Quels livres pour apprendre la philosophie ?
Il y a une expérience que beaucoup de gens font une seule fois. On décide de s'y mettre, on entre dans une librairie, on demande conseil, et on ressort avec la « Critique de la raison pure ». Trois soirs plus tard le livre est refermé pour de bon, et la conclusion tirée est fausse : ce n'est pas vous qui n'êtes pas fait pour la philosophie, c'est le livre qui n'était pas fait pour vous à ce moment-là.
La plupart des listes que vous trouverez en ligne aggravent ce problème. Elles alignent Platon, Descartes, Kant, Hegel, Nietzsche et Heidegger, dans cet ordre, comme si l'histoire des idées était un programme scolaire. C'est un classement légitime pour un catalogue, désastreux pour un débutant. Voici cinq livres seulement, dans un ordre qui tient compte de ce que vous savez déjà, plus la liste précise de ce qu'il ne faut pas acheter d'abord.
D'abord, décidez ce que vous cherchez
Trois personnes qui disent vouloir « apprendre la philosophie » veulent trois choses différentes, et elles n'ont pas besoin des mêmes livres.
La première veut de la culture générale : savoir qui a dit quoi, situer Spinoza par rapport à Descartes, comprendre une allusion dans un article. Un bon livre d'histoire de la philosophie suffit largement, et c'est le cas le plus fréquent.
La deuxième cherche quelque chose pour elle-même, une manière de tenir face à l'angoisse, au deuil ou au travail. Elle a besoin de textes de sagesse pratique, pas d'épistémologie. Les stoïciens lui parleront tout de suite, Hegel jamais.
La troisième veut apprendre à raisonner, à démonter un argument, à repérer un sophisme. Celle-là est la seule pour qui les textes ardus finiront par devenir nécessaires, et encore, pas tout de suite.
Regardez honnêtement dans quel groupe vous êtes. Le parcours qui suit fonctionne pour les trois, mais vous vous arrêterez à des étapes différentes.
Premier livre : Jostein Gaarder, « Le Monde de Sophie »
Jostein Gaarder, « Le Monde de Sophie » (Seuil, 1995, traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Martine Laffon) Voir à la FnacLe Monde de Sophie, de Jostein Gaarder (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Une adolescente norvégienne reçoit des lettres anonymes qui lui posent des questions, et l'histoire de la philosophie occidentale se déroule au fil de l'intrigue. Le livre s'est vendu à des dizaines de millions d'exemplaires dans une cinquantaine de langues, ce qui lui vaut un certain mépris dans les milieux universitaires. Ce mépris n'est pas mérité.
Ce qu'il vous apprend précisément : la chronologie, les grandes questions et le vocabulaire de base, sans que vous ayez à fournir d'effort de concentration particulier. Vous saurez ce que veut dire idéalisme, empirisme, dualisme, et vous aurez une idée de qui s'oppose à qui.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à lire un texte philosophique. Gaarder résume, il ne cite presque pas. Vous sortirez du livre avec une carte, pas avec une expérience de lecture. Si la fiction vous agace, sautez cette étape et allez directement à la suivante.
Deuxième livre : Roger-Pol Droit, « Une brève histoire de la philosophie »
Roger-Pol Droit, « Une brève histoire de la philosophie » (Flammarion, 2008, repris en poche dans la collection Champs) Voir à la FnacUne brève histoire de la philosophie, de Roger-Pol Droit (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, mais se lit mieux après Gaarder ou après quelques podcasts.
Vingt chapitres, vingt moments. Droit est chercheur au CNRS et a longtemps tenu la critique philosophique du Monde, ce qui s'entend dans son écriture : il écrit pour être lu, pas pour être cité. Le livre a reçu le grand prix du livre des enseignants de Sciences Po en 2009.
Ce qu'il vous apprend précisément : à situer les problèmes plutôt que les auteurs. Vous comprendrez pourquoi la question du doute occupe Descartes, ce que Kant essaie de sauver, ce que Marx reproche aux philosophes. C'est la différence entre connaître une liste de noms et comprendre une conversation qui dure vingt-cinq siècles.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail. Un chapitre de vingt pages sur Spinoza vous donne l'essentiel et vous ment un peu par simplification. C'est le prix de l'entrée, il est raisonnable.
Troisième livre : Épictète, « Manuel »
Épictète, « Manuel » (rédigé au deuxième siècle par son élève Arrien, disponible en Garnier-Flammarion et en Belles Lettres) Voir à la FnacManuel, de Épictète (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une cinquantaine de pages. C'est votre premier texte de première main.
Il fallait bien qu'un jour vous lisiez un philosophe et pas quelqu'un qui parle d'un philosophe. Ce moment doit arriver tôt, et il doit arriver sur un texte court. Le « Manuel » est composé de courtes sections, on l'ouvre à n'importe quelle page, et il commence par la distinction qui a fait la fortune du stoïcisme : ce qui dépend de nous, ce qui n'en dépend pas.
Ce qu'il vous apprend précisément : qu'un texte philosophique se relit. Vous lirez la première section en trente secondes et vous y reviendrez pendant des années. Épictète était un ancien esclave affranchi, et sa doctrine n'a rien du confort de canapé qu'on lui prête aujourd'hui dans les livres de développement personnel qui le pillent.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à argumenter. Épictète affirme, il ne démontre pas. Pour la démonstration, il faut Platon, et c'est justement l'étape d'après.
