Quels livres pour apprendre le solfège ?
Il y a un livre qu'on achète en premier et qu'on ne finit jamais. Il est petit, il coûte peu, il est recommandé partout, et il traîne dans presque tous les foyers où quelqu'un a un jour voulu apprendre la musique. C'est la « Théorie de la musique » de Danhauser. Ouvert seul, un soir, sans professeur, il produit invariablement le même effet : quinze pages de définitions justes et compactes, puis l'impression désagréable de ne rien retenir.
Ce n'est pas un mauvais livre, c'est un livre mal employé. Danhauser enseignait au Conservatoire de Paris et son ouvrage a été écrit pour accompagner un cours, comme le support qu'un professeur commente et fait pratiquer. Le lire seul revient à apprendre à nager en lisant un mémento de natation. Voici quatre livres, dans un ordre qui tient compte de ça, et la liste précise de ce qu'il ne faut pas acheter d'abord.
Le point qui décide de tout : le solfège se travaille adossé à un instrument
Le solfège n'est pas une discipline autonome. C'est un système de notation, c'est-à-dire une manière d'écrire des sons. Apprendre une notation sans jamais produire le son qu'elle note revient à apprendre un alphabet dans une langue qu'on n'entend pas.
Concrètement, cela veut dire qu'il faut de quoi produire des hauteurs à côté du livre. Un clavier d'entrée de gamme est l'outil idéal, même si vous jouez d'un autre instrument, parce que la disposition des touches rend les intervalles visibles et les tonalités logiques. Une guitare fait l'affaire, une application de piano sur téléphone aussi, en dernier recours.
Il y a une deuxième conséquence, moins connue et plus utile encore. Le rythme et la hauteur se travaillent séparément. Lire une note, c'est reconnaître une position sur une portée. Lire un rythme, c'est découper une durée dans un temps qui passe. Ces deux opérations n'ont rien de commun, et la plupart des méthodes traditionnelles les imposent en même temps dès la première leçon. C'est la raison principale des abandons. Séparez-les pendant deux mois, vous gagnerez un an.
Premier livre : Michael Pilhofer et Holly Day, « Le solfège pour les nuls »
Michael Pilhofer et Holly Day, « Le solfège pour les nuls » (First Éditions, deuxième édition parue en 2019, traduit de l'américain, livre accompagné d'un CD) Voir à la FnacLe solfège pour les nuls, de Michael Pilhofer et Holly Day (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
La collection a mauvaise réputation dans les milieux musicaux, et ce mépris se justifie mal ici. L'ouvrage traite le rythme, puis les éléments mélodiques, puis l'harmonie, puis les formes musicales, dans cet ordre, en expliquant chaque notion au lieu de la définir.
Ce qu'il vous apprend précisément : le vocabulaire et les mécanismes de base, avec assez de redondance pour que ça reste. Vous saurez ce qu'est une mesure à trois temps, pourquoi une armure de deux dièses désigne le ré majeur, ce que fait une cadence. Le CD fait entendre les exemples, ce qui change tout par rapport à un manuel muet.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la fluidité. Comprendre la clé de fa prend dix minutes, la lire vite prend six mois d'exercices que ce livre ne fournit pas en quantité suffisante. C'est un livre d'explication, pas d'entraînement.
Deuxième livre : Ernest Van de Velde, « ABC méthode rythmique volume 1 »
Ernest Van de Velde, « ABC méthode rythmique volume 1 » (éditions Van de Velde, diffusion Henry Lemoine, sous-titré « ABC du rythme et du solfège », cours élémentaire) Voir à la FnacABC méthode rythmique volume 1, de Ernest Van de Velde (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, s'ouvre en parallèle du précédent dès la deuxième semaine.
Ernest Van de Velde a construit sa méthode sur un principe simple : séparer les trois activités que sont la lecture de notes, l'intonation et le rythme, et les travailler une par une pour ne pas cumuler les difficultés. C'est un ouvrage d'école, pensé pour les enfants, et beaucoup d'adultes le dédaignent pour cette raison. Ils ont tort.
Ce qu'il vous apprend précisément : à frapper un rythme juste. Les exercices s'attaquent aux valeurs, aux silences, aux mesures simples puis composées, avec une progression suffisamment lente pour que rien ne soit sauté. Vous les travaillerez debout, la main sur une table, ou en marchant, et vous verrez rapidement où votre régularité lâche.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la théorie. La méthode fait pratiquer, elle explique peu. C'est exactement pourquoi elle se lit en parallèle d'un livre d'explication et non à sa place.
Troisième livre : Georges Dandelot, « Manuel pratique pour l'étude des clés »
Georges Dandelot, « Manuel pratique pour l'étude des clés » (Max Eschig, nouvelle édition revue et augmentée sous la direction de Bruno Giner et Armelle Choquard) Voir à la FnacManuel pratique pour l'étude des clés, de Georges Dandelot (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : connaître le nom des notes et le principe de la portée, soit quelques semaines avec le premier livre.
