Quels livres pour apprendre le théâtre ?
Un scénario se répète chaque automne. Quelqu'un s'inscrit à un cours, veut préparer le terrain, achète « La Formation de l'acteur » de Stanislavski, et se retrouve devant le récit d'un jeune homme nommé Kostia qui prend des notes sur les leçons d'un certain Tortsov. Il cherche des exercices, il trouve un roman pédagogique. Trois chapitres plus tard, le livre est refermé.
Le problème n'est pas le livre, il est excellent. Le problème est l'attente. Ces ouvrages n'ont jamais été conçus pour apprendre à jouer, parce que jouer ne s'apprend pas dans un fauteuil. Ils servent à comprendre ce que vous faites en cours, à mettre un nom sur ce qui coince, à savoir ce que d'autres ont cherché avant vous.
Deuxième problème, moins visible : presque toutes les listes disponibles en français traitent le théâtre comme une affaire de texte et d'intériorité, et laissent de côté tout le versant corporel. Or il existe une autre voie, aussi ancienne et aussi solide, qui part du mouvement.
Quatre livres, donc, dans un ordre qui met ces deux voies face à face.
Ce que vous cherchez, exactement
Trois personnes disent vouloir apprendre le théâtre sans vouloir la même chose.
La première veut monter sur un plateau, dans un atelier amateur ou une école. Elle a besoin de comprendre le travail de l'acteur, et surtout d'un cours : le livre l'accompagne, il ne la précède pas.
La deuxième veut mieux lire et mieux voir. Elle va au spectacle, elle achète des pièces, elle voudrait comprendre ce qui distingue une mise en scène d'une autre. C'est un travail d'analyse, avec sa propre bibliographie.
La troisième cherche à écrire ou à mettre en scène. Elle finira par avoir besoin des deux précédentes, et de la dramaturgie en plus, qui est un domaine à part.
Le parcours ci-dessous couvre les trois, avec une insistance sur la première, parce que c'est le cas le plus fréquent et le plus mal servi.
Premier livre : Constantin Stanislavski, « La Formation de l'acteur »
Constantin Stanislavski, « La Formation de l'acteur » (Payot, Petite Bibliothèque Payot, traduit par Élisabeth Janvier, introduction de Jean Vilar, régulièrement réédité) Voir à la FnacLa Formation de l'acteur, de Constantin Stanislavski (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, à condition de savoir ce que vous ouvrez.
Stanislavski a fondé le Théâtre d'Art de Moscou en 1898 et passé quarante ans à chercher pourquoi un acteur est juste un soir et faux le lendemain. Son livre prend la forme d'un journal tenu par un élève pendant une année de cours. On y suit des séances entières, des échecs, des exercices qui ratent, un professeur qui reprend.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le jeu repose sur des opérations concrètes, pas sur l'inspiration. La concentration sur un objet réel, les circonstances données, ce que le personnage veut obtenir dans une scène, la mémoire des sensations : ces notions structurent aujourd'hui l'enseignement de l'acteur dans une grande partie du monde, souvent sans que ceux qui les emploient sachent d'où elles viennent.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à faire les exercices. La forme narrative rend la lecture agréable et l'application impossible en solitaire. Lisez un chapitre après une séance de cours, en repensant à ce que vous venez de vivre, et le texte s'éclaire d'un coup.
Une précision sur les éditions, parce qu'elle compte. Le texte français vient de la version publiée aux États-Unis, elle-même remaniée et découpée par rapport au projet initial de Stanislavski. C'est pour cette raison que « La Construction du personnage » forme un second volume séparé. Vous ne lisez pas exactement ce que l'auteur avait prévu, et c'est pourtant cette version qui a formé des générations d'acteurs.
Deuxième livre : Jacques Lecoq, « Le Corps poétique »
Jacques Lecoq, « Le Corps poétique. Un enseignement de la création théâtrale » (Actes Sud-Papiers, 1997, écrit avec Jean-Gabriel Carasso et Jean-Claude Lallias) Voir à la FnacLe Corps poétique. Un enseignement de la création théâtrale, de Jacques Lecoq (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais le contraste avec Stanislavski en fait tout le prix.
