Quels livres pour apprendre l'éthologie ?
Depuis quelques années, le rayon a doublé de taille dans les librairies françaises, et il s'est rempli de deux familles de livres que rien n'oblige à distinguer sur la table. D'un côté, des chercheurs qui racontent des expériences, des protocoles, des mesures. De l'autre, des essais qui pensent notre rapport au vivant, souvent superbement écrits, et qui se vendent beaucoup mieux.
Les deux sont bons. Ils ne répondent pas à la même question, et le lecteur qui les confond finit par croire qu'il a appris l'éthologie alors qu'il a lu de la philosophie. Voici quatre livres, dans un ordre qui commence par la science et se termine par les essais, ce qui est l'inverse de ce que fait la plupart des listes.
Les deux rayons qu'on vous vend sous le même nom
L'éthologie est une science expérimentale. Elle est née dans les années 1930 avec Konrad Lorenz, Niko Tinbergen et Karl von Frisch, elle a valu à ces trois-là un prix Nobel de médecine en 1973, et son geste fondateur consiste à étudier le comportement animal dans son milieu, avec des dispositifs vérifiables, plutôt qu'en laboratoire sur des rats en cage. Un éthologue compte, chronomètre, filme, répète, et publie des résultats que d'autres peuvent contredire.
La philosophie du vivant est autre chose. Elle part souvent des mêmes travaux, elle en tire des questions sur la place que nous accordons aux autres espèces, sur la politique, sur ce que nous appelons nature. Elle a produit en France une décennie de livres remarquables, et elle occupe aujourd'hui l'essentiel des tables de librairie.
D'où une règle pratique. Si vous cherchez à comprendre pourquoi votre chien fait ce qu'il fait, ou à savoir ce que vous regardez quand vous observez des oiseaux, commencez par la science. Si vous cherchez à penser votre rapport au monde vivant, les essais sont faits pour vous, et ils vous attendront très bien en quatrième position. Nos parcours pour comprendre son chat et pour éduquer son chien traitent le cas particulier des animaux domestiques, qui demande des ouvrages vétérinaires spécialisés.
Premier livre : Frans de Waal, « Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l'intelligence des animaux ? »
Frans de Waal, « Sommes-nous trop "bêtes" pour comprendre l'intelligence des animaux ? » (Les Liens qui Libèrent, 2016, traduit de l'anglais par Paul Chemla et Lise Chemla) Voir à la FnacSommes-nous trop 'bêtes' pour comprendre l'intelligence des animaux ?, de Frans de Waal (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
De Waal était primatologue et éthologue, formé aux Pays-Bas, installé aux États-Unis, et il avait passé quarante ans à observer des chimpanzés et des bonobos. Le livre parcourt les corvidés, les éléphants, les poulpes, les guêpes, les dauphins, et il est construit autour d'une idée simple qu'il martèle : quand un animal échoue à un test, la première hypothèse à examiner n'est pas qu'il est incapable, c'est que le test a été mal conçu.
Ce qu'il vous apprend précisément : à lire une expérience. Chaque chapitre expose un dispositif, ce qu'il mesure, ce qu'il ne mesure pas, et pourquoi une version antérieure du même protocole donnait un résultat faux. Vous en sortez avec un réflexe qui vaut pour toutes vos lectures suivantes : demander comment le résultat a été obtenu avant de discuter du résultat. C'est exactement ce que le lecteur français ne trouve nulle part ailleurs, parce que nos essais à succès sautent presque toujours cette étape.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'histoire de la discipline, ni ses controverses internes sur l'évolution du comportement. De Waal défend une position, la continuité des capacités cognitives entre l'humain et les autres animaux, et il la défend avec entrain. Ce n'est pas une synthèse neutre, c'est un plaidoyer bien documenté.
Deuxième livre : Konrad Lorenz, « Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons »
Konrad Lorenz, « Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons » (Flammarion pour l'édition française, texte allemand paru en 1949, traduit par Denise Van Moppès, souvent réédité en volume avec « Tous les chiens, tous les chats ») Voir à la FnacIl parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons, de Konrad Lorenz (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais il gagne beaucoup à être lu après de Waal.
