Listes et sélectionsLivres pour apprendre

Quels livres pour apprendre l'histoire des sciences ? 4 titres dans l'ordre où les lire

Quatre livres pour comprendre comment la science avance vraiment, par les impasses et les controverses plutôt que par les génies solitaires, avec ce que chacun apprend et ceux à éviter d'abord.

L'équipe Relit9 min de lecture

Les livres de ce parcours, dans l'ordre

LivrePourquoiAcheter
Il était sept fois la révolution. Albert Einstein et les autresÉtienne KleinVoir Il était sept fois la révolution. Albert Einstein et les autres, de Étienne Klein à la Fnac (lien affilié)
Éléments d'histoire des sciencesMichel Serres (dir.)Voir Éléments d'histoire des sciences, de Michel Serres (dir.) à la Fnac (lien affilié)
Du monde clos à l'univers infiniAlexandre KoyréVoir Du monde clos à l'univers infini, de Alexandre Koyré à la Fnac (lien affilié)
La Structure des révolutions scientifiquesThomas S. KuhnVoir La Structure des révolutions scientifiques, de Thomas S. Kuhn à la Fnac (lien affilié)

Quels livres pour apprendre l'histoire des sciences ?

Newton et la pomme. Archimède dans sa baignoire. Galilée lâchant deux boules du haut de la tour de Pise. Ces trois scènes ont en commun d'être douteuses, et d'être à peu près tout ce que la plupart d'entre nous retiennent de l'histoire des sciences.

Elles racontent la même histoire, celle d'un individu supérieur qui voit soudain ce que personne n'avait vu. C'est une histoire agréable, et elle est fausse dans à peu près chacun de ses éléments. Les découvertes s'étalent sur des décennies, elles se font à plusieurs, elles empruntent à des traditions dont on ne parle jamais, et une bonne partie des théories défendues avec ferveur par des chercheurs compétents se sont révélées entièrement erronées.

Quatre livres suffisent pour remplacer ce récit par quelque chose de plus juste et, curieusement, de plus passionnant.


Le seul critère qui compte au moment de choisir

Il y a un test très simple à faire en librairie, et il élimine les trois quarts du rayon en deux minutes.

Ouvrez le livre au hasard et cherchez une controverse. Un ouvrage sérieux nomme les adversaires d'une théorie, expose leurs arguments avec sérieux, et explique ensuite pourquoi ils ont fini par perdre. Un ouvrage médiocre enchaîne les portraits de visionnaires incompris et les moments d'illumination, avec des transitions du type puis vint Untel, qui comprit.

La différence n'est pas cosmétique. Dans le premier cas, vous apprenez comment une communauté humaine finit par trancher entre deux explications concurrentes, ce qui est le sujet réel. Dans le second, vous lisez une hagiographie où la science apparaît comme une suite de bonnes idées ayant remplacé de mauvaises idées, ce qui n'explique rien du tout.

Le parcours qui suit part du plus accessible et va vers le plus exigeant. Trois des quatre titres se lisent sans le moindre bagage scientifique.

Premier livre : Étienne Klein, « Il était sept fois la révolution »

Étienne Klein, « Il était sept fois la révolution. Albert Einstein et les autres » (Flammarion, 2005, repris dans la collection Champs sciences, environ deux cent quarante pages) Voir à la FnacIl était sept fois la révolution. Albert Einstein et les autres, de Étienne Klein (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.

Klein est physicien au Commissariat à l'énergie atomique et il a une qualité rare : il sait écrire sans faire semblant que tout est simple. Le livre suit sept physiciens dans les années où la mécanique quantique se construit, entre 1925 et 1935 environ : Einstein, Dirac, Pauli, Schrödinger, Ehrenfest, Gamow, Majorana.

Ce qu'il vous apprend précisément : que la découverte se vit de l'intérieur comme un désordre. Einstein passe la fin de sa vie à refuser une théorie qu'il a contribué à fonder. Ehrenfest se suicide. Majorana disparaît sans que l'on sache ce qu'il est devenu. Ces destins ne sont pas des anecdotes ajoutées pour le pittoresque, ils montrent le prix intellectuel et humain d'un moment où plus personne ne savait ce qui était vrai.