Tous les musiciens formés en France l'appellent simplement « le Dandelot ». C'est un cahier d'exercices de lecture, rien d'autre, et il n'a pas d'équivalent. La progression part de repères solides, puis entraîne à lire instantanément les notes voisines de ces repères, avant de passer d'une clé à l'autre.
Ce qu'il vous apprend précisément : la vitesse. La lecture de notes est un automatisme, et un automatisme se construit par répétitions courtes et quotidiennes. Cinq minutes par jour avec le Dandelot font davantage qu'une heure le dimanche, et cette asymétrie n'est pas une figure de style.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le sens de ce que vous lisez. Vous nommerez les notes de plus en plus vite sans rien comprendre à la musique qu'elles forment. C'est assumé, et c'est le rôle du quatrième livre de combler ce manque.
Une opinion, franchement : ce cahier est le seul de la liste dont je dirais qu'il est indispensable. Aucun logiciel, aucune application de déchiffrage ne le remplace vraiment, parce que la variété de ses enchaînements est très supérieure à celle des exercices générés automatiquement.
Quatrième livre : Claude Abromont et Eugène de Montalembert, « Guide de la théorie de la musique »
Claude Abromont et Eugène de Montalembert, « Guide de la théorie de la musique » (Fayard et Henry Lemoine, 2001, six cent huit pages) Voir à la FnacGuide de la théorie de la musique, de Claude Abromont et Eugène de Montalembert (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : un an de pratique, et des questions précises restées sans réponse.
Claude Abromont enseigne l'analyse au Conservatoire national supérieur de Paris, et ce volume est devenu l'ouvrage de référence en langue française. Il couvre la notation, les intervalles, les modes, l'harmonie tonale, les formes, l'acoustique, avec des entrées historiques qui manquent partout ailleurs.
Ce qu'il vous apprend précisément : d'où viennent les règles. Vous comprendrez pourquoi les modes anciens ne fonctionnent pas comme les tonalités, ce que signifie réellement le tempérament égal, pourquoi certaines notations ont changé. Cela transforme un ensemble de conventions arbitraires en un système cohérent.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à jouer. Ce n'est pas son objet, et le lire trop tôt produit une érudition creuse. Six cents pages de théorie chez quelqu'un qui n'a jamais tenu une partition ne servent à rien.
Par où ne pas commencer
Le Danhauser, donc. La « Théorie de la musique » d'Adolphe Danhauser paraît en 1872 chez Henry Lemoine, dans une version revue en 1929 par Henri Rabaud, alors directeur du Conservatoire. Le contenu est juste, l'ouvrage est court, et il reste utile toute une vie comme mémento. Mais il énonce sans faire pratiquer, et son organisation suppose que quelqu'un vous en donne l'ordre d'importance. Achetez-le en deuxième année, pas en première semaine.
Le « Solfège des solfèges », dans la lignée Lavignac, souffre du même malentendu à un degré supérieur : ce sont des leçons de chant à déchiffrer, destinées à être corrigées par un professeur qui entend ce que vous produisez. Seul devant, vous n'avez aucun moyen de savoir si vous chantez juste.
Les traités d'harmonie et de contrepoint, quels qu'ils soient. Ils s'adressent à des gens qui lisent couramment et jouent depuis des années. Les ouvrir avant relève de la curiosité, pas de l'apprentissage.
Enfin, un mot sur un format plutôt qu'un titre : les livres qui promettent le solfège en dix leçons. Ils escamotent presque toujours le rythme, qui est la partie la plus longue à installer, pour ne garder que la nomenclature, qui est la plus rapide et la moins utile.
Ce qu'aucun de ces livres ne fera à votre place
Un livre ne vous dira pas si vous êtes en mesure. Vous croirez tenir le tempo, et vous accélérerez sur les passages faciles comme tout le monde. Il faut un métronome, et il faut supporter d'entendre qu'on est décalé, ce qui est la partie ingrate.
Un livre ne formera pas non plus votre oreille. Reconnaître une tierce d'une quarte à l'écoute est une compétence distincte, qui s'entraîne quelques minutes par jour et qui rend le solfège soudain concret. Chanter les intervalles à voix haute, faux et seul chez soi, reste l'exercice le plus efficace et le moins pratiqué.
Enfin, le solfège se dégrade vite s'il n'est pas immédiatement réinvesti dans un morceau. Déchiffrez chaque semaine une partition réelle, même très en dessous de votre niveau instrumental. Ce que vous lisez sans jouer s'efface en un mois.
Après ces quatre livres
Vous saurez alors lire dans deux clés, découper un rythme complexe, nommer ce que vous entendez et comprendre la logique d'une tonalité. C'est déjà de quoi entrer dans un orchestre amateur ou une chorale, où l'essentiel de la progression se fera ensuite.
La suite dépend de votre instrument. Un pianiste ira vers le déchiffrage à deux mains, un guitariste vers l'analyse harmonique des grilles d'accords, un chanteur vers la formation de l'oreille. Vous trouverez le prolongement de ce parcours dans nos articles sur les livres pour apprendre la guitare et les livres pour apprendre le piano, qui reprennent la question là où celle-ci s'arrête. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à d'autres disciplines.
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