Quels livres pour apprendre l'épistémologie ?
Il existe un accident de parcours très fréquent chez les lecteurs qui découvrent l'épistémologie tout seuls. On entend parler de Popper et de la réfutabilité, on entend parler de Kuhn et des changements de paradigme, on achète les deux, on les lit dans cet ordre, et on en ressort avec une conviction que ni l'un ni l'autre n'a jamais défendue : que la science serait au fond une affaire de conventions, de consensus provisoires et de rapports de force entre communautés.
Cette conclusion se répand vite, elle est confortable, et elle est fausse. Popper passe sa vie à défendre la rationalité de la science contre ceux qui la ramènent à une croyance parmi d'autres. Kuhn a passé les vingt dernières années de la sienne à se défendre de l'usage relativiste qu'on faisait de son travail. Ce qui produit le contresens n'est pas leur contenu, c'est l'ordre dans lequel on les ouvre.
D'où le principe de ce parcours, et il est simple : la synthèse d'abord, les originaux à la fin. Quatre livres.
Ce que le mot recouvre exactement
Avant d'acheter quoi que ce soit, une précision qui évite des commandes inutiles.
En français, épistémologie désigne l'étude critique des sciences : leurs méthodes, leurs concepts, ce qu'elles peuvent légitimement prétendre établir, la façon dont elles changent. C'est à peu près l'équivalent de ce qu'on appelle aussi philosophie des sciences.
En anglais, « epistemology » veut dire tout autre chose : la théorie de la connaissance en général, y compris celle de vos perceptions quotidiennes, et la discipline dont il est question ici s'appelle « philosophy of science ». Une bibliographie anglophone intitulée epistemology vous enverra donc vers Descartes, Hume et les débats contemporains sur la justification des croyances, ce qui est passionnant et n'est pas ce que vous cherchez. Vérifiez toujours de quel côté de cette frontière se situe la liste qu'on vous recommande.
Premier livre : Alan Chalmers, « Qu'est-ce que la science ? »
Alan F. Chalmers, « Qu'est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend » (La Découverte, 1987, traduit de l'anglais par Michel Biezunski, repris au Livre de Poche dans la collection Biblio essais ; original « What is this thing called science? », 1976) Voir à la FnacQu'est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend, de Alan F. Chalmers (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Chalmers est australien, il a été formé en physique avant de passer à l'histoire et à la philosophie des sciences, et son livre est devenu le manuel d'introduction le plus utilisé dans le monde anglophone pour une raison précise : il ne triche pas sur la difficulté et il n'écrase personne.
Ce qu'il vous apprend précisément : la structure d'une controverse. Chalmers part de l'idée naïve que la science consisterait à accumuler des observations, montre pourquoi elle ne tient pas, puis introduit chaque auteur comme une réponse au problème laissé par le précédent. Vous ne lisez pas quatre portraits, vous suivez un argument qui se déplace. C'est exactement ce dont vous aurez besoin plus tard pour ne pas prendre Popper pour un sceptique.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail de chaque œuvre. Chalmers résume, et résumer un philosophe c'est le trahir un peu. Il le sait et le dit. Prenez ce livre pour ce qu'il est, le plan du bâtiment avant la visite.
Deuxième livre : Léna Soler, « Introduction à l'épistémologie »
Léna Soler, « Introduction à l'épistémologie » (Ellipses, troisième édition en 2019, préface de Bernard d'Espagnat) Voir à la FnacIntroduction à l'épistémologie, de Léna Soler (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : Chalmers, ou l'équivalent.
Soler enseigne à Nancy et travaille sur la contingence des résultats scientifiques. Son livre est plus austère que le précédent, plus systématique aussi : il traite les grandes questions classiques une par une, la nature des théories, le statut de l'observation, l'idée de vérité, le réalisme scientifique, en présentant à chaque fois l'éventail des réponses proposées.