Lecoq venait du sport et de la gymnastique avant d'arriver au théâtre. Il a dirigé son école internationale à Paris de 1956 jusqu'à sa mort en 1999, et formé des metteurs en scène, des clowns et des compagnies du monde entier. Ce livre, issu d'entretiens, expose sa pédagogie deux ans avant sa disparition.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le geste précède la parole et qu'un corps sur un plateau raconte déjà quelque chose avant la première réplique. Le masque neutre, exercice fondateur de son école, oblige l'élève à trouver un état de disponibilité sans expression. Suivent les grands territoires dramatiques : le mélodrame, la commedia dell'arte, les bouffons, la tragédie, le clown, chacun avec sa physicalité propre.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à travailler un texte. Lecoq assume ce déséquilibre, son école forme des créateurs plus que des interprètes de répertoire. Lu seul, il produirait un acteur expressif et démuni devant Racine.
Voici mon opinion, et elle tranche avec ce que vous lirez ailleurs. La plupart des listes françaises n'incluent aucun livre de cette famille, et c'est un angle mort sérieux. La quasi-totalité des débutants ont un problème de corps avant d'avoir un problème d'intériorité : ils ne savent pas quoi faire de leurs mains, ils occupent mal l'espace, ils parlent avant d'avoir posé leur poids. Ce sont des questions physiques, elles se traitent physiquement.
Troisième livre : Jean-Pierre Ryngaert, « Introduction à l'analyse du théâtre »
Jean-Pierre Ryngaert, « Introduction à l'analyse du théâtre » (Armand Colin, collection Cursus, troisième édition en 2014, environ cent soixante-quinze pages) Voir à la FnacIntroduction à l'analyse du théâtre, de Jean-Pierre Ryngaert (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir lu quelques pièces, même mal.
Ryngaert est professeur émérite d'études théâtrales à Paris 3. Son manuel apprend à lire un texte de théâtre pour ce qu'il est : une partition trouée, qui indique les paroles et laisse presque tout le reste ouvert. Il traite l'espace, le temps, la construction du personnage, le fonctionnement du dialogue, avec des analyses détaillées de textes, du « Dom Juan » de Molière à « Fin de partie » de Beckett.
Ce qu'il vous apprend précisément : à repérer ce qu'un texte demande. Qui parle à qui, qui écoute sans parler, ce que le dialogue cache, où sont les ruptures, ce que les didascalies imposent et ce qu'elles laissent libre. C'est l'outillage minimal pour aborder une scène en répétition sans se contenter d'apprendre ses répliques.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'histoire du théâtre. Le livre est méthodologique, pas chronologique. Si vous voulez situer la tragédie grecque, le théâtre élisabéthain ou la mise en scène moderne, il vous faudra un ouvrage d'histoire à côté.
Quatrième livre : Peter Brook, « L'Espace vide »
Peter Brook, « L'Espace vide. Écrits sur le théâtre » (Seuil, 1977 pour l'édition française, traduit de l'anglais par Christine Estienne et Franck Fayolle, d'après « The Empty Space » paru en 1968) Voir à la FnacL'Espace vide. Écrits sur le théâtre, de Peter Brook (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes, ou une saison de pratique.
Le livre naît de quatre conférences données dans des universités anglaises. Brook, qui a dirigé le Centre international de recherche théâtrale à Paris à partir de 1971, y distingue quatre théâtres : le théâtre rasoir, le théâtre sacré, le théâtre brut, le théâtre immédiat. La première phrase du livre est devenue une des plus citées du vingtième siècle, et elle dit l'essentiel de sa thèse : un espace vide, quelqu'un qui traverse, quelqu'un qui regarde, le théâtre a commencé.
Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi sert tout ce que vous avez appris avant. Brook démonte le théâtre qui remplit correctement son contrat et n'arrive à rien, celui où tout est en place et où il ne se passe rien. Cette description vous poursuivra pendant vos propres répétitions, et c'est très bien.
Ce qu'il ne vous apprend pas : une méthode. Brook n'en propose aucune, il se méfie du principe même. Lu en premier, il vous donnerait des exigences sans les moyens, ce qui décourage. Lu en quatrième, il donne un sens à l'effort.
