Quels livres pour apprendre l'harmonie musicale ?
Il y a un moment précis où un musicien autodidacte décide d'apprendre l'harmonie. Il joue depuis deux ou trois ans, il connaît une trentaine de positions d'accords, il sait qu'une chanson qui enchaîne La mineur, Fa, Do et Sol sonne bien, et il vient de comprendre qu'il ne sait absolument pas pourquoi. La question suivante est toujours la même : quel livre acheter.
La réponse qu'on lui donne est presque toujours mauvaise. On lui conseille Schoenberg, parce que c'est le nom prestigieux, ou bien on lui vend un recueil de grilles d'accords en lui faisant croire que c'est de l'harmonie. Les deux le mènent dans un mur, pour des raisons opposées. Voici cinq ouvrages, dans un ordre qui tient compte de ce que vous savez vraiment, et la liste de ceux qu'il ne faut pas ouvrir en premier.
Une grille d'accords n'est pas de l'harmonie
Commençons par le malentendu de départ, parce qu'il détermine tout le reste.
Une grille vous dit quels accords jouer et dans quel ordre. C'est une notation d'exécution, comme une liste de courses. L'harmonie, elle, s'occupe de la question que la grille escamote : pourquoi cette suite d'accords produit-elle cet effet, quelle est la fonction de chacun dans la tonalité, et comment les notes intérieures se déplacent d'un accord au suivant.
La différence est concrète. Un guitariste qui connaît sa grille joue le morceau. Le même guitariste avec des bases d'harmonie voit que le Fa est un quatrième degré, que le Sol appelle le Do, que remplacer le Fa par un ré mineur changera la couleur sans casser la marche, et il peut fabriquer sa propre suite au lieu de recopier celle des autres. C'est ce saut que vous achetez.
Deuxième chose à savoir avant de dépenser un euro : il existe deux harmonies, et elles ne se lisent pas dans les mêmes livres. L'harmonie tonale classique, celle du conservatoire, chiffre les accords en degrés romains et s'apprend en écrivant à quatre voix. L'harmonie jazz chiffre en notation anglo-saxonne, raisonne en extensions et en substitutions, et s'apprend au clavier sur des grilles de standards. Vous pouvez faire les deux, mais pas en même temps, et surtout pas dans le même ouvrage.
Avant tout : la théorie de la musique
Aucun traité d'harmonie ne vous apprendra à lire une portée. Tous supposent que c'est acquis, dès la première page, et ils le supposent sur deux clés simultanées.
Concrètement, il vous faut savoir nommer une note sans compter les lignes, en clé de sol comme en clé de fa, connaître les armures, savoir ce qu'est un intervalle et distinguer une tierce majeure d'une tierce mineure sans réfléchir. Sans ça, chaque exercice d'harmonie devient un exercice de déchiffrage, et vous confondrez la difficulté de lire avec la difficulté de comprendre.
Si ce socle vous manque, réglez-le d'abord. Nous avons détaillé les ouvrages qui font ce travail, et l'ordre dans lequel les prendre, dans quels livres pour apprendre le solfège. Comptez quelques mois. C'est le seul détour de cet article, et il n'est pas négociable.
Premier livre : Marcel Bitsch, « Précis d'harmonie tonale »
Marcel Bitsch, « Précis d'harmonie tonale » (Alphonse Leduc, 1957, environ 113 pages) Voir à la FnacPrécis d'harmonie tonale, de Marcel Bitsch (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : lecture des deux clés, notion d'intervalle.
C'est le livre par lequel commencer, et il tient dans une poche. Bitsch, compositeur et professeur au Conservatoire de Paris, y expose la grammaire de l'harmonie tonale avec une économie de moyens rare dans ce répertoire : les accords de trois sons, leurs renversements, les degrés et leurs fonctions, les accords de septième, les cadences, les modulations.
Ce qu'il vous apprend précisément : le vocabulaire exact et les règles, énoncés une fois, clairement, sans délayage. Après ce livre, les mots dominante, sensible, quinte parallèle, marche harmonique et retard cessent d'être du jargon et deviennent des outils que vous reconnaissez dans une partition.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à pratiquer. Cent treize pages ne suffisent pas à installer un réflexe, et Bitsch ne prétend pas le contraire, le titre annonce un précis. Lisez-le en trois semaines, puis relisez-le pendant deux ans à côté du suivant.
Deuxième livre : Théodore Dubois, « Traité d'harmonie théorique et pratique »
Théodore Dubois, « Traité d'harmonie théorique et pratique » (Heugel, Paris, 1921, un peu plus de 250 pages, réimprimé plusieurs fois) Voir à la FnacTraité d'harmonie théorique et pratique, de Théodore Dubois (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le Bitsch, ou un cours équivalent.
