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Quels livres pour apprendre l'esthétique ? 4 titres, et la confusion à éviter d'abord

L'esthétique n'est pas l'histoire de l'art, et c'est pour cela que la plupart des gens achètent le mauvais livre. Quatre titres dans l'ordre, avec ce que chacun apporte.

L'équipe Relit9 min de lecture

Les livres de ce parcours, dans l'ordre

LivrePourquoiAcheter
L'esthétiqueCarole Talon-HugonVoir L'esthétique, de Carole Talon-Hugon à la Fnac (lien affilié)
Qu'est-ce que l'esthétique ?Marc JimenezVoir Qu'est-ce que l'esthétique ?, de Marc Jimenez à la Fnac (lien affilié)
L'Art de l'âge moderne. L'esthétique et la philosophie de l'art du XVIIIe siècle à nos joursJean-Marie SchaefferVoir L'Art de l'âge moderne. L'esthétique et la philosophie de l'art du XVIIIe siècle à nos jours, de Jean-Marie Schaeffer à la Fnac (lien affilié)
Langages de l'art. Une approche de la théorie des symbolesNelson GoodmanVoir Langages de l'art. Une approche de la théorie des symboles, de Nelson Goodman à la Fnac (lien affilié)

Quels livres pour apprendre l'esthétique ?

La scène se répète tous les samedis dans les librairies. Quelqu'un demande un livre d'esthétique et repart avec une histoire de l'art illustrée, très bien faite, très bien imprimée, et qui ne répond à aucune des questions qu'il se posait. Le libraire n'a pas mal conseillé. Le mot est simplement ambigu en français, et le rayon où on le range aggrave la confusion.

Cette confusion mérite d'être levée avant d'acheter quoi que ce soit, parce qu'elle décide de tout le reste. Voici donc d'abord la distinction, ensuite quatre livres dans un ordre qui fonctionne, et pour finir la liste des monuments qu'il ne faut surtout pas ouvrir en premier.


Esthétique et histoire de l'art ne sont pas la même chose

L'histoire de l'art est une discipline empirique. Elle travaille sur des objets datés, des commanditaires, des ateliers, des techniques, des circulations de motifs. Sa question type ressemble à celle-ci : pourquoi cette Vierge peinte à Florence en 1480 a-t-elle cette composition plutôt qu'une autre. Elle se vérifie par des archives et par l'examen des œuvres.

L'esthétique est une branche de la philosophie. Sa question type est d'un autre ordre : qu'est-ce qui fait qu'un objet compte comme œuvre, un jugement de goût est-il autre chose qu'une préférence, en quel sens une sonate peut-elle être mélancolique alors qu'elle n'éprouve rien. Aucune archive ne tranchera ces questions. On y répond par arguments, et on se dispute depuis le dix-huitième siècle.

La conséquence pratique est simple. Si vous voulez savoir comment regarder un tableau et à quoi reconnaître un Caravage, il vous faut de l'histoire de l'art, et notre parcours pour apprendre l'histoire de l'art vous ira mieux que celui-ci. Si vous sortez d'une exposition avec la sensation qu'on vous a fait passer pour de l'art quelque chose qui n'en est peut-être pas, vous êtes exactement là où l'esthétique commence.

Les deux se nourrissent, évidemment. Un philosophe de l'art qui n'a jamais regardé d'œuvres écrit dans le vide, et beaucoup l'ont fait.

Premier livre : Carole Talon-Hugon, « L'esthétique »

Carole Talon-Hugon, « L'esthétique » (Presses universitaires de France, collection Que sais-je, première édition en 2004, plusieurs fois rééditée et mise à jour depuis) Voir à la FnacL'esthétique, de Carole Talon-Hugon (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Cent vingt-huit pages. Aucun prérequis.

Talon-Hugon enseigne la philosophie et a passé sa carrière sur ces questions, ce qui s'entend dès les premières pages : elle ne commence pas par une définition, elle commence par montrer que la définition est le problème. Le format Que sais-je impose une densité qui, ici, joue en votre faveur.

