Quels livres pour apprendre la musique classique ?
Le scénario est presque toujours le même. On tombe sur une œuvre qui saisit, un mouvement lent entendu dans un film, un requiem à la radio. On se dit qu'il serait temps de comprendre. Et on achète une histoire de la musique de mille trois cents pages, qui restera ouverte au chapitre trois pendant quatre ans avant de rejoindre une étagère haute.
Le malentendu est simple : « comprendre la musique classique » ne veut pas dire connaître la chronologie des écoles et des formes. Cela veut dire savoir quoi écouter ensuite, et entendre davantage dans ce qu'on écoute. Ces deux compétences ne s'acquièrent pas dans un récit historique.
Cet article s'adresse à l'auditeur, pas au musicien. Si votre projet est de jouer, de lire une partition ou d'analyser une modulation, ce n'est pas votre parcours : allez plutôt voir quels livres pour apprendre le solfège. Ici, on ne vous demandera jamais de déchiffrer une note.
Le principe : des guides d'œuvres, pas un récit
Le bon outil pour un auditeur n'est pas un livre qui se lit, c'est un livre qui se consulte.
Vous écoutez une symphonie de Brahms. Vous ouvrez la notice qui lui est consacrée : quand elle a été composée, ce que le compositeur cherchait, combien elle a de mouvements, ce qui se passe dans chacun, combien de temps elle dure. Vous réécoutez. La deuxième écoute n'est pas la même que la première, et c'est tout l'effet recherché.
Cette manière suppose d'accepter une chose contre-intuitive : vous n'aurez pas de vue d'ensemble avant longtemps, et ce n'est pas grave. On apprend ce répertoire par accumulation d'œuvres familières, pas par survol. Vingt œuvres réellement connues valent mieux qu'une chronologie complète apprise sans avoir rien écouté.
D'où la répartition qui suit : une porte d'entrée courte, trois guides par genre qui vous accompagneront des années, et une histoire de la musique, mais à sa juste place, c'est à dire à la fin.
Premier livre : une initiation courte, pour le vocabulaire
David Pogue et Scott Speck, « La musique classique pour les nuls » (First Éditions, première édition française en 2006, adaptation française de Claire Delamarche, réédité en poche et régulièrement mis à jour) Voir à la FnacLa musique classique pour les nuls, de David Pogue et Scott Speck (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Le titre de la collection fait sourire ou grincer, l'ouvrage fait son travail. Il explique ce qu'est un orchestre et qui y joue quoi, ce que sont une symphonie, un concerto, une sonate, un opéra, comment se construit un mouvement, à quoi servent un chef et un soliste. L'adaptation française est signée Claire Delamarche, musicologue et longtemps rédactrice de programmes de salle, ce qui explique que le texte français tienne debout là où beaucoup de traductions de cette collection flottent.
Ce qu'il vous apprend précisément : le vocabulaire minimal, celui sans lequel toutes les notices des guides suivants resteront opaques. Vous saurez ce que veut dire allegro, ce qui distingue un quatuor d'un quintette, pourquoi une œuvre porte un numéro d'opus.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les œuvres elles-mêmes. Il vous donne la grammaire, pas les textes. Si un autre ouvrage d'initiation vous tombe sous la main et vous plaît davantage, prenez-le : cette première marche est interchangeable, seule sa fonction compte.
Deuxième livre : Tranchefort, « Guide de la musique symphonique »
François-René Tranchefort (dir.), « Guide de la musique symphonique » (Fayard, collection Les indispensables de la musique, publié en 1986, régulièrement réimprimé, prix de l'Académie Charles Cros) Voir à la FnacGuide de la musique symphonique, de François-René Tranchefort (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le vocabulaire de base.
C'est le premier vrai investissement, et pour la plupart des auditeurs, le seul indispensable. Plus de mille pages classées par compositeur, une notice par œuvre, rédigées par une équipe de musicologues. Vous y trouverez les symphonies, les concertos, les poèmes symphoniques, les ouvertures, avec pour chacun le contexte de composition, la structure mouvement par mouvement et la durée.
Ce qu'il vous apprend précisément : à écouter une forme. Après quinze notices lues autour de l'écoute, vous commencerez à anticiper le retour d'un thème, à repérer le passage d'un mouvement lent à un scherzo, à sentir qu'une reprise n'est pas une répétition. C'est exactement la compétence que cherchent les gens qui disent vouloir « comprendre ».
