Quel livre offrir à son patron ?
C'est probablement le cadeau le plus casse-gueule de tous. Un livre est un objet qui dit quelque chose, et quand il remonte la hiérarchie, il dit toujours un peu plus que prévu.
Le problème n'est pas de trouver un bon livre. Le problème est d'en trouver un qui ne se lise pas comme un message. Voici comment éviter les deux pièges qui piègent tout le monde, dix titres qui passent, et pourquoi le cadeau collectif de l'équipe est presque toujours la meilleure solution.
Le livre de management est un accident garanti
Commençons par le titre que quatre-vingts pour cent des gens envisagent en premier, et qui est le pire choix possible.
Un livre sur le leadership, sur l'écoute active, sur la gestion des conflits ou sur l'art de déléguer, offert par quelqu'un qui est sous vos ordres, ne peut pas se lire innocemment. Le destinataire va l'ouvrir, lire le sous-titre, et se poser une question qu'aucun cadeau ne devrait provoquer : est-ce qu'on essaie de me dire quelque chose ?
Même si la réponse est non, le doute est là. Et s'il se trouve que le livre pointe précisément un défaut connu du patron, ce que ses équipes voient toujours mieux que lui, le cadeau devient une petite bombe. On a vu des « Bullshit Jobs » de David Graeber offerts au premier degré à des directeurs qui ne l'ont pas pris ainsi.
La règle est simple et sans exception utile : rien qui ressemble de près ou de loin à un manuel professionnel. Ni management, ni productivité, ni développement personnel, ni « les habitudes des gens qui réussissent ».
L'autre piège, le livre trop personnel
Le second réflexe est inverse et tout aussi raté. Pour éviter le professionnel, on part vers l'intime : un roman qui vous a bouleversé, un récit de deuil, un livre sur la paternité.
Ces livres supposent une proximité qui n'existe pas dans la relation. Ils obligent le destinataire à réagir sur un terrain où il ne veut pas être avec vous, et le mettent dans la position inconfortable de devoir donner une réponse émotionnelle à un collaborateur.
Il existe une zone entre les deux, et elle est plus large qu'on ne croit : le livre qui parle du monde. Enquête, histoire, voyage, économie racontée, roman d'aventure intelligente. Vous montrez de l'attention sans rien réclamer, et surtout sans rien suggérer.
Les grandes enquêtes, la valeur la plus sûre
C'est la catégorie qui passe le mieux, tous profils confondus. Un patron lit rarement de la fiction et lit presque toujours des choses qui expliquent comment le monde fonctionne.
Jean-Baptiste Malet, « L'Empire de l'or rouge » (Fayard, 2017) Voir à la FnacL'Empire de l'or rouge, de Jean-Baptiste Malet (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une enquête de trois ans sur la filière mondiale de la tomate industrielle, de la Chine à l'Italie en passant par le Ghana. C'est une leçon de mondialisation racontée comme un roman noir, et c'est le genre de livre dont on parle ensuite pendant un déjeuner entier. Il a reçu le prix Albert Londres du livre en 2018.
Michael Lewis, « Le Casse du siècle » (Sonatine, 2010, traduit par Fabrice Pointeau et Guy Martinolle) Voir à la FnacLe Casse du siècle, de Michael Lewis (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Comment une poignée de gens ont vu venir la crise des subprimes quand personne ne voulait y croire. Lewis raconte la finance comme un thriller, avec des personnages. Adapté au cinéma sous le titre « The Big Short », ce qui donne au destinataire une conversation toute prête.
Erik Orsenna, « Voyage aux pays du coton » (Fayard, 2006) Voir à la FnacVoyage aux pays du coton, de Erik Orsenna (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Orsenna suit une fibre textile autour de la planète, du Mali au Brésil, de l'Ouzbékistan à la Chine. C'est un livre de géopolitique qui se lit comme un carnet de voyage, écrit par un académicien qui refuse le jargon. Idéal pour un patron qui voyage et qui n'a pas le temps de lire un essai austère.
L'histoire longue, pour ceux qui prennent de la hauteur
Certains dirigeants aiment ce qui dure plus longtemps qu'un trimestre. C'est un profil réel et facile à servir.
