Quels livres pour apprendre le latin ?
Il y a une scène qui se rejoue tous les ans à la rentrée, chez des gens qui ont quarante ou soixante ans. On décide de reprendre le latin, on ressort un souvenir de quatrième, et on se met en tête qu'il faut d'abord ravaler les cinq déclinaisons, puis les quatre conjugaisons, puis les subordonnées, avant d'avoir le droit de lire une phrase. Trois semaines plus tard, la feuille de tableaux est punaisée au mur, personne n'a lu une ligne de latin, et l'affaire est classée.
Cette croyance ne vient pas de nulle part. Elle vient de la manière dont le latin a été enseigné en France pendant un siècle et demi, comme un exercice de version : on démonte une phrase, on identifie les cas, on recompose en français. Cette méthode fabrique d'excellents analystes grammaticaux et très peu de lecteurs. Elle a dégoûté des générations entières, et si vous êtes ici, il y a de bonnes chances qu'elle vous ait dégoûté aussi.
La bonne nouvelle est qu'il existe une autre voie, ancienne d'ailleurs, et que le matériel pour la suivre en autodidacte est disponible en français. Voici quatre livres seulement, la manière de choisir entre deux routes qui ne se ressemblent pas, et ce qu'il ne faut surtout pas acheter en premier.
Deux voies, et il faut en choisir une
La voie grammaticale part du système. On apprend les formes, on apprend les règles qui les combinent, on applique ensuite à des phrases construites pour l'exercice. C'est rigoureux, c'est vérifiable, et c'est ce que fait à peu près tout manuel scolaire.
La voie naturelle part du texte. On lit du latin dès la première page, du latin très simple, dont le sens se devine par le contexte et par l'illustration, et la grammaire se dépose par accumulation. On formalise après, quand la forme est déjà familière.
Ce que je vous dis franchement : pour un adulte seul, sans professeur et sans examen à passer, la voie naturelle gagne presque toujours. Non parce qu'elle serait plus scientifique, mais parce qu'elle produit du plaisir de lecture dès la deuxième semaine, et que la seule variable qui compte en autodidacte est celle qui vous fait revenir demain.
La voie grammaticale garde deux usages précis : si vous préparez un concours ou un examen, et si vous êtes de ceux que le flou rend nerveux au point de tout arrêter. Certaines personnes ont besoin de savoir pourquoi avant de continuer. Vous vous connaissez.
Premier livre, voie naturelle : Hans Ørberg, « Familia Romana »
Hans H. Ørberg, « Lingua Latina per se illustrata. Pars I : Familia Romana » (première édition en 1955, révisée jusqu'aux années 2000, trente-cinq chapitres, diffusée en France notamment par les éditions Clovis) Voir à la FnacLingua Latina per se illustrata. Pars I : Familia Romana, de Hans H. Ørberg (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, et surtout pas de latin scolaire.
Le livre est écrit entièrement en latin. Pas une ligne de français, pas une ligne de danois, la langue de son auteur. Cela paraît absurde jusqu'à ce que vous ouvriez le premier chapitre : « Roma in Italia est. » Une carte en regard, et vous avez compris. Chaque page introduit une poignée de mots nouveaux, expliqués dans la marge par un synonyme latin, un contraire, un dessin ou une équation évidente. Vous suivez une famille romaine du deuxième siècle, ses enfants, ses esclaves, ses disputes, et le vocabulaire s'installe par répétition sans que vous ayez jamais traduit.
Ce qu'il vous apprend précisément : à lire dans l'ordre latin, de gauche à droite, sans reconstruire mentalement une phrase française. C'est la compétence qui sépare ceux qui lisent le latin de ceux qui le déchiffrent, et pratiquement aucune autre méthode ne l'enseigne.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à nommer ce que vous faites. Vous emploierez l'ablatif absolu correctement bien avant de savoir qu'il s'appelle ainsi. Pour beaucoup de gens c'est un soulagement, pour d'autres c'est insupportable. Ørberg a prévu un volume compagnon, « Latine Disco », qui donne les explications en langue moderne. Prenez-le si le flou vous pèse.