Ce qu'il ne vous apprend pas : la longue durée. Klein travaille sur dix ans et sur un domaine unique. Vous en sortez avec une intuition juste de ce qu'est une crise scientifique, sans aucune vue d'ensemble. C'est le rôle du livre suivant.

Deuxième livre : Michel Serres (dir.), « Éléments d'histoire des sciences »

Michel Serres (dir.), « Éléments d'histoire des sciences » (Bordas, 1989, environ cinq cent soixante-quinze pages ; réédité depuis, on le trouve aussi en occasion en édition illustrée) Voir à la FnacÉléments d'histoire des sciences, de Michel Serres (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : de la curiosité et l'acceptation de ne pas le lire d'un bout à l'autre.

Attention à un détail bibliographique qui trompe beaucoup de monde : ce volume est régulièrement attribué aux éditions Larousse. Il a bien paru chez Bordas, à la suite de rencontres à la Fondation des Treilles, et il est signé par une équipe considérable, Isabelle Stengers, Bruno Latour, Bernadette Bensaude-Vincent, Catherine Goldstein, Françoise Micheau, Jean-Marc Drouin et d'autres.

Ce qu'il vous apprend précisément : à penser en termes de bifurcations plutôt que d'étapes. Le principe de l'ouvrage est de s'arrêter sur les moments où les sciences auraient pu prendre une autre direction, et de montrer ce qui a fait pencher la balance. Les chapitres sur les mathématiques mésopotamiennes et sur la science arabe corrigent un tropisme européen qui reste écrasant dans la vulgarisation courante.

Ce qu'il ne vous apprend pas : une thèse unifiée. C'est un ouvrage collectif, les chapitres sont d'inégale difficulté et n'ont pas exactement la même position théorique. Piochez selon vos intérêts, revenez-y sur plusieurs mois, ne cherchez pas à le lire linéairement. C'est un ouvrage de fond, à garder à portée de main.

Troisième livre : Alexandre Koyré, « Du monde clos à l'univers infini »

Alexandre Koyré, « Du monde clos à l'univers infini » (Gallimard, 1962 pour l'édition française, traduit de l'anglais par Raïssa Tarr ; original « From the Closed World to the Infinite Universe », 1957 ; disponible en collection Tel) Voir à la FnacDu monde clos à l'univers infini, de Alexandre Koyré (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ trois cent cinquante pages. Prérequis : les deux premières étapes, ou l'équivalent.

Koyré, philosophe et historien des sciences d'origine russe, a fondé une manière de faire de l'histoire des sciences dont tout le vingtième siècle est sorti. Son objet ici est la période qui va de Copernic à Newton, et son propos tient en une phrase : la révolution astronomique n'est pas d'abord une affaire d'observations meilleures, c'est un changement de ce que les gens estimaient concevable.

Ce qu'il vous apprend précisément : que les obstacles à une découverte sont souvent conceptuels et non techniques. Le cosmos médiéval était fini, hiérarchisé, avec une place assignée à chaque chose. Passer à un espace infini et homogène, où aucun lieu n'a de privilège, demandait de renoncer à un ordre du monde entier, et pas seulement de mieux regarder le ciel. Koyré suit ce basculement chez Nicolas de Cues, Bruno, Kepler, Descartes, Newton.

Ce qu'il ne vous apprend pas : le rôle du contexte social et matériel. Koyré est un intellectualiste, il travaille sur les idées et néglige les instruments, les ateliers, les financements et les métiers. L'histoire des sciences a beaucoup corrigé ce point depuis, et c'est une raison supplémentaire de ne pas s'arrêter là.

Quatrième livre : Thomas Kuhn, « La Structure des révolutions scientifiques »

Thomas S. Kuhn, « La Structure des révolutions scientifiques » (Flammarion, collection Champs, 1983 pour la traduction française par Laure Meyer ; original « The Structure of Scientific Revolutions », 1962) Voir à la FnacLa Structure des révolutions scientifiques, de Thomas S. Kuhn (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ deux cent quatre-vingts pages. Prérequis : avoir déjà en tête quelques épisodes concrets, faute de quoi l'argument reste abstrait.