Ce qu'il vous apprend précisément : le vocabulaire de la discipline, sa naissance tardive au dix-huitième siècle, et les grandes positions qui s'y affrontent, de Platon aux théoriciens contemporains. Vous saurez ce que recouvrent les mots jugement de goût, désintéressement, mimésis, autonomie de l'art.

Ce qu'il ne vous apprend pas : à discuter. Un volume de cette taille expose, il n'argumente pas longuement. Vous saurez que Kant et Hume s'opposent sur le goût, vous ne saurez pas encore ce que valent leurs raisons respectives.

Un mot sur le format. Cent vingt-huit pages coûtent une soirée. C'est le meilleur test d'appétit disponible : si le livre vous ennuie de bout en bout, l'esthétique n'est probablement pas ce que vous cherchiez, et vous l'aurez appris pour le prix d'un poche.

Deuxième livre : Marc Jimenez, « Qu'est-ce que l'esthétique ? »

Marc Jimenez, « Qu'est-ce que l'esthétique ? » (Gallimard, collection Folio essais numéro 303, 1997, environ 460 pages) Voir à la FnacQu'est-ce que l'esthétique ?, de Marc Jimenez (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le vocabulaire du premier livre, ou l'équivalent.

Jimenez a enseigné l'esthétique à Paris 1 et traduit Adorno en français, ce qui situe assez bien sa position. Son livre fait ce que le Que sais-je ne peut pas faire faute de place : il raconte comment la discipline s'est constituée, pourquoi elle apparaît au moment précis où elle apparaît, et ce que chaque grande théorie essayait de sauver.

Ce qu'il vous apprend précisément : la généalogie. Vous comprendrez que l'esthétique naît en même temps que l'idée moderne d'art, autour du milieu du dix-huitième siècle, et que cette simultanéité n'est pas un hasard. Vous verrez aussi passer les Lumières allemandes, le romantisme, Hegel, Nietzsche, l'école de Francfort.

Ce qu'il ne vous apprend pas : la philosophie analytique de l'art, très peu présente ici. C'est un livre de tradition continentale, écrit par quelqu'un qui assume cette filiation. Le déséquilibre se corrige avec le quatrième titre de cette liste.

Troisième livre : Jean-Marie Schaeffer, « L'Art de l'âge moderne »

Jean-Marie Schaeffer, « L'Art de l'âge moderne. L'esthétique et la philosophie de l'art du XVIIIe siècle à nos jours » (Gallimard, collection NRF Essais, 1992, 444 pages) Voir à la FnacL'Art de l'âge moderne. L'esthétique et la philosophie de l'art du XVIIIe siècle à nos jours, de Jean-Marie Schaeffer (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, sérieusement.

C'est le livre pivot de ce parcours, et le seul dont je vous dirais qu'il change durablement la manière de penser. Schaeffer, directeur de recherche au CNRS, y démonte ce qu'il appelle la théorie spéculative de l'Art : l'idée, née avec le romantisme allemand et devenue une évidence culturelle, que l'art serait une forme de connaissance supérieure donnant accès à des vérités que la science n'atteint pas.

Ce qu'il vous apprend précisément : à repérer cette croyance partout où elle se cache, y compris dans votre propre manière de parler des œuvres. Après ce livre, une phrase comme celle-ci ne passe plus toute seule : ce tableau dit quelque chose sur l'être. Vous demanderez ce que veut dire dire, et ce sera un progrès.

Ce qu'il ne vous apprend pas : à aimer. Schaeffer déflationne, il refroidit, et certains lecteurs sortent du livre avec le sentiment qu'on leur a retiré quelque chose. Mon opinion, franchement donnée : c'est un désenchantement salutaire, et la ferveur revient très vite, débarrassée de son jargon.