Ce qu'il ne vous apprend pas : quoi aimer. Les notices sont descriptives et sobres, elles ne hiérarchisent pas, elles ne vous diront pas que telle symphonie vaut mieux qu'une autre. Cette neutralité peut frustrer, elle est honnête.
Une remarque sur l'usage : ne le lisez jamais plus de dix minutes d'affilée. Une notice, une écoute, une notice.
Troisième livre : Tranchefort, « Guide de la musique de chambre »
François-René Tranchefort (dir.), « Guide de la musique de chambre » (Fayard, collection Les indispensables de la musique, 1989, même conception que le précédent) Voir à la FnacGuide de la musique de chambre, de François-René Tranchefort (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : une année d'écoute symphonique, ou une curiosité déjà installée.
La musique de chambre est le répertoire où beaucoup d'auditeurs s'installent définitivement, et c'est presque toujours celui qu'ils découvrent en dernier. Quatuors, trios, sonates, quintettes : peu d'instruments, chaque voix audible, la conversation musicale à nu. Le guide couvre le répertoire dans la même forme que le volume symphonique.
Ce qu'il vous apprend précisément : à suivre des lignes plutôt qu'une masse. Dans un quatuor, vous entendez qui joue quoi, et vous pouvez suivre l'alto pendant tout un mouvement. C'est l'entraînement d'écoute le plus efficace qui existe, et il rend ensuite l'orchestre beaucoup plus lisible.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à aimer ce répertoire d'emblée. Les derniers quatuors de Beethoven rebutent souvent à la première écoute et deviennent, pour beaucoup, la musique la plus importante de leur vie dix ans plus tard. Laissez-vous ce délai.
Quatrième livre : Rosenthal et Warrack, « Guide de l'opéra »
Harold Rosenthal et John Warrack, « Guide de l'opéra » (Fayard, collection Les indispensables de la musique, édition française établie par Roland Mancini et Jean-Jacques Rouveroux) Voir à la FnacGuide de l'opéra, de Harold Rosenthal et John Warrack (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun techniquement, mais ce genre demande une disposition particulière.
L'opéra mérite un volume séparé parce qu'il obéit à d'autres règles : il y a un livret, une intrigue, des voix classées par tessiture, une tradition scénique. Le guide donne pour chaque ouvrage l'argument, la distribution vocale, la création, les airs qui comptent.
Ce qu'il vous apprend précisément : à ne pas être perdu. Le premier obstacle de l'opéra est narratif avant d'être musical, et connaître l'intrigue avant d'écouter change tout. La deuxième difficulté est vocale : savoir ce qu'est une mezzo, un baryton-basse, un contre-ténor, vous évite de croire que toutes les voix féminines se ressemblent.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le théâtre. L'opéra est un spectacle, et l'écouter sans le voir revient à lire les didascalies d'une pièce. Une captation vidéo, même modeste, vaut mieux qu'un disque pour vos dix premiers ouvrages.
Cinquième livre : Massin, « Histoire de la musique occidentale »
Jean et Brigitte Massin (dir.), « Histoire de la musique occidentale » (Fayard, 1985, environ mille trois cents pages, ouvrage collectif réunissant une vingtaine de contributeurs, réédité en 1998) Voir à la FnacHistoire de la musique occidentale, de Jean et Brigitte Massin (dir.) (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : deux ou trois ans d'écoute, sérieusement.
Le voici enfin, et il arrive en cinquième position pour une raison. C'est un excellent ouvrage, précis, écrit par des spécialistes, doté d'un lexique musical raisonné en ouverture. C'est aussi le livre que quatre-vingt-dix pour cent des débutants achètent en premier et n'ouvrent jamais au delà des premiers chapitres.
Il devient précieux au moment exact où vous avez assez d'œuvres en tête pour que le récit s'accroche à quelque chose. Lire trente pages sur l'école de Mannheim quand on n'a jamais écouté une symphonie de Haydn ne produit rien. Les mêmes pages, quand vous connaissez cinq symphonies de Haydn, expliquent d'un coup pourquoi elles sonnent ainsi.
Ce qu'il vous apprend précisément : la continuité. Pourquoi une forme apparaît, ce qu'elle remplace, ce qu'un compositeur devait à son commanditaire. La musique cesse d'être une collection de chefs-d'œuvre isolés.
