Quels livres pour apprendre la psychanalyse ?
Le scénario est presque toujours le même. Quelqu'un s'intéresse à la psychanalyse, demande par où commencer, et s'entend répondre Lacan. Il achète les « Écrits », ouvre le premier séminaire sur « La Lettre volée », et se retrouve devant des phrases dont il ne comprend pas un tiers. Trois semaines plus tard, le livre est rangé et la conclusion est tirée : ce serait un domaine réservé.
Ce n'est pas un domaine réservé, c'est un domaine mal balisé. Lacan est un point d'arrivée, pas un point de départ, et il ne s'en cachait pas. La porte d'entrée réelle est ailleurs, et elle est plus facile qu'on ne le croit : Freud, quand il s'adresse à des gens qui ne savent rien, écrit remarquablement clair.
Voici quatre livres, dans un ordre précis, plus un outil de consultation à garder ouvert à côté. Et une section que vous ne trouverez pas dans les autres listes : ce que la recherche reproche à cette discipline, dit sans complaisance et sans caricature.
Le préalable : savoir ce que vous lisez
La psychanalyse n'est pas la psychologie. Les deux mots se ressemblent, les rayons de librairie les mélangent, et beaucoup de lecteurs découvrent la différence trop tard.
La psychologie est une discipline universitaire vaste, largement expérimentale, qui mesure, teste et publie dans des revues à comité de lecture. Si c'est cela que vous cherchez, notre article sur quels livres pour apprendre la psychologie donne un parcours complètement différent, avec un critère pour trier le sérieux du douteux.
La psychanalyse est autre chose : une théorie du psychisme et une méthode de cure inventées par Freud à partir de 1895, fondées sur la parole, le rêve, le lapsus et l'interprétation. Elle a irrigué la littérature, le cinéma, la critique d'art et la philosophie du vingtième siècle bien au delà de son terrain médical d'origine. C'est un continent culturel énorme. Ce n'est pas un manuel de comportement humain validé.
Si vous savez cela en ouvrant le premier livre, vous lirez bien. Sinon, vous serez déçu, et pour de mauvaises raisons.
Premier livre : Freud, « Cinq leçons sur la psychanalyse »
Sigmund Freud, « Cinq leçons sur la psychanalyse » (Payot, collection Petite Bibliothèque, traduction historique d'Yves Le Lay puis de S. Jankélévitch) Voir à la FnacCinq leçons sur la psychanalyse, de Sigmund Freud (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une centaine de pages. Aucun prérequis.
En septembre 1909, Freud est invité à la Clark University, dans le Massachusetts, pour cinq conférences. Son public est américain, universitaire, poli et sceptique. Il ne connaît à peu près rien de ses travaux. Freud est donc obligé de tout reprendre : d'où vient l'idée, comment il en est arrivé là avec Breuer et le cas d'Anna O., ce que veut dire refoulement, pourquoi le rêve l'intéresse.
Ce qu'il vous apprend précisément : la genèse. Vous ne recevez pas une doctrine constituée, vous suivez quelqu'un qui raconte comment il a trouvé, y compris ses erreurs et ses abandons. C'est la meilleure manière de retenir des concepts, parce que vous les voyez naître d'un problème concret.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail. Cinq conférences, c'est court, et Freud y simplifie beaucoup. Il faut donc enchaîner.
Deuxième livre : Freud, « Introduction à la psychanalyse »
Sigmund Freud, « Introduction à la psychanalyse » (Payot, Petite Bibliothèque Payot, traduction de S. Jankélévitch parue en 1922, révisée depuis par Olivier Mannoni) Voir à la FnacIntroduction à la psychanalyse, de Sigmund Freud (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Environ cinq cents pages. Prérequis : les « Cinq leçons », ou l'équivalent.
Ce sont les leçons données à l'université de Vienne entre 1915 et 1917, devant un public mêlé de médecins et de curieux. Le livre suit un ordre pédagogique très net : les actes manqués d'abord, parce que tout le monde en fait et que personne ne les prend au sérieux, puis le rêve, puis la théorie des névroses.