Quatrième livre : Nelson Goodman, « Langages de l'art »

Nelson Goodman, « Langages de l'art. Une approche de la théorie des symboles » (éditions Jacqueline Chambon, 1990, présenté et traduit de l'anglais par Jacques Morizot, original américain publié en 1968) Voir à la FnacLangages de l'art. Une approche de la théorie des symboles, de Nelson Goodman (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ 320 pages. Prérequis : tout ce qui précède, et de la patience.

Goodman était logicien avant d'être philosophe de l'art, et son livre en porte la marque à chaque page. Il traite la représentation, l'expression, la citation et la ressemblance comme des relations de symbolisation, et il obtient des résultats contre-intuitifs qu'il assume jusqu'au bout. Gérard Genette avait salué la traduction dans Libération en la présentant comme la contribution philosophique la plus éclairante depuis Kant sur ces questions.

Ce qu'il vous apprend précisément : à poser autrement la question du réalisme. Pour Goodman, un portrait ne ressemble pas à son modèle au sens où on l'entend d'habitude, il fonctionne dans un système de renvois que nous avons appris à lire. La conséquence est vertigineuse et elle vaut aussi pour la musique et la danse.

Ce qu'il ne vous apprend pas : la douceur. C'est un texte exigeant, écrit dans une langue serrée, où chaque exemple compte. Prenez un chapitre par semaine et relisez le premier après avoir fini le dernier.

Par où ne pas commencer

La « Critique de la faculté de juger » de Kant, publiée en 1790, est le texte fondateur de la discipline. C'est aussi celui qui a mis fin au projet de milliers de lecteurs sincères. Kant y suppose que vous avez lu les deux Critiques précédentes, il emploie un vocabulaire qu'il a lui-même forgé, et l'analytique du beau réclame un commentaire ligne à ligne. Le jour où vous vous y mettrez, faites-le avec un livre d'accompagnement ouvert à côté, et pas avant les quatre étapes ci-dessus.

Les « Cours d'esthétique » de Hegel, trois volumes reconstitués à partir de notes d'étudiants, posent un problème différent : le texte n'a pas été écrit par lui, sa cohérence interne est discutée par les spécialistes, et son ampleur décourage. Magnifique par endroits, impraticable comme point d'entrée.

La « Théorie esthétique » d'Adorno, restée inachevée à sa mort en 1969, est peut-être le livre le plus difficile de toute la tradition, et il a été conçu ainsi : Adorno refusait par principe l'exposition linéaire. On ne commence pas par là. On y arrive, éventuellement, dix ans plus tard.

Enfin une mise en garde sur un format plutôt que sur un titre. Les gros albums intitulés « esthétique de la Renaissance » ou « esthétique du baroque » sont presque toujours des livres d'histoire de l'art déguisés par leur titre. Vérifiez la table des matières avant d'acheter : si vous y voyez des noms de peintres et pas de noms de concepts, ce n'est pas de l'esthétique au sens philosophique.

Ce que les livres ne feront pas à votre place

Ils ne vous mettront pas devant les œuvres, et c'est le point où ce domaine se distingue de presque tous les autres.

L'esthétique s'écroule quand elle tourne à vide. Un chapitre sur l'expression musicale lu sans avoir écouté attentivement un quatuor dans le mois reste un exercice verbal. Alternez, systématiquement : un livre, une exposition, un concert, un film revu. Les musées nationaux français sont gratuits le premier dimanche du mois, et beaucoup de musées municipaux le sont en permanence pour leurs collections.

Ils ne vous apprendront pas non plus à soutenir une position. Dire pourquoi vous trouvez une installation ratée, devant quelqu'un qui la trouve réussie, est un exercice bien plus formateur que trois chapitres supplémentaires. Cherchez un séminaire ouvert, une conférence de musée, un cercle de discussion. À défaut, écrivez une page après chaque exposition en essayant de justifier votre jugement, et relisez-la six mois plus tard.

