Quels livres pour apprendre l'histoire de l'art ?
Le scénario est presque toujours le même. On achète un gros panorama chronologique, on le lit du paléolithique au vingtième siècle en trois semaines, on referme avec le sentiment agréable d'avoir accompli quelque chose. Six mois plus tard, devant un tableau au musée, on ne sait toujours pas quoi en dire. On a lu de l'histoire, pas de l'art.
Le problème n'est pas le livre, c'est l'usage qu'on en fait. Un panorama vous donne une chronologie et des noms. Il ne vous apprend pas à regarder, et regarder est une compétence technique qui s'acquiert séparément, avec un autre type d'ouvrage. Voici quatre livres, à mener en parallèle plutôt qu'en file indienne, et ceux qu'il vaut mieux ne pas ouvrir en premier.
Le vrai problème : lire n'est pas regarder
Faites l'expérience. Prenez un tableau connu, « Les Ménines » de Vélasquez ou « Le Radeau de la Méduse » de Géricault, et écrivez cinq phrases sur ce que vous voyez. Pas ce que vous savez, ce que vous voyez. La plupart des gens sèchent à la troisième phrase.
C'est normal, et cela n'a rien à voir avec la culture. Une œuvre se lit avec des outils : la construction de l'espace, la direction des regards, la source de lumière, la hiérarchie des personnages, la manière dont la matière est posée, les objets qui portent un sens conventionnel. Ces outils ne s'apprennent pas dans une histoire de l'art générale, qui suppose acquis ce qu'elle ne montre pas.
D'où la règle qui organise ce parcours : un panorama et un manuel d'analyse d'image, ouverts en même temps, l'un nourrissant l'autre. Le panorama seul produit du bavardage. L'analyse seule produit de la technique sans repères.
Premier livre : Ernst Gombrich, « Histoire de l'art »
Ernst Gombrich, « Histoire de l'art » (Phaidon, régulièrement réédité, traduction française de Jacques Combe, Claude Lauriol et Dominique Collins, original anglais « The Story of Art » publié en 1950) Voir à la FnacHistoire de l'art, de Ernst Gombrich (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Gombrich, historien de l'art viennois installé à Londres, écrit ce livre pour des adolescents et il s'est vendu depuis à plusieurs millions d'exemplaires dans une trentaine de langues. Sa réussite tient à un parti pris : il ne raconte pas une succession de styles mais une chaîne de problèmes. Comment représenter la profondeur, comment rendre le mouvement, comment peindre la lumière. Chaque artiste hérite d'une solution et en cherche une meilleure.
Ce qu'il vous apprend précisément : la logique de l'enchaînement. Vous comprendrez pourquoi la peinture florentine du quinzième siècle s'obsède de perspective, ce que les Vénitiens font autrement, ce que l'impressionnisme rejette exactement. Les reproductions sont commentées dans le texte, ce qui est rare et précieux.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à analyser une œuvre par vous-même. Gombrich vous montre son regard, il ne vous entraîne pas. Et son récit reste centré sur l'Occident, avec un traitement bref des arts africains, asiatiques et précolombiens.
La consigne d'usage compte autant que le choix du livre : deux ou trois chapitres à la fois, jamais plus, et une pause de plusieurs jours entre les tranches.
Deuxième livre : Nadeije Laneyrie-Dagen, « Lire la peinture, tome 1 »
Nadeije Laneyrie-Dagen, « Lire la peinture. Tome 1, Dans l'intimité des œuvres » (Larousse, abondamment illustré) Voir à la FnacLire la peinture. Tome 1, Dans l'intimité des œuvres, de Nadeije Laneyrie-Dagen (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis. À ouvrir dès votre troisième chapitre de Gombrich, pas après l'avoir terminé.
Laneyrie-Dagen est professeure d'histoire de l'art à l'École normale supérieure. Son livre est construit comme un cours de regard : chaque double page prend une question, la composition, le cadrage, la lumière, le traitement du corps, la représentation du temps, et la démontre sur des œuvres reproduites en grand.
Ce qu'il vous apprend précisément : les gestes du regard. Repérer les lignes de force d'une composition, comprendre pourquoi un personnage placé légèrement à droite du centre change tout le sens d'une scène, identifier une source lumineuse impossible et se demander pourquoi le peintre l'a voulue. Vous ressortirez d'un chapitre avec une capacité nouvelle, ce qui n'arrive presque jamais avec un livre d'art.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la chronologie. Le livre circule entre les époques selon les besoins de la démonstration, ce qui est cohérent avec son projet mais suppose que vous ayez un panorama à côté. C'est exactement pour cette raison que les deux se lisent ensemble.
C'est le livre pivot de cette liste. Si vous n'en achetez qu'un, achetez celui-ci et complétez la chronologie autrement.
Troisième livre : « Lire la peinture, tome 2 »
Nadeije Laneyrie-Dagen, « Lire la peinture. Tome 2, Dans le secret des ateliers » (Larousse) Voir à la FnacLire la peinture. Tome 2, Dans le secret des ateliers, de Nadeije Laneyrie-Dagen (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le premier tome, ou une pratique déjà solide du regard.
Le second volume change d'angle : il traite la fabrication. Les supports, le bois puis la toile, la préparation des couleurs, la fresque, l'huile, les vernis, le rôle des assistants, la commande, le contrat, le prix payé au peintre.