Un avertissement honnête : les chapitres 1 à 10 sont d'une facilité déconcertante, les chapitres 20 à 35 deviennent sérieusement exigeants. Beaucoup de gens abandonnent vers le chapitre 15, quand la pente se redresse. C'est le moment où il faut ralentir et relire, pas accélérer.
Deuxième livre, voie audio : Clément Desessard, « Le latin sans peine »
Clément Desessard, « Le latin sans peine » (Assimil, collection Sans peine, première édition en 1966, reprise avec de nouveaux enregistrements en prononciation restituée en 2015) Voir à la FnacLe latin sans peine, de Clément Desessard (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Desessard était ingénieur et officier de l'armée de l'air, pas universitaire, et son livre a longtemps fait figure d'objet étrange dans le paysage. Il applique au latin le principe Assimil : cent leçons courtes, dialogue latin sur la page de gauche, traduction française en regard, notes de bas de page, puis une phase active à partir de la moitié où vous refaites le chemin dans l'autre sens.
Ce qu'il vous apprend précisément : la langue par l'oreille. Le latin de Desessard est un latin qu'on parle, avec des dialogues volontairement quotidiens, et les enregistrements de la réédition emploient la prononciation restituée, celle que la philologie reconstitue pour l'époque classique. Vous entendrez la différence entre les voyelles longues et brèves, qui commande le sens de certains mots et toute la poésie latine, et qu'aucune lecture silencieuse ne vous donnera.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à vous passer de la traduction. La page de droite est là, et l'œil y va. C'est la limite structurelle de la formule Assimil, appliquée à une langue morte où l'on ne peut pas compenser par la conversation.
Choisissez entre ce livre et Ørberg, ne prenez pas les deux en parallèle. Si vous hésitez, la question est simple : voulez-vous d'abord lire, ou d'abord entendre ?
Troisième livre, en consultation seulement : le « Précis de grammaire des lettres latines »
René Morisset, Jacques Gason, Auguste Thomas et Edmond Baudiffier, « Précis de grammaire des lettres latines » (Magnard, première parution en 1963, environ deux cent dix pages, régulièrement réédité) Voir à la FnacPrécis de grammaire des lettres latines, de René Morisset, Jacques Gason, Auguste Thomas et Edmond Baudiffier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : deux ou trois mois de méthode derrière vous.
Ce livre traîne dans toutes les bibliothèques de latinistes français depuis soixante ans, et il n'a pas volé sa longévité. Tout est là, morphologie, syntaxe des cas, syntaxe des propositions, avec un index qui fonctionne.
Ce qu'il vous apprend précisément : rien, si vous le lisez du début à la fin. Beaucoup, si vous l'ouvrez exactement au moment où une forme vous a résisté dans votre méthode. C'est un ouvrage de consultation, il faut le traiter comme tel. La règle du subjonctif de subordination lue à froid ne signifie rien ; la même règle lue trois minutes après avoir buté sur une phrase de Familia Romana s'installe pour de bon.
Si vous préférez un format plus récent et plus visuel, les grammaires latines actuelles des éditeurs scolaires font le même travail. L'important est d'en avoir une seule, et de la garder à portée de main plutôt que de la lire.
Quatrième livre : un texte bilingue, dès le douzième mois
Un volume de la Collection des Universités de France Voir à la FnacUn volume de la Collection des Universités de France (lien affilié, ouvre un nouvel onglet), chez Les Belles Lettres, celle qu'on appelle partout la collection Budé : texte latin établi sur la page de gauche, traduction française en regard, introduction et notes. Prérequis : environ un an de méthode, ou les vingt premiers chapitres d'Ørberg.
Le premier vrai texte est un moment qu'il ne faut ni précipiter ni repousser indéfiniment. Prenez court et prenez narratif. Les « Lettres à Lucilius » de Sénèque se lisent par unités de deux pages et son latin est d'une clarté remarquable. Les « Vies » de Suétone racontent des anecdotes et se dévorent. Si vous voulez de la prose oratoire, les discours courts de Cicéron valent mieux que les longs.