Dernier point, et il compte : la discipline est traversée de disputes réelles, dont plusieurs ne sont pas tranchées. Un livre qui vous présenterait l'esthétique comme un savoir stabilisé vous mentirait. Lisez-en au moins deux qui ne sont pas d'accord entre eux, et Schaeffer contre Jimenez fait très bien l'affaire.

Après ces quatre livres

Vous aurez alors le vocabulaire, l'histoire de la discipline, une critique radicale de sa tradition dominante et un modèle analytique pour la remplacer. C'est un socle rare, et suffisant pour lire à peu près n'importe quel texte contemporain sur l'art sans vous sentir en terrain étranger.

La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est la question des œuvres récentes et des scandales qu'elles provoquent, prolongez du côté de notre parcours pour apprendre l'art contemporain, où les mêmes problèmes se posent sur des cas concrets. Si c'est la mécanique de l'argumentation qui vous a plu chez Schaeffer et Goodman, remontez en amont avec les livres pour apprendre la philosophie, qui vous donneront les outils de raisonnement dont l'esthétique se sert sans toujours les expliciter.

Et gardez l'habitude d'alterner. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à fonctionne sur le même principe, et vous pouvez repérer les éditions annotées disponibles en parcourant les genres du catalogue.

Quelle est la différence entre l'esthétique et l'histoire de l'art ?

L'histoire de l'art raconte ce qui a été produit, par qui, quand, dans quel contexte, et vous apprend à dater et à attribuer une œuvre. L'esthétique est une branche de la philosophie : elle demande ce qui fait qu'un objet est une œuvre, si un jugement de goût peut être autre chose qu'une préférence personnelle, ce que veut dire qu'une musique est triste. Vous pouvez connaître par cœur la carrière de Vélasquez sans avoir jamais posé une seule question esthétique.

Par quel livre commencer l'esthétique quand on part de zéro ?

Par « L'esthétique » de Carole Talon-Hugon, dans la collection Que sais-je des PUF. Cent vingt-huit pages, écrites par une philosophe qui enseigne la discipline, et qui pose le problème avant de raconter son histoire. Vous saurez au bout d'une soirée si la question vous intéresse vraiment, ce qui vous évitera d'acheter quatre cents pages avant de le savoir.

Faut-il des bases en philosophie pour lire de l'esthétique ?

Utiles, pas indispensables au départ. Les deux premiers livres de ce parcours se lisent sans rien connaître. À partir du moment où vous croiserez la Critique de la faculté de juger, Hegel ou Adorno, l'absence de repères philosophiques se paiera cher, parce que ces auteurs supposent connu tout ce qui les précède. Une histoire générale de la philosophie lue en parallèle règle le problème.

L'esthétique sert-elle à mieux comprendre l'art contemporain ?

Oui, et c'est même souvent la raison pour laquelle on s'y met. Devant un monochrome ou un ready-made, la question qui se pose n'est pas historique mais philosophique : à quelles conditions cet objet est-il une œuvre. Cela dit, l'esthétique classique ne vous donnera pas la réponse toute faite. Les livres qui traitent frontalement le cas contemporain forment une littérature distincte, à lire en complément.

Faut-il lire Kant pour comprendre l'esthétique ?

À terme, difficile d'y échapper, parce que presque tout ce qui s'écrit depuis 1790 discute avec lui. Mais commencer par la Critique de la faculté de juger est une très mauvaise idée : le texte suppose les deux Critiques précédentes et un vocabulaire technique que Kant a construit lui-même. Lisez d'abord deux présentations sérieuses, puis revenez au texte avec un commentaire à côté.

Combien de temps faut-il pour s'y retrouver en esthétique ?

Quelques mois pour tenir une conversation informée sur les grandes positions, plusieurs années pour lire les textes sources de première main. La discipline est petite en nombre de livres majeurs et grande en difficulté par livre. Mieux vaut quatre ouvrages lus lentement, avec des visites de musée entre deux, qu'une bibliographie universitaire parcourue en diagonale.

Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.

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