Ce choix d'ordre n'est pas anodin. Freud commence par ce que son auditoire peut vérifier lui-même, le lapsus, l'oubli d'un nom, l'objet perdu, avant de demander quoi que ce soit de plus coûteux. C'est une leçon de pédagogie autant qu'un exposé.
Ce qu'il vous apprend précisément : l'architecture de la première topique, le mécanisme du refoulement, la logique du travail du rêve. À la fin, vous savez ce que Freud entend par inconscient, et vous mesurez à quel point l'usage courant du mot s'en est éloigné.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le Freud tardif. Ces conférences datent de 1917. La seconde topique, avec le moi, le ça et le surmoi, arrive en 1923, et la pulsion de mort en 1920. Freud reviendra lui-même sur ce cycle dans une « Nouvelle suite » de conférences en 1933.
Le livre qui reste ouvert à côté : Laplanche et Pontalis
Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, « Vocabulaire de la psychanalyse » (PUF, 1967, disponible en Quadrige) Voir à la FnacVocabulaire de la psychanalyse, de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Ne se lit pas d'affilée.
C'est l'outil qui transforme votre lecture, et personne ne le mentionne jamais aux débutants. Pour chaque notion, une définition claire, puis l'histoire de cette notion chez Freud, avec les déplacements de sens et les textes où ils se produisent. Plus de deux cent mille exemplaires vendus en France, des traductions dans dix-sept langues, treize éditions successives depuis 1967 : c'est le point de repère commun de gens qui, par ailleurs, ne s'accordent sur rien.
Son intérêt tient à une chose précise. La psychanalyse a un vocabulaire technique où beaucoup de mots existent aussi en français courant, avec un autre sens. Résistance, transfert, sublimation, perversion, complexe, identification : vous croyez savoir, et vous vous trompez. Ouvrez le vocabulaire à chaque fois qu'un mot vous paraît familier de manière suspecte. Cela vous coûte deux minutes et vous évite des mois de contresens.
Quatrième livre : Roudinesco, « Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre »
Élisabeth Roudinesco, « Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre » (Seuil, 2014) Voir à la FnacSigmund Freud en son temps et dans le nôtre, de Élisabeth Roudinesco (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prix Décembre 2014, puis prix des prix littéraires la même année. Prérequis : les deux Freud précédents.
Roudinesco est historienne et psychanalyste, ce qui donne à ce livre sa double qualité et sa limite. La qualité : elle replace Freud dans la Vienne de son époque, dans sa famille, dans ses querelles avec Jung et Adler, dans l'antisémitisme montant et dans l'exil de 1938. Vous comprenez enfin pourquoi certaines idées apparaissent à ce moment là et pas à un autre.
Ce qu'il vous apprend précisément : que les concepts ont une biographie. La théorie de la séduction, abandonnée en 1897, l'histoire de l'auto-analyse, la fabrication du mouvement psychanalytique comme organisation : tout cela est raconté avec les documents.
Sa limite, que je vous donne franchement : Roudinesco défend la psychanalyse, et elle le fait savoir. Le livre est nettement plus indulgent que d'autres travaux sur les points contestés. Lisez-le en le sachant, et lisez la section suivante.
Ce que la recherche reproche à la psychanalyse
Cette partie manque dans presque toutes les bibliographies, et son absence dessert la discipline autant que ses lecteurs.
Le reproche principal est épistémologique. Les hypothèses centrales de la psychanalyse ne sont pas réfutables au sens expérimental : on ne construit pas de protocole qui pourrait montrer qu'elles sont fausses. Cela ne les rend pas absurdes, cela les place hors du champ des sciences expérimentales. Popper le disait déjà, et l'objection n'a jamais reçu de réponse convaincante.
Le deuxième reproche porte sur l'efficacité thérapeutique. En 2004, une expertise collective de l'Inserm intitulée « Psychothérapie, trois approches évaluées » concluait que les thérapies cognitives et comportementales ainsi que les thérapies familiales étaient validées sur une majorité de troubles, la psychanalyse sur un seul. Le rapport a été retiré du site du ministère en 2005 par Philippe Douste-Blazy, sans contre-expertise, ce qui n'était jamais arrivé dans l'histoire de l'institut. En 2012, la Haute Autorité de santé a classé les approches psychanalytiques dans l'autisme comme non consensuelles, faute de données d'efficacité.