Ce qu'il vous apprend précisément : à poser correctement les questions. Chalmers vous raconte une histoire, Soler vous donne une méthode d'analyse. Quand vous lirez un texte original, c'est cette grammaire qui vous permettra de repérer sur quel point exact l'auteur se distingue de ses adversaires, plutôt que de retenir sa formule la plus frappante.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à aimer la discipline. Le ton est celui d'un cours, l'écriture est claire mais sans séduction, et certains chapitres demandent une deuxième lecture. C'est le livre le moins agréable de cette liste, et probablement le plus utile.
Troisième livre : Gaston Bachelard, « La Formation de l'esprit scientifique »
Gaston Bachelard, « La Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective » (Vrin, 1938, environ deux cent cinquante pages, toujours au catalogue) Voir à la FnacLa Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, de Gaston Bachelard (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou une familiarité avec l'histoire des sciences.
Bachelard a été employé des postes, puis professeur de physique et de chimie en collège, puis professeur à la Sorbonne. Ce parcours se voit dans ce livre, qui est le seul de cette liste écrit par quelqu'un qui a longtemps regardé des élèves ne pas comprendre.
Ce qu'il vous apprend précisément : la notion d'obstacle épistémologique. L'idée est qu'on ne connaît pas contre l'ignorance mais contre une connaissance antérieure, des images, des intuitions, des métaphores confortables qui bloquent l'accès au concept. Bachelard va chercher ses exemples dans les traités de physique et de chimie du dix-huitième siècle, où des auteurs sérieux expliquent des phénomènes par l'éponge, par la digestion ou par le sexe des substances. On rit d'abord, puis on se reconnaît, ce qui est tout l'effet recherché.
Ce qu'il ne vous apprend pas : une doctrine claire sur la validation des théories. Bachelard n'écrit pas comme un analyste anglo-saxon, il écrit par éclats, avec des formules qui s'impriment et des chapitres qui ne s'enchaînent pas mécaniquement. C'est une autre tradition, française, qui a irrigué toute l'histoire des sciences telle qu'on la pratique ici. Notre sélection de livres pour apprendre l'histoire des sciences prolonge exactement cette veine.
Quatrième livre : Karl Popper, « La Logique de la découverte scientifique »
Karl R. Popper, « La Logique de la découverte scientifique » (Payot, collection Bibliothèque scientifique, 1973 pour l'édition française, traduit par Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux, préface de Jacques Monod ; original allemand « Logik der Forschung », 1934, version anglaise augmentée en 1959) Voir à la FnacLa Logique de la découverte scientifique, de Karl R. Popper (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes, sans exception.
C'est le texte original, et c'est le moment où le parcours se justifie. Popper y démonte l'idée qu'une théorie puisse être établie par accumulation de cas favorables, et lui substitue un critère de démarcation : une proposition n'appartient à la science que si l'on peut spécifier ce qui, observé, la ferait tomber.
Ce qu'il vous apprend précisément : à quel point ce critère est exigeant, et combien il a été mal compris. Popper ne dit pas que la science est incertaine par nature et donc discutable à volonté. Il dit qu'une théorie qui s'expose au démenti et y résiste vaut infiniment mieux qu'une théorie qui explique tout et n'interdit rien. La différence entre ces deux lectures sépare l'usage sérieux du critère de son usage de tribune.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à écrire lisiblement. Le livre est technique par endroits, avec des passages de logique formelle et de probabilités qu'on peut traverser sans tout suivre. La préface de Monod, biologiste et prix Nobel, aide à comprendre pourquoi ce texte a compté pour des scientifiques en exercice et pas seulement pour des philosophes.
Par où ne pas commencer
Voici les erreurs qui coûtent le plus de temps, et elles concernent presque toutes des livres excellents.
