Quels livres pour apprendre l'art contemporain ?
Vous êtes devant un tas de bonbons emballés posé dans un angle, ou devant un néon qui clignote, ou devant une vidéo de vingt-huit minutes où quelqu'un marche dans un couloir. Le cartel mentionne le protocole et la relation au spectateur. Vous relisez, vous ne comprenez toujours pas, et la tentation de conclure que tout cela est une plaisanterie est très forte.
Ce sentiment est le point de départ légitime, et la plupart des livres sur le sujet le méprisent. Ils commencent par la théorie, supposent Duchamp acquis et Greenberg lu, et parlent à des gens qui n'ont pas besoin d'eux. Voici cinq livres seulement, dans un ordre qui suppose que vous partez de la perplexité, plus la liste précise des ouvrages qu'il ne faut surtout pas acheter d'abord.
D'abord, comprenez ce qui a changé, pas ce qui est beau
L'erreur de méthode est presque toujours la même. On aborde une œuvre contemporaine avec les questions qu'on pose à un tableau du Louvre : qu'est-ce que ça représente, est-ce que c'est bien fait, est-ce que c'est beau. Ces trois questions ne mordent pas. Elles glissent sur l'objet sans l'entamer, et on en conclut que l'objet est vide.
Les questions qui fonctionnent sont autres. Qu'est-ce que l'artiste a décidé, et qu'est-ce qu'il a délégué à d'autres. Où l'œuvre commence-t-elle et où finit-elle. Que se passerait-il si on la déplaçait ailleurs. Combien de temps dure-t-elle. Qui l'a montrée, et pourquoi maintenant.
Un parcours de lecture utile vous apprend à poser ces questions-là, dans cet ordre : d'abord le contexte, ensuite l'histoire des ruptures, ensuite seulement les outils d'analyse. Prendre le chemin inverse est la raison pour laquelle tant de gens abandonnent après deux chapitres.
Premier livre : Élisabeth Couturier, « L'art contemporain, mode d'emploi »
Élisabeth Couturier, « L'art contemporain, mode d'emploi » (Flammarion, collection Mode d'emploi, 2009, régulièrement réédité et actualisé sous le titre « Art contemporain ») Voir à la FnacL'art contemporain, mode d'emploi, de Élisabeth Couturier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Couturier a été critique d'art pendant des décennies, notamment à Paris Match, ce qui lui a donné l'habitude d'écrire pour des lecteurs qui ne sont pas du sérail. Le livre est organisé en entrées courtes : les notions, les dates, une trentaine d'œuvres commentées une par une, une liste de lieux.
Ce qu'il vous apprend précisément : le vocabulaire de base et la réfutation des objections les plus fréquentes. Vous saurez ce que veut dire installation, in situ, performance, ready-made, protocole. Vous aurez surtout entendu une réponse argumentée à la phrase « mon enfant de cinq ans en ferait autant », ce qui compte plus qu'on ne croit pour lever le blocage initial.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à regarder longtemps. C'est un livre de repères, pas d'expérience. Il vous rend une exposition praticable, il ne vous rend pas une œuvre passionnante.
Deuxième livre : Denys Riout, « Qu'est-ce que l'art moderne ? »
Denys Riout, « Qu'est-ce que l'art moderne ? » (Gallimard, Folio essais n°371, 2000, près de six cents pages, réimprimé sans interruption depuis) Voir à la FnacQu'est-ce que l'art moderne ?, de Denys Riout (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le vocabulaire du premier livre, ou l'équivalent.
Riout est professeur émérite d'histoire de l'art à Paris 1. Son livre couvre les avant-gardes du XXe siècle, les manifestes, les écoles, le monochrome, l'abstraction, et surtout la manière dont chaque rupture répond à la précédente. Il est épais, mais il se lit chapitre par chapitre sans ordre imposé.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi l'art contemporain a la forme qu'il a. Chaque geste qui vous paraît gratuit aujourd'hui est une réponse à un problème posé cinquante ans plus tôt. L'urinoir de Duchamp en 1917, le carré blanc de Malevitch, les monochromes d'Yves Klein : sans cette généalogie, un tas de bonbons dans un angle est incompréhensible. Avec elle, il devient discutable, ce qui est déjà énorme.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le contemporain proprement dit. Riout s'arrête largement au moment où l'histoire s'accélère. C'est volontaire, et c'est pourquoi le livre suivant existe.