Lorenz vivait entouré d'animaux dans sa maison d'Altenberg, en Autriche, et ce livre raconte cette cohabitation : des choucas qui le suivent en vol, des oies cendrées qui le prennent pour leur mère, un aquarium, des chiens, des poissons combattants. C'est de la vulgarisation écrite par le fondateur de la discipline, et c'est drôle.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce qu'observer veut dire. Lorenz décrit des heures passées à regarder, la patience nécessaire pour repérer une séquence de comportement, et la manière dont une question naît d'une observation répétée plutôt que d'une hypothèse de départ. La notion d'empreinte, cette fenêtre très brève pendant laquelle un jeune oiseau attache son attachement à ce qui bouge devant lui, se comprend ici en la voyant se produire.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la théorie sûre. Une part importante des positions générales de Lorenz a été révisée, notamment sur les instincts et sur l'agression. Son engagement dans l'Allemagne nazie, sur lequel il s'est expliqué tardivement et de manière discutée, fait partie du dossier et n'a pas à être escamoté. On le lit pour le naturaliste, pas pour le penseur de l'humain.
Troisième livre : Jean-Luc Renck et Véronique Servais, « L'Éthologie »
Jean-Luc Renck et Véronique Servais, « L'Éthologie. Histoire naturelle du comportement » (Seuil, 2002, collection Points Sciences, environ 340 pages) Voir à la FnacL'Éthologie. Histoire naturelle du comportement, de Jean-Luc Renck et Véronique Servais (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou une familiarité équivalente avec quelques expériences célèbres.
Il faut bien qu'une synthèse arrive, et celle-ci a l'avantage d'être écrite par un naturaliste et une chercheuse en communication qui travaille sur les relations entre humains et animaux. Le livre reprend l'histoire de la discipline depuis les classifications d'Aristote, passe par Darwin, installe Lorenz, Tinbergen et von Frisch, puis expose les débats contemporains sur la cognition animale et sur l'anthropomorphisme.
Ce qu'il vous apprend précisément : les querelles, et pourquoi elles comptent. Vous comprendrez ce qui opposait l'éthologie européenne de terrain à la psychologie comportementale américaine, ce qu'est un comportement inné et pourquoi cette notion s'est révélée bien plus glissante qu'annoncé, et comment la discipline a fini par réhabiliter des questions sur les émotions animales qu'elle s'était interdites pendant cinquante ans.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les travaux des vingt dernières années. Le livre date de 2002, et la cognition animale a beaucoup produit depuis. Il reste la meilleure porte d'entrée en français sur l'histoire et les concepts, et c'est précisément ce dont vous avez besoin à ce stade. Complétez ensuite par des lectures récentes, en sachant enfin quoi en faire.
Quatrième livre : Baptiste Morizot, « Manières d'être vivant »
Baptiste Morizot, « Manières d'être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous » (Actes Sud, 2020, collection Mondes sauvages, postface d'Alain Damasio, environ 336 pages) Voir à la FnacManières d'être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, de Baptiste Morizot (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes. Ce n'est pas un livre d'éthologie et il ne prétend pas l'être.
Morizot est philosophe, maître de conférences à Aix-Marseille, et il pratique le pistage, c'est-à-dire l'art de lire des traces sur un terrain pour reconstituer ce qu'un animal y a fait. De cette pratique naît une réflexion sur ce que nous avons perdu en désignant dix millions d'espèces sous le mot unique de nature, et sur ce que serait un rapport plus juste, celui qu'il appelle des égards ajustés.
Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi servent les résultats de l'éthologie une fois qu'on les a. Le livre pose des questions que la science ne pose pas et n'a pas à poser, sur la cohabitation, sur les loups, sur ce que nous devons aux autres vivants. Il a rencontré un grand succès en France et il a redonné du vocabulaire à des débats d'écologie qui en manquaient.