Kuhn était physicien de formation avant de devenir historien, et il a écrit le livre le plus discuté de la discipline. Sa thèse : la science ne progresse pas par accumulation régulière mais par longues périodes de travail à l'intérieur d'un cadre admis, suivies de crises et de basculements où le cadre lui-même change.

Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi ressemble le travail scientifique ordinaire, celui de l'immense majorité des chercheurs, qui ne renversent rien du tout et résolvent des problèmes à l'intérieur d'un cadre reçu. Kuhn appelle cela la science normale, et c'est le concept le plus utile du livre, bien plus que le mot paradigme qui a été galvaudé jusqu'à l'insignifiance.

Une opinion, que je vous donne franchement : ce livre est aujourd'hui plus cité que lu, et souvent invoqué par des gens qui veulent faire passer une théorie marginale pour un paradigme émergent. Kuhn ne dit rien de tel. Sa description des ruptures est d'ailleurs jugée trop tranchée par les historiens actuels, qui insistent davantage sur les continuités. Lisez-le comme une thèse fondatrice avec laquelle discuter, ce qu'elle est.

Par où ne pas commencer

Les grandes fresques du type histoire de tout. « Une histoire de tout, ou presque » de Bill Bryson (Payot, 2007, traduit par Françoise Bouillot) est un livre plaisant et honnête dans son genre, primé et abondamment vendu, mais son genre est le divertissement cultivé. Il enfile les anecdotes de savants excentriques sur six cents pages, ce qui renforce exactement le récit des personnages hauts en couleur que vous cherchez à quitter. Excellent en cinquième position, mauvais en première.

Les biographies de génies isolés. Une vie d'Einstein, une vie de Marie Curie, une vie de Darwin : ces livres sont souvent très bons individuellement, et lus au départ ils installent une vision de la science comme suite de destins exceptionnels. Le laboratoire, les assistants, les concurrents et les échecs y occupent la portion congrue.

Les histoires disciplinaires écrites par des praticiens sans formation historique. Un physicien racontant l'histoire de la physique tend à juger le passé à l'aune du présent, et à distribuer les bons points selon que les auteurs anciens ont eu raison ou tort par rapport à ce que l'on sait aujourd'hui. C'est le péché capital du domaine, il porte un nom, le présentisme, et il rend le passé incompréhensible.

Enfin, une mise en garde sur un format : méfiez-vous des ouvrages construits en chronologie de dates et de découvertes, une par page. Ils donnent une impression de rigueur et suppriment précisément ce qui compte, à savoir le temps passé à se tromper entre deux entrées.

Ce que les livres ne feront pas à votre place

Ils ne vous montreront pas un laboratoire. C'est une limite réelle, et elle explique beaucoup de malentendus sur la science contemporaine. Les musées de sciences, les visites d'observatoires et les journées portes ouvertes des instituts de recherche donnent en deux heures une idée de la lenteur, du bricolage et de la négociation de crédits que trois cents pages ne transmettent pas.

Ils ne remplaceront pas non plus la lecture d'un texte d'époque. Vingt pages du « Dialogue sur les deux grands systèmes du monde » de Galilée, ou quelques lettres de correspondance savante du dix-septième siècle, vous apprennent en une soirée ce qu'aucun commentaire ne restitue : le ton, les précautions, la manière de s'adresser à un adversaire, la peur de se tromper publiquement. Les éditions annotées existent et sont abordables.

Enfin, et c'est peut-être le plus important, aucun de ces livres ne vous rendra compétent pour juger une controverse scientifique en cours. Comprendre comment la science a tranché autrefois ne dit pas comment elle tranchera demain, et l'histoire des sciences est parfois détournée par des gens qui, ayant appris que des consensus ont été renversés, en concluent que le consensus actuel ne vaut rien. C'est un contresens complet sur la discipline.