Ce qu'il vous apprend précisément : que les œuvres sont des objets matériels produits dans des conditions concrètes. Un retable n'a pas été peint parce qu'un artiste avait quelque chose à dire mais parce qu'une confrérie a signé un contrat qui précisait le nombre de figures et la qualité du bleu employé. Cette dimension économique et technique manque totalement aux panoramas, et elle transforme la manière dont vous regardez un musée.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'interprétation savante. Vous saurez comment un tableau a été fabriqué, pas ce que le débat universitaire dit de son sujet.
Ce volume est facultatif si votre curiosité vous porte plutôt vers les périodes récentes, où la question des ateliers se pose autrement.
Quatrième livre : Élie Faure, « Histoire de l'art »
Élie Faure, « Histoire de l'art » (Gallimard, Folio essais, cinq volumes : « L'Art antique », « L'Art médiéval », « L'Art renaissant », « L'Art moderne » en deux tomes, auxquels s'ajoute « L'Esprit des formes ») Voir à la FnacHistoire de l'art, de Élie Faure (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Rédigée entre 1909 et 1921. Prérequis : avoir la chronologie en tête, donc les étapes précédentes.
Faure était médecin, pas universitaire, et il écrit une prose qui n'a pas d'équivalent en français sur l'art. Ses pages sur la sculpture égyptienne ou sur Rembrandt sont des morceaux de littérature.
Ce qu'il vous apprend précisément : que l'on peut éprouver une œuvre et pas seulement l'identifier. Après deux manuels, Faure vous rend la sensation. Il assume des jugements, des enthousiasmes, des injustices, et cela réveille un regard que la méthode a tendance à mécaniser.
Ce qu'il ne vous apprend pas, et il faut le dire clairement : l'état actuel du savoir. L'ouvrage a plus d'un siècle, certaines attributions ont été révisées et certains passages sur les civilisations non européennes portent les préjugés de leur époque. Lisez-le comme un grand texte, pas comme une référence.
Un usuel complète bien cet ensemble : « L'ABCdaire de l'histoire de l'art » (Flammarion, collection ABCdaire), petit format organisé en entrées courtes, utile pour vérifier une période ou un terme sans rouvrir un pavé. Ce n'est pas un livre qui se lit, c'est un livre qui se consulte, et c'est très bien ainsi.
Par où ne pas commencer
Les beaux livres illustrés de grand format, ceux qu'on offre à Noël. Les reproductions sont superbes et le texte, quand il existe, se limite à des légendes. Ils font de très bons objets et de très mauvais professeurs.
Les manuels universitaires généraux, du type de ceux utilisés dans les cursus anglo-saxons. Ils sont exhaustifs, structurés pour accompagner un cours et un enseignant qui hiérarchise. Seul devant, vous aurez cinq cents artistes et aucune ligne directrice.
Les « Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » de Giorgio Vasari, publié en 1550. C'est une source capitale, c'est aussi un texte du seizième siècle rempli d'anecdotes invérifiables que Vasari raconte pour prouver la supériorité de Florence. Passionnant en cinquième lecture, trompeur en première.
Les livres consacrés à une seule période avant d'avoir la carte. Une monographie sur le baroque romain est excellente le jour où vous savez ce qui vient avant et après. Sans cela, vous mémorisez des noms flottants.
Enfin, l'art contemporain. Il obéit à des règles différentes, où le contexte et le discours comptent souvent plus que ce que l'œil perçoit, et les outils d'analyse de la peinture classique n'y suffisent pas. Ce parcours s'arrête raisonnablement au début du vingtième siècle. Pour la suite, nous lui avons consacré un article distinct, quels livres pour apprendre l'art contemporain, avec d'autres titres et un autre ordre : les deux listes ne se recoupent pas, et c'est volontaire.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Aucune reproduction ne rend l'échelle. Un tableau de deux mètres cinquante et une miniature de vingt centimètres occupent la même page dans un livre, et l'expérience réelle n'a rien à voir. La matière non plus ne se reproduit pas : l'épaisseur d'un empâtement, la trace d'un pinceau, le craquelé d'un vernis, tout cela disparaît à l'impression.
Le musée est donc une partie du programme, à condition de le visiter autrement. Trois œuvres, dix minutes chacune, votre carnet ouvert. Écrivez ce que vous voyez avant de lire le cartel. La plupart des visiteurs font l'inverse et lisent l'étiquette qui leur dit quoi penser.
Enfin, un livre ne vous corrigera jamais. Vous pouvez regarder de travers pendant des années sans que personne ne vous le dise. Une visite guidée par un conférencier, un cours du soir dans une école du Louvre ou une université populaire, un ami qui connaît le sujet, corrigent en une heure ce que dix chapitres laissent passer. Beaucoup de musées français proposent des visites thématiques à prix modeste, et elles valent très cher en apprentissage.
Après ces quatre livres
Vous aurez la chronologie, une méthode de regard, la compréhension matérielle des œuvres et le souvenir d'une écriture qui vous a fait aimer tout cela. Devant un tableau inconnu, vous saurez par où entrer, ce qui est le seul objectif sérieux.
La suite se choisit par affinité. Si une période vous a retenu, prenez une monographie sur un peintre précis, elles sont souvent excellentes et bon marché en poche. Si c'est la technique qui vous a pris, allez vers les livres de restaurateurs et de conservateurs. Si c'est le sens des images, allez vers l'iconographie et Panofsky, qui devient lisible une fois cette base acquise.
Pour la suite du chemin, le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à couvre les domaines voisins, et le catalogue par genres permet de repérer les éditions récentes, ce qui compte beaucoup sur les ouvrages illustrés.
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