Le troisième reproche est historique, et c'est le plus documenté. Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani, dans « Le Dossier Freud, enquête sur l'histoire de la psychanalyse » (Les Empêcheurs de penser en rond et Seuil, 2006), ont travaillé plus de dix ans sur les archives et montrent des réécritures de cas, des guérisons annoncées qui n'en étaient pas, et une gestion très serrée des documents gênants. « Le Livre noir de la psychanalyse », dirigé par Catherine Meyer (Les Arènes, 2005), avait ouvert la polémique publique en France, avec une réponse collective l'année suivante au Seuil.
Que faire de tout cela ? Ni le taire, ni en faire un procès. Vous pouvez lire Freud comme on lit Marx ou Durkheim : un auteur décisif dont les thèses ont été discutées, corrigées et parfois abandonnées, et dont l'influence sur la culture reste immense. Ce qui serait fautif, c'est de le lire comme un manuel médical à jour.
Par où ne pas commencer
Les « Écrits » de Lacan (Seuil, 1966) : ils supposent Freud lu dans le texte, plus des notions de linguistique et de topologie, et l'obscurité y est délibérée. Aucun débutant ne les traverse seul. Si Lacan vous attire, venez y après un ou deux ans, par les séminaires transcrits plutôt que par les « Écrits », et de préférence accompagné.
« L'Interprétation du rêve » (1900) : c'est le grand livre fondateur, il est aussi long, touffu, plein d'exemples viennois qui demandent des notes de bas de page. Le chapitre sur le rêve dans l'« Introduction » vous en donne l'essentiel pour un dixième de l'effort.
Les manuels de « symbolique des rêves » vendus en rayon bien-être : ils n'ont aucun rapport avec Freud, qui répétait qu'un symbole ne vaut que dans les associations du rêveur, jamais dans une table de correspondances universelle.
Enfin, méfiez-vous des anthologies de textes choisis. Quinze pages extraites de « Malaise dans la civilisation » sans le reste ne veulent pas grand chose. Un texte court entier vaut mieux qu'un morceau d'un texte long.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Un livre ne vous fera pas voir vos propres résistances. C'est même le cœur du problème : la psychanalyse prétend décrire des mécanismes qui, par construction, échappent à celui qui les subit. Vous pouvez avoir lu Freud entièrement et ne rien reconnaître de vous dedans.
Un livre ne vous donnera pas non plus la clinique. Les concepts ont été forgés dans des cures, à partir de ce qui se passait entre deux personnes dans une pièce. Le transfert n'est pas une notion, c'est une expérience, et le texte ne la restitue qu'à moitié.
Pour combler ces deux manques, il n'y a pas trente solutions : un séminaire ouvert au public, un groupe de lecture, un cours du soir en université, ou une analyse. Beaucoup de sociétés de psychanalyse organisent des conférences gratuites, et elles sont ouvertes aux curieux.
Un dernier conseil de méthode. Notez, en lisant, chaque passage où Freud change d'avis. Ils sont nombreux, il les signale souvent lui-même, et c'est le meilleur antidote au dogmatisme dans lequel tombent beaucoup de lecteurs de bonne foi.
Après ces quatre livres
Vous aurez la genèse, l'architecture, le vocabulaire et le contexte historique. C'est déjà considérablement plus solide que ce dont disposent la plupart des gens qui citent Freud dans une conversation.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est la théorie, allez vers « Métapsychologie » puis vers la seconde topique. Si c'est l'application à la culture, « Malaise dans la civilisation » et « Totem et tabou » vous attendent. Si c'est la clinique, Winnicott et Ferenczi se lisent nettement plus facilement que Lacan. Et si c'est l'histoire des idées, le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à explore les mêmes questions ailleurs, notamment du côté de la philosophie, où Freud rencontre Nietzsche plus souvent qu'il ne l'a reconnu.
Vous pouvez aussi parcourir les genres pour repérer les éditions de poche annotées : sur des textes qui ont un siècle, un bon appareil critique fait la moitié du travail.
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