Quatrième livre : Platon, « Apologie de Socrate » et « Criton »
Platon, « Apologie de Socrate », suivie du « Criton » (souvent réunis en un même volume de poche, notamment chez Garnier-Flammarion) Voir à la FnacApologie de Socrate », suivie du « Criton, de Platon (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ cent pages. Prérequis : avoir déjà une idée de qui était Socrate, ce que les trois livres précédents vous ont donné.
Socrate est jugé à Athènes en 399 avant notre ère, condamné à mort, et refuse de s'évader quand ses amis lui en offrent la possibilité. Vous assistez à un homme qui argumente pour sa vie, puis qui argumente contre sa propre survie.
Ce qu'il vous apprend précisément : la mécanique du raisonnement philosophique, en direct. Chaque objection est posée, examinée, réfutée. C'est le meilleur cours de logique argumentative qui existe, et il tient en cent pages.
Une opinion, que je vous donne franchement : commencer Platon par « La République » est une erreur que font toutes les listes. C'est un livre magnifique et long, avec des passages arides sur la structure de la cité idéale, et il rebute beaucoup plus qu'il ne convertit. L'« Apologie » convertit.
Cinquième livre : Descartes, « Discours de la méthode »
René Descartes, « Discours de la méthode » (1637, innombrables éditions de poche annotées) Voir à la FnacDiscours de la méthode, de René Descartes (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ quatre-vingts pages. Prérequis : les quatre étapes précédentes, ou l'équivalent.
C'est le premier grand texte philosophique écrit en français et non en latin, précisément pour être lu par des gens qui n'étaient pas des professionnels de la discipline. L'intention vous concerne directement, quatre siècles plus tard.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que veut dire fonder une pensée. Descartes décide de tout révoquer en doute pour voir ce qui résiste, et vous suivez l'opération pas à pas. Le fameux « je pense, donc je suis » cesse d'être une citation de calendrier et redevient une étape dans un raisonnement.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la philosophie moderne. Descartes ouvre une porte que trois siècles vont franchir, il ne dit pas ce qu'il y a derrière. Après lui, vous pouvez aller à peu près partout, et notamment vers les auteurs que je vous ai déconseillés au début.
Par où ne pas commencer
Voici la partie que les listes ne font jamais, et qui vous fera gagner le plus de temps.
La « Critique de la raison pure » de Kant : Kant invente son vocabulaire, suppose Hume et Leibniz connus, et écrit des phrases de dix lignes. Le livre est central, il est aussi le cimetière des bonnes résolutions. Si Kant vous attire, passez par les « Fondements de la métaphysique des mœurs », quatre fois plus courts.
« Être et Temps » de Heidegger : la traduction française a une histoire compliquée, la terminologie est délibérément forgée, et l'auteur exige que vous ayez lu Husserl. Aucun débutant n'a jamais fini ce livre seul, et personne ne devrait s'en vouloir.
La « Phénoménologie de l'esprit » de Hegel : même diagnostic, en pire. Il existe des philosophes professionnels qui reconnaissent ne pas la comprendre entièrement.
« Ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzsche : le piège est différent. Le livre se lit facilement parce qu'il est écrit en versets lyriques, et c'est exactement le problème. On croit l'avoir compris alors qu'on en a tiré des slogans. Si vous voulez Nietzsche, commencez par « Le Gai Savoir » ou par les aphorismes d'« Humain, trop humain ».
Enfin, un conseil sur un format plutôt que sur un titre : méfiez-vous des anthologies de morceaux choisis. Trois pages extraites de Spinoza, sans le contexte du système, ne veulent rien dire et donnent l'illusion d'avoir lu Spinoza. Un texte court intégral vaut mieux qu'un extrait d'un texte long.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
La philosophie est une des rares disciplines où lire beaucoup peut activement nuire, si la lecture remplace l'exercice.
Un livre ne vous dira jamais que votre raisonnement est faux. Il ne verra pas le glissement que vous faites entre deux paragraphes de votre propre pensée. Pour ça, il faut quelqu'un en face : un café philo, une université populaire, un cours du soir, ou simplement un ami de mauvaise foi. Beaucoup de villes ont des cafés philo gratuits, et ils valent une bibliothèque entière pour cet usage précis.
Un livre ne vous apprendra pas non plus à écrire. Résumer en une page l'argument d'un chapitre que vous venez de lire est l'exercice le plus rentable de tout ce parcours, et personne ne le fait. Faites-le trois fois et vous verrez immédiatement ce que vous n'aviez pas compris.
Enfin, la lenteur n'est pas un défaut ici. Vingt pages de Platon lues attentivement et relues le lendemain valent mieux qu'un essai de trois cents pages avalé dans le train. La philosophie se mesure en relectures, pas en volumes lus.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors la carte, un texte de sagesse, un texte d'argumentation et un texte de fondation. C'est déjà plus que ce dont dispose la majorité des gens qui parlent de philosophie.
La suite dépend entièrement de ce qui vous a accroché. Si c'est Épictète, allez vers Sénèque et les « Pensées » de Marc Aurèle, puis vers l'éthique contemporaine. Si c'est Platon, allez vers Aristote et vers la logique. Si c'est Descartes, Spinoza et Hume vous attendent, et Kant devient enfin lisible.
Vous pouvez aussi explorer la philosophie par genre et par auteur pour repérer les éditions de poche annotées, qui font une vraie différence sur les textes anciens. Et si le plaisir d'apprendre par les livres vous a pris, la même méthode s'applique ailleurs : voyez le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à, notamment pour apprendre la psychologie, où le tri entre le sérieux et le douteux se pose encore plus vivement.
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