Par où ne pas commencer
« Le Théâtre et son double » d'Antonin Artaud, publié chez Gallimard en 1938 et disponible en Folio essais. Ce texte a bouleversé le théâtre du vingtième siècle, il est écrit dans une langue somptueuse, et il ne contient rien qu'un débutant puisse utiliser. Artaud imagine un théâtre qui n'existait pas, avec le vocabulaire d'un poète en crise. On le lit après avoir pratiqué, quand on a de quoi mesurer ce qu'il refuse.
« Vers un théâtre pauvre » de Jerzy Grotowski, paru à L'Âge d'Homme en 1971. Même diagnostic. Grotowski décrit un entraînement d'une exigence physique extrême, mené avec une troupe permanente sur des années. Transposé dans un atelier du mardi soir, cela ne veut rien dire, et cela fabrique surtout de la culpabilité.
Les manuels d'exercices d'improvisation achetés avant de s'être inscrit quelque part. Ils décrivent des jeux à cinq ou dix, dont l'objet est l'écoute et l'acceptation des propositions des autres. Seul dans son salon, vous lirez des règles de jeu sans jeu.
Les méthodes américaines de développement personnel qui empruntent au vocabulaire de l'Actors Studio. Le lien avec le travail de Stanislavski, dont Lee Strasberg avait retenu surtout la mémoire affective, s'y est délayé jusqu'à disparaître. Ce sont des livres sur la confiance en soi, pas sur le jeu.
Enfin, une remarque sur les histoires générales du théâtre, qui ne sont pas mauvaises mais arrivent au mauvais moment. Vingt-cinq siècles en quatre cents pages, quand vous n'avez encore vu ni joué grand-chose, produisent des noms sans images. Attendez d'avoir des souvenirs de spectacles à y accrocher.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous donneront pas de partenaire. Le jeu est une affaire de réaction : ce que vous faites dépend de ce que l'autre vient de faire, et cet enchaînement ne se simule pas. C'est la raison pour laquelle un atelier hebdomadaire, même modeste, vaut mieux que dix livres. Les maisons de quartier, les MJC et les compagnies amateurs en proposent à peu près partout, et les portes ouvertes de septembre permettent d'essayer avant de s'engager.
Ils ne vous donneront pas de regard extérieur. Vous ne pouvez pas vous voir jouer. Ce qui vous paraît intense de l'intérieur est souvent illisible de la salle, et l'inverse arrive tout autant. Seul quelqu'un assis en face peut vous le dire. Un enregistrement vidéo dépanne, imparfaitement, et vaut mieux que rien.
Ils ne vous feront pas voir de spectacles. C'est pourtant l'apprentissage le plus rentable, et le moins coûteux si vous cherchez : théâtres municipaux, salles subventionnées avec tarifs jeunes ou demandeurs d'emploi, festivals régionaux, sorties de résidence souvent gratuites. Voir vingt spectacles dans l'année vous apprendra plus que n'importe quel manuel sur ce qui fonctionne et ce qui tombe à plat.
Un dernier point sur la voix et le corps. Beaucoup d'amateurs stagnent des années à cause d'une respiration mal placée ou d'un appui instable, et personne ne le leur dit. Un stage de deux jours sur la voix, ou quelques séances de travail corporel, débloquent souvent ce qu'aucune lecture n'aurait déplacé.
Après ces quatre livres
Vous aurez deux approches opposées du travail de l'acteur, une méthode pour aborder un texte et une exigence sur ce que le théâtre peut produire. C'est de quoi tenir plusieurs saisons.
La suite dépend de ce qui vous a attrapé. Si c'est le corps, allez vers le mime, le clown, le masque, et cherchez un stage plutôt qu'un livre. Si c'est le texte, lisez du répertoire massivement et suivez un auteur dans la durée, ce que notre collection ordre de lecture aide à organiser. Si c'est la mise en scène, la dramaturgie vous attend, et l'article sur quels livres pour apprendre le cinéma recoupe utilement ce terrain, la construction du récit posant des questions voisines d'un art à l'autre.
Pour la voix et la présence devant un public, qui débordent largement le plateau, voyez quels livres pour apprendre à parler en public. Et le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode ailleurs.
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