Voici le contraire du précédent : la pratique, en masse. Dubois a été professeur d'harmonie puis directeur du Conservatoire de Paris, et son traité est resté pendant des décennies le livre d'exercices de l'enseignement français. On y trouve des basses données et des chants donnés à réaliser, gradués, avec les réponses.
Ce qu'il vous apprend précisément : à écrire à quatre voix, qui reste le seul exercice connu pour transformer une règle comprise en réflexe. Vous saurez enfin pourquoi les quintes parallèles sont proscrites, non pas parce qu'un livre l'affirme, mais parce que vous en aurez écrit une dizaine et entendu ce qu'elles font au tissu sonore.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le goût de la modernité. Le style de Dubois est celui de l'académisme du début du vingtième siècle, sa langue est datée et son esthétique est celle du chorale d'école. C'est un défaut assumé, ce n'est pas un manuel de composition, c'est une salle de musculation. La partition originale est tombée dans le domaine public et se trouve librement en ligne, ce qui rend l'essai peu risqué.
Troisième livre, si vous allez vers le jazz : Mark Levine, « Le Livre de la théorie du jazz »
Mark Levine, « Le Livre de la théorie du jazz » (Advance Music, édition française de « The Jazz Theory Book », paru en anglais chez Sher Music en 1995) Voir à la FnacLe Livre de la théorie du jazz, de Mark Levine (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : lire la clé de sol couramment, connaître les gammes majeures.
Si votre musique est le jazz, la pop ou le funk, remplacez purement et simplement les deux étapes précédentes par celle-ci. Levine, pianiste ayant joué avec Woody Shaw et Bobby Hutcherson, a écrit l'ouvrage de référence mondiale de la théorie jazz, traduit dans plusieurs langues et utilisé dans les écoles de musique du monde entier.
Ce qu'il vous apprend précisément : la relation gamme-accord, les extensions au-delà de la septième, la substitution tritonique, le II-V-I sous toutes ses formes, la réharmonisation. Chaque notion est illustrée par des extraits de solos réellement enregistrés, ce qui change tout : vous ne lisez pas une théorie abstraite, vous lisez ce que Miles Davis a joué et pourquoi.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la conduite des voix au sens classique. Levine raisonne en verticalité et en couleur, très peu en mouvement des parties intérieures. Un harmoniste classique trouvera ça léger, et il aura raison, mais ce n'est pas le même métier.
Un avertissement franc : ce livre est épais et exigeant malgré sa réputation d'accessibilité. Il se travaille au clavier, chapitre par chapitre, sur plusieurs années. Le lire d'une traite ne produit rien.
Quatrième livre : Arnold Schoenberg, « Traité d'harmonie »
Arnold Schoenberg, « Traité d'harmonie » (« Harmonielehre », 1911, première traduction française intégrale par Gérard Gubisch chez Jean-Claude Lattès en 1983, réédition Média Musique en 2008) Voir à la FnacTraité d'harmonie, de Arnold Schoenberg (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : une année d'harmonie tonale derrière vous, au minimum.
Et maintenant, un point de vue. C'est exactement ce qu'est ce livre, et c'est pour cela qu'il arrive quatrième et pas premier.
Schoenberg écrit son traité en 1911, avant d'inventer le système dodécaphonique, alors qu'il enseigne l'harmonie à Vienne. Le livre est bâti sur une conviction : les règles de l'harmonie ne sont pas des lois de la nature, ce sont des habitudes historiques que les compositeurs ont sans cesse débordées. Il enseigne donc les conventions tout en discutant leur légitimité, page après page, avec une ironie mordante à l'égard des manuels de son époque.
Ce qu'il vous apprend précisément : à cesser de croire que l'harmonie est un code de la route. Vous comprendrez d'où viennent les interdictions et à quel moment elles cessent de valoir. C'est un des grands livres de pensée musicale du vingtième siècle, et il se lit aussi comme un livre d'idées.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les bases, justement. Sa polémique n'a de sens que contre un adversaire que vous devez déjà connaître. Ouvert en premier, ce traité produit un brouillard total, et c'est le plus sûr moyen de rendre l'harmonie détestable.
Cinquième livre : Olivier Messiaen, « Technique de mon langage musical »
Olivier Messiaen, « Technique de mon langage musical » (Alphonse Leduc, Paris, 1944, deux volumes, texte et exemples musicaux) Voir à la FnacTechnique de mon langage musical, de Olivier Messiaen (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : savoir analyser une partition tonale.