Troisième livre : Nathalie Heinich, « Le paradigme de l'art contemporain »
Nathalie Heinich, « Le paradigme de l'art contemporain. Structures d'une révolution artistique » (Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2014, environ 380 pages) Voir à la FnacLe paradigme de l'art contemporain. Structures d'une révolution artistique, de Nathalie Heinich (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes. C'est le livre pivot de ce parcours.
Heinich est sociologue au CNRS, elle a passé trente ans à observer le monde de l'art comme on observe un milieu professionnel. Sa thèse tient en une phrase : l'art contemporain n'est pas la suite de l'art moderne, c'est un autre paradigme, avec d'autres règles de production, d'exposition, de reconnaissance et de vente.
Ce qu'il vous apprend précisément : que l'incompréhension du public n'est pas un accident mais un rouage du système. Quand la valeur d'une œuvre tient à sa transgression, l'indignation du visiteur fait partie du dispositif. Comprendre cela change tout, y compris votre droit à ne pas aimer. Vous cessez d'être disqualifié par votre perplexité.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à juger. Heinich décrit un fonctionnement, elle ne dit pas ce qui est bon. C'est une sociologue et elle tient à sa neutralité. Certains lecteurs la trouvent frustrante pour cette raison, moi je la trouve honnête.
Quatrième livre : Isabelle Ewig et Guitemie Maldonado, « Lire l'art contemporain »
Isabelle Ewig et Guitemie Maldonado, « Lire l'art contemporain. Dans l'intimité des œuvres » (Larousse, 2013, 240 pages abondamment illustrées) Voir à la FnacLire l'art contemporain. Dans l'intimité des œuvres, de Isabelle Ewig et Guitemie Maldonado (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le contexte et l'histoire, donc les trois étapes précédentes.
Les deux autrices enseignent l'histoire de l'art contemporain, l'une à la Sorbonne, l'autre à Paris 1. Le livre est organisé par gestes plutôt que par mouvements : caractériser, se souvenir, informer, réaliser, exposer, regarder. Chaque chapitre part d'œuvres précises et montre comment la forme et le contenu se déterminent l'un l'autre.
Ce qu'il vous apprend précisément : la méthode d'approche, œuvre par œuvre. C'est le premier livre de ce parcours qui vous met devant des pièces et vous accompagne dans la description. Vous y apprenez à distinguer ce qui relève du matériau, du lieu, de la durée, du spectateur. C'est l'outillage que le premier livre vous avait promis sans le donner.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le marché. Les autrices restent du côté de l'œuvre et de sa lecture. Pour l'argent, les institutions et la géopolitique, il faut le dernier titre.
Cinquième livre : Serge Guilbaut, « Comment New York vola l'idée d'art moderne »
Serge Guilbaut, « Comment New York vola l'idée d'art moderne. Expressionnisme abstrait, liberté et guerre froide » (Jacqueline Chambon, traduit de l'anglais par Catherine Fraixe, repris en poche chez Hachette Pluriel) Voir à la FnacComment New York vola l'idée d'art moderne. Expressionnisme abstrait, liberté et guerre froide, de Serge Guilbaut (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : tout ce qui précède, et un peu de curiosité pour l'histoire politique.
Guilbaut raconte comment Paris a perdu sa place de capitale artistique au profit de New York entre 1945 et 1955, et le rôle qu'y ont joué la presse, les collectionneurs, le département d'État et une certaine idée américaine de la liberté individuelle. Pollock y apparaît autant comme un peintre que comme un argument diplomatique.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le prestige d'une œuvre se fabrique, et par qui. Après ce livre, vous ne lirez plus jamais un communiqué de biennale de la même façon. C'est aussi le meilleur antidote à l'idée naïve que la qualité finit toujours par s'imposer d'elle-même.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le présent. Le livre s'arrête au milieu du siècle dernier. Les mécanismes qu'il décrit, eux, fonctionnent toujours, avec des foires à la place des ambassades.