« La Structure des révolutions scientifiques » de Kuhn en premier. C'est le livre le plus cité du domaine, il est court, il se lit bien, et c'est précisément le piège. Sans cadrage préalable, on en tire deux slogans, paradigme et incommensurabilité, qui servent ensuite à liquider n'importe quel résultat déplaisant. Kuhn a passé des années à protester contre cet usage. Lisez-le après Chalmers, ou dans le cadre d'une histoire des sciences, où il prend sa place réelle.
« Contre la méthode » de Feyerabend, chez Seuil, pour la même raison en pire. Le livre est provocateur par choix délibéré, il est drôle, et il suppose que vous connaissiez déjà tout ce contre quoi il s'amuse. Le lire en premier revient à assister à la parodie sans avoir vu la pièce.
Les livres qui promettent de vous apprendre à repérer les fausses informations. Ils sont souvent très bons et ils traitent une autre question, pratique et immédiate. Si c'est ce que vous cherchez réellement, allez plutôt voir notre sélection de livres pour apprendre l'esprit critique, qui répond à ce besoin sans passer par un siècle de philosophie.
Les anthologies de textes commentés. Trois pages extraites de Carnap, quatre de Quine, sans le système autour, ne veulent rien dire et donnent l'illusion d'avoir lu ces auteurs. Un texte court en entier vaut mieux qu'un extrait d'un texte long.
Enfin, les essais qui annoncent la fin d'une science ou la crise de la méthode scientifique. Il en paraît régulièrement, ils se vendent, et ils supposent chez le lecteur exactement le discernement que le lecteur vient chercher.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Un livre ne vous donnera pas les cas. L'épistémologie discute d'exemples précis, l'astronomie copernicienne, la chimie de Lavoisier, la relativité, la dérive des continents, et si ces épisodes ne sont pour vous que des noms, les démonstrations resteront verbales. Lisez en parallèle un ou deux récits d'histoire des sciences. Le gain est immédiat.
Un livre ne vous donnera pas non plus l'expérience du laboratoire. Il y a une différence considérable entre savoir qu'une théorie est réfutable et avoir vu une mesure aberrante qu'on ne sait pas expliquer un vendredi soir. Si vous en avez la possibilité, parlez à des chercheurs, assistez à un séminaire ouvert, écoutez comment ils discutent d'un résultat douteux entre eux. Vous entendrez de l'épistémologie appliquée que personne n'écrit jamais.
Enfin, un livre ne vous contredira pas. C'est vrai partout et particulièrement ici, où le risque de sortir avec une certitude trop propre est élevé. Résumez en une page l'argument d'un chapitre que vous venez de lire, puis faites lire cette page à quelqu'un qui n'est pas d'accord. Cet exercice ingrat vaut trois lectures supplémentaires.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors une carte des positions, une méthode pour poser les questions, une tradition française de l'obstacle et un texte fondateur lu de première main. C'est plus que ce dont disposent beaucoup de gens qui emploient le mot paradigme dans une conversation.
La suite dépend de ce qui vous a accroché. Si c'est la démarcation, allez vers Quine, Lakatos et les débats sur le réalisme. Si ce sont les communautés savantes et leurs pratiques, la sociologie des sciences vous attend, et Kuhn devient enfin lisible pour ce qu'il est. Si c'est la question de la connaissance en général, plus large et plus ancienne, notre sélection de livres pour apprendre la philosophie donne le parcours d'entrée. Vous pouvez aussi repérer les éditions de poche annotées dans le catalogue par genre, qui font une vraie différence sur ces textes. Et si cette manière d'apprendre par un ordre imposé vous convient, le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à fonctionne sur le même principe.
Par quel livre commencer l'épistémologie quand on part de zéro ?
Pourquoi ne pas commencer directement par Popper ?
L'épistémologie mène-t-elle au relativisme ?
Épistémologie et philosophie des sciences, est-ce la même chose ?
Faut-il un bagage scientifique pour lire ces livres ?
Est-ce utile en dehors de la philosophie ?
Combien de temps pour ce parcours ?
Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.