Ce qu'il vous apprend précisément : que vous savez lire. C'est plus important qu'il n'y paraît, parce que douze mois de méthode donnent une compétence que rien n'a encore validée. Cachez la page de droite avec une feuille, lisez un paragraphe, puis vérifiez. Vous serez surpris.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le vocabulaire poétique, ni la métrique. Virgile et Horace demandent une préparation à part, et notamment de savoir scander, ce qui s'apprend en une soirée mais ne s'improvise pas.
Par où ne pas commencer
Le Gaffiot. C'est l'achat réflexe, et c'est presque toujours prématuré. Le dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot, paru chez Hachette en 1934, est un instrument de traducteur : il propose pour chaque mot un éventail d'acceptions avec leurs références chez les auteurs, et il suppose que vous sachiez déjà choisir. Un débutant qui le consulte à chaque ligne s'arrête de lire au bout de vingt minutes. Attendez d'attaquer des textes non annotés.
Les manuels de collège. Ils sont conçus pour un cours, avec un professeur qui comble les trous, et ils dosent la progression sur trois années scolaires très lentes. Seul, vous vous ennuierez au premier volume et vous serez perdu au troisième.
« De Bello Gallico » comme premier texte. César a la réputation d'être facile, et il l'est comparé à Tacite. Il reste un auteur qui écrit des périodes de sept lignes avec trois participes emboîtés. Sa réputation vient de ce qu'on le donnait en classe, pas de sa simplicité réelle.
Les applications de langues. Elles fonctionnent mal pour le latin, parce que le latin n'a pas de locuteurs à qui demander une confirmation et parce que ces applications entraînent la reconnaissance de mots isolés, ce qui n'est pas le problème. Le problème du latin, c'est la syntaxe.
Ce qu'aucun de ces livres ne fera à votre place
Aucun ne vous donnera la régularité. Le latin s'oublie très vite quand on l'interrompt, plus vite qu'une langue vivante qu'on entend par accident. Vingt minutes tous les jours valent trois heures le dimanche, et il n'y a pas de débat là-dessus.
Aucun ne vous fera lire à voix haute, et c'est pourtant l'exercice le plus rentable. Le latin a été écrit pour être dit. Lire un paragraphe à haute voix, même mal, révèle immédiatement les groupes de mots que votre œil avait sautés.
Aucun ne remplacera un lecteur en face de vous. Le latin vivant existe en France sous forme de cercles, de stages d'été et de groupes en ligne qui pratiquent la conversation. Une semaine passée à parler latin avance plus qu'un trimestre solitaire, et personne n'y attend de vous que vous soyez bon.
Enfin, aucun livre ne vous dira qu'il est normal de relire un chapitre quatre fois. En latin, la deuxième lecture d'un texte est celle qui apprend quelque chose. La première ne fait que déblayer.
Après ces quatre livres
Vous aurez une méthode terminée, une grammaire de référence à laquelle vous savez poser des questions, et un premier auteur lu en bilingue. À ce stade, la suite ne se choisit plus dans une liste, elle se choisit par curiosité : la deuxième partie d'Ørberg, « Roma Aeterna », vous mène directement aux textes classiques ; Sénèque appelle Cicéron ; Suétone appelle Tacite, qui vous résistera longtemps et c'est très bien.
Si c'est la mécanique de la langue qui vous a plu plus que les textes, la parenté du latin avec le grec, le sanskrit et les langues romanes devient un sujet en soi : voyez quels livres pour apprendre la linguistique, qui pose les bases de la grammaire comparée. Et si l'exercice de l'autodidacte vous a pris, le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à d'autres langues, notamment au russe, où l'obstacle initial n'est pas la syntaxe mais l'alphabet.
Faut-il apprendre les déclinaisons par cœur avant de lire du latin ?
Ørberg ou Assimil pour débuter le latin seul ?
Combien de temps faut-il pour lire du latin sans dictionnaire ?
Le Gaffiot est-il indispensable ?
Le latin sert-il à quelque chose aujourd'hui ?
Peut-on apprendre le latin en écoutant de l'audio ?
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