Une opinion assumée, puisque c'est le nœud de cet article : lu à cette place, ce livre est fort. Lu en premier, il fabrique surtout des lecteurs qui parlent de diplomatie avec le vivant sans avoir jamais regardé comment on établit qu'un corbeau reconnaît un visage. La différence ne tient pas au niveau du lecteur, elle tient à ce qu'il a derrière lui.
Par où ne pas commencer
Par les essais de philosophie du vivant, donc, et cela vaut aussi pour les livres de Vinciane Despret, dont « Habiter en oiseau » est magnifique et que nous recommandons en fin de parcours dans notre article sur comment apprendre l'ornithologie. Ce n'est pas un mauvais conseil de librairie, c'est un bon conseil donné trop tôt.
« L'Agression, une histoire naturelle du mal » de Lorenz, ensuite. Le livre a eu un immense retentissement dans les années 1960 et il est aujourd'hui l'exemple type de ce qui arrive quand un éthologue extrapole du comportement animal à la politique humaine. Ses thèses ont été démontées, y compris par des éthologues. Il se lit comme un document d'histoire des idées, pas comme une introduction.
Les manuels universitaires d'éthologie quantitative, aussi. Ils existent, ils sont excellents, ils supposent des bases en statistiques et en biologie évolutive, et ils sont conçus pour accompagner un cours. Seuls, ils découragent en quarante pages.
Enfin, une mise en garde sur un rayon entier : tout ce qui se présente comme communication intuitive avec les animaux, langage secret des chats, ou décodage de ce que votre chien pense de vous. Le repère est simple et il ne trompe pas. Cherchez si l'auteur cite des travaux, avec des noms et des dates, et s'il mentionne au moins une fois un résultat qui contredit sa propre thèse. Un livre sérieux sur le comportement animal dit toujours ce qu'on ne sait pas encore.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Aucun de ces quatre ouvrages ne vous donnera de la patience, et c'est pourtant la seule compétence non négociable de la discipline. Observer un comportement animal demande de rester immobile longtemps pour trois minutes utiles. Personne n'apprend cela assis dans un fauteuil.
Ils ne vous apprendront pas non plus à tenir un carnet honnête. L'exercice ne coûte rien : choisissez une espèce accessible, des pigeons sur une place, des fourmis sur un rebord, les chats du quartier, et notez pendant trois semaines à heure fixe uniquement ce que vous voyez. Interdisez-vous les verbes qui supposent une intention. Vous découvrirez au bout de dix jours combien de fois vous aviez écrit que l'animal voulait quelque chose alors que vous aviez seulement vu qu'il se déplaçait.
Ils ne remplacent pas non plus les gens. Les associations naturalistes locales, les groupes de la Ligue pour la protection des oiseaux, les programmes de sciences participatives comptent des bénévoles qui pratiquent l'observation depuis vingt ans et qui corrigent en une sortie des erreurs qu'un livre ne peut pas voir. C'est gratuit, c'est partout, et presque personne n'y va.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors une science expliquée par un praticien, un récit d'observation fondateur, l'histoire et les concepts de la discipline, et une réflexion contemporaine sur ce qu'on en fait. C'est assez pour lire n'importe quel article de vulgarisation sans se laisser raconter n'importe quoi.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si ce sont les oiseaux, l'ornithologie de terrain vous attend et elle est la voie d'entrée la plus facile pour un amateur. Si c'est la cognition, les travaux sur les corvidés et sur les céphalopodes se sont multipliés depuis dix ans. Si c'est la réflexion sur le vivant, Despret, Donna Haraway et l'ensemble de la collection Mondes sauvages prolongent Morizot pendant des années.
Vous pouvez aussi explorer les genres et collections de sciences naturelles pour repérer les éditions de poche, qui changent beaucoup l'accès à ces ouvrages, et parcourir le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à si cette manière de construire un parcours vous convient.
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