Par où ne pas commencer
Voici la section qui vous fera gagner le plus de temps, et que les listes de rentrée ne font jamais.
« Après la fin de l'art » d'Arthur Danto (Seuil, 1996, traduit par Claude Hary-Schaeffer) est cité partout comme la porte d'entrée. Ce n'en est pas une. Danto est philosophe analytique, il argumente contre d'autres philosophes que vous ne connaissez pas, et sa thèse sur les Brillo Boxes de Warhol suppose déjà admis tout ce que Riout et Heinich mettent des centaines de pages à établir. Gardez-le pour plus tard, il vaut le détour à ce moment-là.
« Art et culture » de Clement Greenberg (Macula, 1988, traduit par Ann Hindry) pose le problème inverse. Greenberg est le grand critique de l'art moderne américain, et ses essais sont splendides, mais sa vision de la peinture pure est précisément celle contre laquelle l'art contemporain s'est construit. Le lire en premier vous donne une grille qui ne s'applique pas à ce que vous verrez dans une salle en 2026.
« Esthétique relationnelle » de Nicolas Bourriaud (Les Presses du réel, 1998) est le texte de référence sur l'art des années quatre-vingt-dix. Il est court, il est influent, et il est écrit dans une langue de conservateur qui découragera n'importe qui n'ayant pas déjà vu les œuvres dont il parle. C'est un livre de deuxième ou troisième année.
Enfin, méfiez-vous du grand format illustré à couverture souple qui promet l'art contemporain en cinq cents chefs-d'œuvre. Une œuvre contemporaine réduite à une photographie perd souvent l'essentiel : son échelle, sa durée, son odeur, la façon dont vous devez la contourner. Un livre de texte bien fait vaut mieux que trois kilos de reproductions.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Aucune lecture ne remplace le fait d'être dans la salle, et c'est plus vrai ici que pour la peinture ancienne.
Une installation de Christian Boltanski se joue dans le noir, avec des ampoules qui chauffent et un vertige d'échelle. Une pièce de James Turrell suppose vingt minutes d'adaptation de votre œil. Une performance n'existe qu'en durée. Rien de tout cela ne passe dans une reproduction, et un livre qui prétend le contraire vous ment. Les centres d'art régionaux, les Frac et beaucoup de musées municipaux sont gratuits ou presque, et souvent vides en semaine.
Un livre ne vous apprendra pas non plus à rester devant. Le geste le plus rentable de tout cet apprentissage est ridiculement simple : minuter cinq minutes devant une seule œuvre, sans lire le cartel, en écrivant ce que vous voyez. Trois séances de cet exercice vous en apprennent plus que le premier livre de cette liste. Presque personne ne le fait.
Enfin, un livre ne vous donnera pas le droit de ne pas aimer, alors que vous l'avez. Il existe des expositions médiocres, des artistes surcotés et des textes de salle qui masquent le vide sous le vocabulaire. Avoir des repères ne sert pas à tout approuver, cela sert à savoir pourquoi vous n'approuvez pas.
Après ces cinq livres
Vous aurez le vocabulaire, la généalogie des ruptures, la logique du milieu, une méthode d'approche et une idée de la façon dont le prestige se fabrique. C'est plus que ce dont disposent la plupart des gens qui commentent l'art contemporain, dans un sens comme dans l'autre.
La suite dépend de ce qui vous a accroché. Si c'est la sociologie, le reste de l'œuvre de Nathalie Heinich vous attend. Si c'est la théorie, Danto devient enfin lisible, puis Bourriaud. Si c'est l'image et sa fabrication, passez par les livres pour apprendre la photographie : la question de ce qui fait œuvre s'y pose de façon très concrète, et John Berger y sert de pont naturel vers l'art contemporain.
Vous pouvez aussi parcourir les rayons par genre pour repérer les collections de poche en histoire de l'art, qui sont bien meilleures que leur réputation, et le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à si la méthode vous a plu.
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