Après ces quatre livres

Vous aurez alors un cas concret vécu de l'intérieur, une vue d'ensemble sur la longue durée, une révolution suivie pas à pas et un cadre théorique pour penser les ruptures. C'est de quoi lire un article de presse scientifique avec un œil différent.

La suite dépend de ce qui vous a accroché. Si c'est la dimension sociale et matérielle absente de Koyré, allez vers les études sociales des sciences et vers l'histoire des instruments. Si ce sont les mathématiques, il existe des histoires spécialisées remarquables sur l'algèbre et sur le calcul infinitésimal. Si c'est la médecine, c'est un continent en soi, avec ses propres classiques.

Le prolongement le plus utile est probablement méthodologique : notre article sur quels livres pour apprendre l'esprit critique donne les outils pour appliquer au présent ce que vous aurez compris du passé. Vous pouvez aussi croiser avec quels livres pour apprendre la physique, qui traite du contenu des théories plutôt que de leur fabrication, et avec quels livres pour apprendre l'histoire pour la méthode historique elle-même. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à fonctionne sur le même principe.

Par quel livre commencer l'histoire des sciences ?

Par « Il était sept fois la révolution » d'Étienne Klein, chez Flammarion. Le livre suit sept physiciens du premier vingtième siècle, dont plusieurs ont échoué ou se sont trompés, et il montre la fabrique d'une théorie au lieu d'en célébrer le résultat. Il est court, écrit pour être lu, et il vous vaccine dès la première étape contre le récit des grands hommes qui domine la vulgarisation courante.

Faut-il avoir un bagage scientifique pour lire ces livres ?

Pas pour les trois premiers. L'histoire des sciences porte sur les manières de raisonner, les institutions et les controverses, davantage que sur les équations. Vous pouvez comprendre pourquoi la physique aristotélicienne a résisté deux mille ans sans savoir résoudre une intégrale. Un niveau de lycée scientifique aide sur certains chapitres techniques, il n'est jamais indispensable.

L'histoire des sciences est-elle un récit de progrès continu ?

Non, et c'est précisément ce que ces livres corrigent. Le phlogistique, les fluides caloriques, l'éther luminifère ou la génération spontanée ont été des théories sérieuses, défendues par des chercheurs compétents, avant d'être abandonnées. Une théorie fausse n'est pas une bêtise : c'est souvent la meilleure explication disponible avec les instruments et les concepts de son époque, ce qui devrait rendre modeste sur les nôtres.

Quelle différence entre histoire des sciences et vulgarisation scientifique ?

La vulgarisation vous explique ce que l'on sait aujourd'hui, en général sous une forme aussi claire que possible. L'histoire des sciences vous explique comment on en est arrivé là, avec les hésitations, les fraudes, les financements et les débats que la version finale efface. Les deux se complètent, mais elles ne répondent pas à la même question et il vaut mieux ne pas les confondre en librairie.

Kuhn et sa notion de paradigme sont-ils encore d'actualité ?

Le vocabulaire de Kuhn a été si largement repris, souvent hors de son domaine, qu'il en est devenu flou. Les historiens des sciences discutent aujourd'hui sa vision des ruptures, qu'ils jugent trop tranchée par rapport aux continuités réelles. Le livre reste néanmoins la meilleure entrée dans le problème, à condition de le lire comme une thèse fondatrice à discuter et non comme un état des lieux de la discipline.

Comment repérer un bon livre d'histoire des sciences en librairie ?

Ouvrez-le à un chapitre au hasard et cherchez une controverse. Si l'auteur nomme les opposants d'une théorie et expose leurs arguments avant de dire pourquoi ils ont perdu, le livre est sérieux. S'il enchaîne les portraits de génies incompris et les moments d'illumination, vous tenez un livre de storytelling. La présence de notes et d'une bibliographie qui renvoie à des sources d'époque est un second indice fiable.

Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.

Découvre des livres près de chez toi

Sur Relit, explore les livres partagés par les lecteurs autour de toi et trouve ta prochaine lecture.

Essayer gratuitement

À lire aussi