Autre point de vue, encore plus assumé, et bien plus court. Messiaen y expose sa propre grammaire : les modes à transpositions limitées, ses accords particuliers, ses rythmes non rétrogradables, ses emprunts au plain-chant et aux chants d'oiseaux.
Ce qu'il vous apprend précisément : qu'un système harmonique peut être construit délibérément par un compositeur, pour ses propres besoins, et fonctionner. Après Dubois et Schoenberg, ce livre ouvre l'horizon d'un seul coup.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à composer comme Messiaen, évidemment, ni à sortir de son influence si vous le lisez trop tôt. Les modes à transpositions limitées sont séduisants et faciles à imiter, ce qui a produit deux générations d'imitateurs médiocres. Prenez-le comme un témoignage, pas comme une méthode.
Par où ne pas commencer
Voici les erreurs d'achat les plus fréquentes sur ce sujet, dans l'ordre de leur coût.
Le traité de Schoenberg en premier. C'est de très loin le piège numéro un, parce que c'est le seul titre qu'un non-musicien connaisse. Six cents pages écrites contre l'enseignement conventionnel, données à quelqu'un qui n'a jamais reçu cet enseignement.
Les recueils de grilles d'accords vendus au rayon méthode. « Les 500 accords de guitare », « Toutes les grilles de la variété française » et leurs équivalents ne contiennent pas une ligne d'harmonie. Ce sont des dictionnaires de positions. Utiles pour jouer un soir, sans aucun effet sur votre compréhension.
Les traités d'harmonie du dix-neuvième siècle trouvés d'occasion parce qu'ils sont anciens et bon marché. Beaucoup emploient un chiffrage abandonné depuis, ou une terminologie que plus personne n'utilise. Vous apprendrez un dialecte mort et vous ne pourrez discuter avec aucun musicien vivant.
Les ouvrages d'analyse musicale achetés à la place d'un cours d'harmonie. Analyser une sonate de Beethoven suppose l'harmonie acquise, ce n'est pas une manière de l'acquérir. L'ordre est le contraire de celui que suggèrent les rayons de librairie.
Enfin, méfiez-vous des livres qui promettent l'harmonie sans solfège. Il en existe, ils se vendent bien, et ils tiennent leur promesse au sens strict : ils n'enseignent pas de solfège, et ils n'enseignent pas non plus d'harmonie.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
L'harmonie a ceci de particulier qu'elle se vérifie par l'oreille, et qu'un livre n'a pas d'oreille.
Un traité ne corrigera jamais vos exercices. C'est le point qui bloque la majorité des autodidactes : vous réaliserez une basse donnée, vous serez satisfait, et il y aura trois fautes dedans que vous ne verrez pas, parce que vous ne savez pas encore à quoi ressemble une faute. Une heure de correction par mois avec un professeur, un ami plus avancé ou un forum de musiciens sérieux vaut cinquante heures de lecture solitaire.
Un traité ne vous mettra pas non plus les enchaînements dans les mains. Tout ce que vous lisez doit être joué, lentement, au clavier, même si votre instrument est la guitare ou la basse. Le piano rend visible ce que la théorie décrit, et cinq minutes quotidiennes d'accords enchaînés au clavier feront plus pour votre harmonie que n'importe quel chapitre.
Il vous manquera enfin le répertoire. L'harmonie n'a de sens que rapportée à de la musique réelle : les chorals de Bach pour l'écriture à quatre voix, les standards du Real Book pour le jazz. Analysez deux mesures par jour dans une partition que vous aimez, et le contenu des cinq livres ci-dessus se mettra en place tout seul.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors la grammaire, la pratique de l'écriture, et deux compositeurs qui vous auront montré que le système est discutable. C'est un socle solide, et rare.
La suite dépend de la direction prise. Du côté classique, le contrepoint est la marche suivante logique, puis l'orchestration. Du côté jazz, la transcription de solos remplace avantageusement tout nouvel achat pendant deux ou trois ans. Si l'écriture vous attire, la composition et l'arrangement deviennent accessibles, ce qui n'était pas le cas avant.
Vous pouvez aussi profiter de ce socle pour reprendre votre instrument autrement, et remettre à plat des gestes acquis de travers : voyez quels livres pour apprendre le piano, quels livres pour apprendre la guitare ou, pour ceux que la fonction harmonique la plus discrète intéresse, quels livres pour apprendre la basse. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à d'autres disciplines.
Faut-il savoir lire la musique avant d'apprendre l'harmonie ?
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Combien de temps faut-il pour être à l'aise en harmonie ?
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