Max Weber (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ deux cents pages. Prérequis : un vocabulaire de base, donc le manuel.
Deux conférences, l'une en 1917 sur la vocation de savant, l'autre en janvier 1919 sur la vocation de politique, prononcées à Munich devant des étudiants dans un pays défait et en pleine agitation révolutionnaire. Le titre français est une invention de Raymond Aron, qui a réuni les deux textes dans un même volume : en allemand, ce sont deux discours séparés.
Ce qu'il vous apprend précisément : la distinction entre le jugement de fait et le jugement de valeur, qui fonde tout le reste. Weber soutient que le chercheur peut établir ce qui est, montrer les conséquences probables de tel choix, et qu'il n'a aucune autorité particulière pour dire ce qu'il faut vouloir. Vous y trouverez aussi la définition de l'État par le monopole de la violence physique légitime, les trois types de domination, et l'opposition entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, qui a nourri quatre-vingts ans de débats.
Une recommandation d'édition, parce qu'elle compte ici. La traduction de Freund a fait l'histoire de la réception française de Weber, celle de Colliot-Thélène est plus précise et mieux annotée. Si vous n'avez qu'un exemplaire à acheter, prenez la seconde.
Troisième livre : Daniel Gaxie, « Le Cens caché »
Daniel Gaxie, « Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique » (Seuil, 1978, environ deux cent soixante-dix pages, issu d'une thèse soutenue à Paris I en 1975) Voir à la FnacLe Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, de Daniel Gaxie (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes.
Voilà enfin quelqu'un qui cherche plutôt que quelqu'un qui expose. Gaxie part d'un fait gênant pour la démocratie : le suffrage est universel en droit, et l'usage qu'on en fait varie massivement selon la position sociale. Ceux qui possèdent le moins de ressources culturelles se sentent moins compétents pour parler politique, s'abstiennent davantage, et s'excluent eux-mêmes du jeu. D'où l'expression, devenue un concept enseigné partout : le cens caché.
Ce qu'il vous apprend précisément : comment on construit un objet de recherche. Vous voyez la question se former, les données arriver, l'hypothèse être testée. C'est aussi un des rares livres qui vous fait comprendre pourquoi un sondage sur « l'intérêt pour la politique » mesure autre chose que ce qu'il croit mesurer.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la situation actuelle. Le livre a près de cinquante ans, ses données sont datées, et l'abstention a beaucoup changé de visage. Le mécanisme, lui, tient toujours, et les travaux récents sur la participation partent encore de là.
Quatrième livre : Benedict Anderson, « L'Imaginaire national »
Benedict Anderson, « L'Imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme » (La Découverte, 1996 pour l'édition française, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, repris en poche en 2006) Voir à la FnacL'Imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, de Benedict Anderson (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ deux cent dix pages. Prérequis : les trois précédents.
Après le manuel, le classique et l'enquête française, il faut sortir de France. Anderson pose une question que personne n'avait formulée ainsi : pourquoi des millions de gens qui ne se rencontreront jamais se pensent-ils membres d'une même communauté, au point d'accepter de mourir pour elle ?
Sa réponse tient dans la notion de communauté imaginée, devenue une des expressions les plus citées des sciences sociales. La nation n'est pas une donnée naturelle, elle est fabriquée, et Anderson montre le rôle du capitalisme d'imprimerie, du roman, du journal quotidien, du recensement colonial et de la carte dans cette fabrication.
Ce qu'il vous apprend précisément : à traiter comme une construction historique ce que le discours politique présente comme évident. C'est l'exercice mental le plus utile de toute cette liste, et il s'applique bien au delà du nationalisme.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail des cas. Anderson circule entre l'Amérique latine, l'Asie du Sud-Est et l'Europe à grande vitesse. Chaque chapitre est une invitation à lire ailleurs. Notre article sur quels livres pour apprendre la géopolitique prend le relais sur ce terrain.
Par où ne pas commencer
Cette section vous fera gagner plus de temps que les précédentes.
Les essais d'actualité signés par des journalistes et des éditorialistes : ils occupent l'essentiel du rayon, ils se lisent vite, et ils vous apprennent surtout ce que pense leur auteur. Certains sont très bien informés. Aucun ne vous donnera un concept réutilisable dans six mois.
« Le Prince » de Machiavel (écrit en 1513, publié en 1532, disponible en GF-Flammarion dans la traduction d'Yves Lévy) : le livre est court et il finit toujours en tête des listes de conseils. Le problème est qu'il est presque systématiquement mal lu, transformé en manuel de management ou en éloge du cynisme, alors qu'il s'adresse à une situation italienne très précise. Lisez-le, mais plus tard, dans une édition annotée.
Le « Léviathan » de Hobbes et « De la démocratie en Amérique » de Tocqueville : deux textes majeurs, deux volumes considérables, deux langues du dix-septième et du dix-neuvième siècles. Tocqueville en particulier est souvent cité par des gens qui n'ont lu que l'introduction. Gardez-les pour une deuxième année.
Enfin, un piège de format : les livres qui promettent d'expliquer la politique en quelques schémas. La discipline est faite de nuances méthodologiques, et une infographie ne vous dira jamais comment un chiffre a été produit. C'est pourtant la seule question qui compte devant un sondage.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous apprendront pas à lire une donnée. Ouvrir soi-même les résultats d'une élection par commune, regarder les taux de participation, comparer deux scrutins, apprend en une soirée ce qu'aucun chapitre ne transmet. Les données électorales françaises sont publiques et accessibles.
Ils ne vous protégeront pas non plus de votre propre biais. C'est le risque principal de ce domaine : on lit pour confirmer, on retient ce qui arrange, on oublie le reste. Le remède est mécanique : lisez systématiquement un travail sérieux qui contredit ce que vous pensez. Pas un pamphlet adverse, un travail sérieux.
Ils ne remplaceront pas non plus l'observation directe. Assister à un conseil municipal, suivre une campagne locale, participer à un dépouillement le soir d'un scrutin : trois heures de terrain valent un chapitre entier sur les organisations partisanes.
Et une remarque de méthode qui vaut pour toute la liste. Résumez chaque chapitre en dix lignes après l'avoir lu. C'est ennuyeux, presque personne ne le fait, et c'est ce qui distingue au bout d'un an ceux qui ont lu de ceux qui ont retenu.
Après ces quatre livres
Vous aurez le vocabulaire, le cadre épistémologique, un exemple de recherche empirique et une notion transversale forte. C'est une base réelle, suffisante pour lire des articles de revue sans se noyer.
La suite dépend de votre branche. Pour la sociologie politique, la « Sociologie politique » de Jacques Lagroye, Bastien François et Frédéric Sawicki (Presses de Sciences Po et Dalloz, collection Amphi, sixième édition en 2012) prend le relais du manuel de Braud à un niveau supérieur. Pour la théorie, Tocqueville et Arendt deviennent enfin abordables. Pour les méthodes, un guide d'enquête vous montrera comment on construit un échantillon.
Le voisinage de la discipline mérite aussi le détour : la sociologie partage ses méthodes, l'histoire lui donne sa profondeur de champ, et le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode ailleurs. Vous pouvez enfin parcourir les genres pour repérer les rééditions annotées, qui font une vraie différence sur les textes anciens.
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