Quels livres pour apprendre le design graphique ?
Il existe une confusion que le marché entretient volontiers, parce qu'elle vend bien. Une personne décide d'apprendre le design graphique, cherche des ressources, et tombe sur des cours de logiciel. Trois mois plus tard elle maîtrise les calques, les masques d'écrêtage et l'export au format vectoriel, et elle produit des visuels que personne ne regarde deux fois. Elle a appris un outil. Le design est resté sur le pas de la porte.
La distinction n'a rien de snob, elle est très concrète. La suite Adobe a changé d'interface plusieurs fois depuis vingt ans, des concurrents sont apparus, des générateurs automatiques ont pris une part du travail d'exécution. Pendant ce temps, les principes de grille formalisés par les typographes suisses au milieu du vingtième siècle n'ont pas bougé d'un millimètre. Le savoir-faire logiciel se périme, la composition non.
Voici quatre livres, dans l'ordre où ils se lisent, qui construisent la partie durable. Aucun ne vous apprendra à cliquer.
Ce que vous cherchez vraiment n'est pas ce que vous croyez
Trois profils arrivent sur cette question et n'ont pas besoin des mêmes livres.
Le premier veut fabriquer ses propres supports, pour une association, un commerce, un projet personnel. Il n'a pas besoin de devenir designer, il a besoin de ne pas produire quelque chose d'illisible. Deux livres de cette liste lui suffisent largement.
Le deuxième envisage une reconversion et prépare un dossier d'entrée en école ou un portfolio. Celui-là doit tout lire, et surtout la partie historique, parce que les entretiens portent sur le regard bien plus que sur la technique.
Le troisième travaille déjà dans un domaine voisin, communication, marketing, développement web, et veut cesser de dépendre d'un prestataire pour tout. Il commencera par la composition et remontera vers la culture ensuite.
Repérez-vous, puis suivez l'ordre.
Premier livre : Alain Weill, « Le Design graphique »
Alain Weill, « Le Design graphique » (Gallimard, collection Découvertes, numéro 439, série Arts, paru en 2003) Voir à la FnacLe Design graphique, de Alain Weill (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis. Format de poche, très illustré, se lit en deux soirées.
Alain Weill est historien de l'affiche et a dirigé le musée de la Publicité. Son texte fait ce que la collection Découvertes fait bien : poser un panorama en peu de pages, avec une iconographie dense et un cahier de documents à la fin. Vous y voyez défiler l'affiche moderne, le Bauhaus, la Suisse, la contestation typographique des années quatre-vingt.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le design graphique est une discipline avec une histoire, des écoles, des querelles et des enjeux politiques. Ce constat paraît banal, il change tout dans votre manière de regarder. Après ce livre, une affiche n'est plus jolie ou moche, elle se rattache à une famille de choix.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à faire. Aucun exercice, aucune méthode, aucune règle de composition. C'est un livre de premier contact, et le format contraint le propos, chaque mouvement ayant droit à quelques pages. Il ouvre l'appétit, il ne le nourrit pas.
Deuxième livre : Damien et Claire Gautier, « Mise en page(s), etc. »
Damien Gautier et Claire Gautier, « Mise en page(s), etc. Fondamentaux, éléments de base, principes de grille, supports, études de cas » (Pyramyd, 2009, environ deux cent soixante-dix pages) Voir à la FnacMise en page(s), etc. Fondamentaux, éléments de base, principes de grille, supports, études de cas, de Damien Gautier et Claire Gautier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais il vaut mieux avoir déjà bricolé un document et senti que quelque chose n'allait pas.
C'est le livre le plus utile de cette liste et le moins connu du grand public. Damien Gautier dirige un atelier et enseigne, ce qui s'entend dans le découpage : chaque notion est isolée, définie, illustrée par des schémas commentés puis par des travaux contemporains. Vous y apprenez le fonctionnement d'une grille de composition, le rôle des marges, les alignements, la justification, la césure, les rapports de taille, l'usage de la couleur.
Ce qu'il vous apprend précisément : à décider. Pourquoi une colonne plutôt que deux, pourquoi cette largeur de marge extérieure, pourquoi ce corps de texte, pourquoi ce blanc. La grille cesse d'être un quadrillage décoratif et devient un système de contraintes qui produit de la cohérence sur trente pages sans que vous ayez à décider trente fois.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la typographie en profondeur. Le livre couvre les réglages typographiques essentiels et s'arrête là. Il ne vous apprend pas non plus l'identité visuelle ni le logotype, qui relèvent d'une autre logique. Prenez-le pour ce qu'il est, un manuel de composition, et vous ne serez pas déçu.
Troisième livre : Michel Wlassikoff, « Histoire du graphisme en France »
Michel Wlassikoff, « Histoire du graphisme en France » (Les Arts décoratifs et Dominique Carré éditeur, 2005, édition revue et augmentée d'un chapitre couvrant 2005 à 2020, plus de mille illustrations) Voir à la FnacHistoire du graphisme en France, de Michel Wlassikoff (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le panorama de Weill, ou une culture visuelle équivalente.
Le livre est devenu une référence dès sa parution et le mérite. Wlassikoff, historien du graphisme et fondateur de la revue Signes, couvre cinq siècles de production française, de l'imprimerie ancienne aux studios contemporains, en passant par l'affiche du dix-neuvième, les avant-gardes, l'édition de poche et la signalétique publique. La partie sur les années soixante-dix et sur Grapus, collectif issu de mai 68, est particulièrement précieuse parce que cette période est mal documentée ailleurs.