Ce qu'il ne vous apprend pas : rien de neuf sur les œuvres que vous ne connaissez pas encore. Le principe reste le même que pour les guides, à l'échelle du siècle au lieu de l'œuvre.
Par où ne pas commencer
Trois erreurs coûtent des années, et elles sont commises en librairie, pas au disquaire.
L'histoire de la musique achetée en premier, donc, y compris le Massin. Ce n'est pas une question de difficulté mais de moment. Rangée en cinquième position, elle est passionnante. Placée en première, elle vous convaincra que ce domaine est réservé à d'autres.
Les guides d'écoute qui font des listes de chefs-d'œuvre à connaître absolument. Ils produisent un effet pervers : on écoute pour cocher, on n'écoute pas pour entendre. Trente œuvres avalées en un mois ne laissent aucune trace, alors que trois œuvres réécoutées dix fois chacune vous restent pour toujours.
Les livres d'analyse musicale, enfin, si vous ne lisez pas la musique. Ils citent des mesures, reproduisent des exemples en portée et raisonnent en degrés harmoniques. Ils sont excellents pour ceux qui ont l'outillage, incompréhensibles pour les autres, et rien n'oblige un auditeur à passer par là. Si l'envie vous en prend malgré tout, ce sera par l'harmonie et pas par les analyses toutes faites.
Un mot sur un ouvrage particulier : le « Nouveau dictionnaire des interprètes » d'Alain Pâris (Robert Laffont, collection Bouquins, édition de 2015, plus de treize cents pages) est un instrument remarquable, avec près de quatre mille notices sur les chefs, les solistes et les orchestres depuis 1900. Ce n'est pas un livre d'apprentissage. Achetez-le le jour où la question « quelle version » commence à vous intéresser vraiment, jamais avant.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Écouter, évidemment, et il faut le dire crûment : dans ce domaine plus qu'ailleurs, lire peut devenir une fuite. On accumule des connaissances sur des œuvres qu'on n'a pas entendues, et on parle de musique sans en écouter. Le rapport sain est de dix heures d'écoute pour une heure de lecture, au moins.
Les livres ne vous donneront pas non plus la mémoire des œuvres. Elle vient de la répétition, et uniquement d'elle. Choisissez cinq œuvres pour un trimestre, réécoutez-les jusqu'à pouvoir en fredonner les thèmes, et vous aurez construit quelque chose. Cette méthode paraît lente, elle est de loin la plus rapide.
Ils ne remplaceront pas le concert, non plus. L'écart dynamique d'un orchestre en salle, entre un pianissimo de cordes et un tutti, n'existe dans aucun salon. Les orchestres de conservatoire, les répétitions générales ouvertes et les festivals de province offrent cette expérience pour presque rien.
Enfin, aucun livre ne vous dira quoi aimer, et une bonne partie de ce répertoire ne vous plaira pas. Cela n'a rien d'un défaut de culture. Personne n'aime tout, les musiciens professionnels moins que les autres, et la seule question qui compte est de savoir ce que vous voulez réécouter demain.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors le vocabulaire, trois guides consultables à vie et un récit historique qui tient debout. Le reste dépend de ce qui vous a pris.
Si c'est la voix, l'opéra ouvre un continent entier, et il vaut mieux le parcourir en salle qu'en bibliothèque. Si c'est la musique de chambre, allez vers le quatuor à cordes et ne le quittez plus. Si c'est le clavier, la collection Fayard comporte un guide de la musique de piano et de clavecin bâti sur le même modèle. Et si un compositeur en particulier vous a saisi, les biographies deviennent enfin utiles, ce qu'elles n'étaient pas au départ.
Vous pouvez aussi parcourir les genres pour repérer les collections et les éditions qui font autorité, et le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à suit le même principe partout : quatre ou cinq titres bien placés valent mieux qu'une bibliographie.
Faut-il savoir lire la musique pour apprendre la musique classique ?
Par quel livre commencer quand on ne connaît rien du tout ?
Faut-il écouter les compositeurs dans l'ordre chronologique ?
Comment choisir une version quand il en existe cinquante ?
Les guides Fayard sont-ils faits pour être lus en entier ?
Combien de temps faut-il pour s'y retrouver vraiment ?
Faut-il aller au concert ou les enregistrements suffisent-ils ?
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