Ce qu'il vous apprend précisément : un répertoire de formes. C'est un livre qu'on ne lit pas d'une traite, on l'ouvre, on regarde, on referme. Au bout de quelques mois, vous reconnaissez les gestes, vous voyez d'où vient telle affiche de festival, vous comprenez pourquoi une couverture de collection tient depuis cinquante ans. Cette accumulation de références est exactement ce qu'un client appelle « avoir de l'œil ».
Ce qu'il ne vous apprend pas : le graphisme international. Le titre est franc, le périmètre est français. Si vous cherchez le Bauhaus, l'école suisse ou le graphisme japonais en détail, il faudra compléter. C'est aussi un livre lourd et cher, à emprunter en médiathèque avant d'envisager l'achat.
Quatrième livre : Adrian Frutiger, « L'homme et ses signes »
Adrian Frutiger, « L'homme et ses signes. Signes, symboles, signaux » (Atelier Perrousseaux, édition française de 2000, environ trois cent vingt pages, version revue et augmentée de « Des signes et des hommes » paru en 1983) Voir à la FnacL'homme et ses signes. Signes, symboles, signaux, de Adrian Frutiger (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes. Ce livre se lit tard et se relit.
Frutiger a dessiné le caractère Univers et la signalétique de l'aéroport de Roissy, entre beaucoup d'autres choses. Il ne parle pas ici de sa carrière mais du signe lui-même, depuis la trace la plus élémentaire jusqu'aux alphabets, aux marques et aux signaux. Plus de deux mille croquis de sa main accompagnent le texte.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi certaines formes fonctionnent. Un rond, un carré, une croix, une flèche ne produisent pas le même effet, et Frutiger remonte à des raisons anthropologiques plutôt qu'à des règles de style. C'est le livre qui fait passer du « ça rend bien » au « ça rend bien parce que ». Beaucoup de praticiens confirmés le citent comme celui qui a changé leur manière de dessiner un logotype.
Ce qu'il ne vous apprend pas : quoi faire lundi matin. Aucune application directe, aucun exercice, un propos parfois proche de la philosophie. Acheté en premier, il n'aurait produit aucun effet sur vous. Acheté en quatrième, il réorganise tout le reste.
Par où ne pas commencer
Par un livre de logiciel, évidemment, mais la raison mérite d'être précise. Ces ouvrages ne sont pas mauvais, ils sont datés à la seconde où ils sortent, et surtout ils installent une confusion durable entre exécuter et concevoir. Si vous avez besoin d'apprendre InDesign, faites-le avec la documentation en ligne, gratuite et à jour, et gardez votre budget livres pour ce qui dure.
Deuxième famille à écarter en entrée : les recueils de logos et les compilations d'inspiration. Mille marques sur trois cents pages, sans texte, sans contexte, sans le brief qui les a fait naître. Ce sont des objets agréables et ils produisent surtout de l'imitation. Vous copierez une forme sans savoir quel problème elle résolvait.
Troisième piège, plus insidieux : les traités de théorie de la forme achetés trop tôt, Kandinsky, Itten ou les gros manuels de sémiologie visuelle. Ils sont fondateurs, ils supposent que vous avez déjà pratiqué et buté sur quelque chose. Lus par un débutant, ils ne rencontrent aucune expérience et glissent sans laisser de trace.
Enfin, une opinion tranchée : les livres de « règles » du type cent principes du design efficace font plus de dégâts qu'ils n'aident. Ils transforment des observations situées en commandements, et vous verrez des gens refuser un centrage ou une police par superstition, sans pouvoir dire pourquoi. Un manuel qui explique un mécanisme vaut dix listes de règles.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous diront pas que votre travail est raté. C'est la limite décisive, et elle est la même dans toutes les disciplines visuelles : vous êtes le plus mauvais juge de ce que vous venez de produire, parce que vous voyez votre intention et pas le résultat. Il vous faut des yeux extérieurs, régulièrement, et de préférence des yeux qui ne vous aiment pas trop. Un groupe d'entraide, un forum sérieux, une association d'anciens élèves d'école d'art, une seule personne compétente qui accepte de regarder tous les mois.
Ils ne vous donneront pas non plus de contraintes. Le design se fait sous contrainte, format imposé, budget d'impression, texte d'un client qui fait le double de la place prévue. Un exercice libre ne ressemble à rien de ce que vous ferez ensuite. Cherchez des commandes réelles, même bénévoles, même modestes, une affiche de concert associatif vous apprendra plus que dix maquettes fictives.
Ils ne remplaceront pas le fait de regarder le monde physique. Les enseignes de votre rue, les emballages de votre cuisine, la signalétique du métro, les couvertures dans une librairie. Photographiez ce qui vous frappe, en bien comme en mal, et notez pourquoi. Six mois de ce régime valent une bibliothèque.
Dernier point : la culture visuelle ne se constitue pas par la lecture seule. Les expositions du Centre national des arts plastiques, les collections graphiques des musées d'arts décoratifs, les festivals d'affiche vous mettent devant les originaux, à leur taille réelle. Une affiche de deux mètres reproduite en douze centimètres dans un livre vous ment sur l'essentiel.
Après ces quatre livres
Vous aurez une histoire, une méthode de composition, un répertoire de formes et une réflexion sur le signe. Ce socle vous permet d'aller à peu près partout.
Deux directions se présentent naturellement. Si votre pratique glisse vers le numérique, la logique du parcours et du test utilisateur devient votre prochain chantier, et vous trouverez par où l'aborder dans notre sélection pour apprendre l'UX design. Si c'est le regard qui vous intéresse davantage, remontez en amont vers la peinture et la composition classique, dont le graphisme moderne descend directement, avec les titres réunis pour apprendre l'histoire de l'art.
La typographie viendra ensuite, et elle mérite son propre parcours. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à suit la même règle partout : peu de titres, un ordre, et ce que chacun ne fait pas.
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