Jared Diamond, « Effondrement » (Gallimard, 2006) Voir à la FnacEffondrement, de Jared Diamond (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Pourquoi certaines sociétés disparaissent et d'autres non : l'île de Pâques, les Vikings du Groenland, le Rwanda. Diamond a une thèse contestée par une partie des historiens, ce qui rend le livre discutable au bon sens du terme. C'est un cadeau qui donne matière à désaccord, ce qui vaut souvent mieux qu'un cadeau consensuel.
Amin Maalouf, « Léon l'Africain » (Jean-Claude Lattès, 1986) Voir à la FnacLéon l'Africain, de Amin Maalouf (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). La vie romancée de Hassan al-Wazzan, né à Grenade, devenu diplomate, capturé par des pirates, offert au pape. Un homme qui traverse quatre mondes sans appartenir à aucun. Maalouf est entré à l'Académie française en 2011, ce qui rassure les prudents, et le roman se lit d'une traite.
Le roman qui n'engage à rien
Si vous voulez offrir de la fiction, visez l'intelligence ludique plutôt que l'émotion.
Antoine Bello, « Les Falsificateurs » (Gallimard, 2007) Voir à la FnacLes Falsificateurs, de Antoine Bello (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un jeune Islandais est recruté par une organisation secrète dont le métier consiste à fabriquer de fausses informations et à les faire entrer dans l'histoire. C'est brillant, drôle, très bien construit, et le premier tome d'une trilogie si le destinataire accroche. Aucun sous-texte gênant, aucune leçon, juste un excellent romancier qui s'amuse.
Le cadeau collectif, qui règle presque tous les problèmes
Dans la plupart des entreprises, le cadeau au patron n'est pas individuel. C'est l'équipe qui offre, pour un départ, une promotion, un anniversaire rond ou la fin d'une période intense. Cette configuration est bien plus simple, et si vous avez le choix, préférez-la.
Le collectif efface l'ambiguïté. Personne ne peut soupçonner de flatterie un cadeau signé par onze personnes. Il permet aussi de monter en gamme sans malaise, ce qui ouvre la porte au beau livre, catégorie idéale ici : cher, impressionnant, et sans le moindre message caché.
Sebastião Salgado, « Genesis » (Taschen, 2013) Voir à la FnacGenesis, de Sebastião Salgado (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Huit ans de photographies sur les parties du monde encore intactes : Antarctique, Amazonie, Papouasie, Sibérie. Le format Taschen en fait un objet spectaculaire qui finit sur une table basse ou dans un bureau, et qui reste visible des années. C'est le cadeau d'équipe le plus difficile à rater.
Christophe Blain et Abel Lanzac, « Quai d'Orsay » (Dargaud, 2010) Voir à la FnacQuai d'Orsay, de Christophe Blain et Abel Lanzac (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). La satire d'un cabinet ministériel vue par un jeune plume, écrite par quelqu'un qui y était. Le pouvoir, les egos, les notes réécrites quatorze fois, les urgences absurdes. Fauve d'or du meilleur album à Angoulême en 2013. Tout le monde en entreprise s'y reconnaît, y compris les patrons, et surtout eux.
Pour le mot collectif, une règle qui vaut plus que le choix du titre : faites signer chacun sur la page de garde, pas sur une carte. La carte finit à la poubelle en février. La page de garde reste dans le livre pour toujours.
Si votre patron a de l'humour, et seulement dans ce cas
Il existe une catégorie de cadeaux qui fonctionne merveilleusement bien ou provoque un silence de trois secondes très long. À vous d'évaluer.
Corinne Maier, « Bonjour paresse » (Michalon, 2004) Voir à la FnacBonjour paresse, de Corinne Maier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le manifeste de la désimplication au travail, écrit par une économiste d'EDF qui a eu des ennuis à cause de ce livre. Il s'est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires et a été traduit dans une trentaine de langues. Offert au premier degré, c'est un incident. Offert avec un mot qui assume la blague, c'est le cadeau dont l'équipe reparlera pendant deux ans.
Robert Linhart, « L'Établi » (Minuit, 1978) Voir à la FnacL'Établi, de Robert Linhart (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le récit d'un normalien devenu ouvrier chez Citroën en 1968 pour comprendre la chaîne de l'intérieur. C'est un livre magnifique et politiquement chargé, à réserver à un patron qui aime être bousculé et avec qui la relation le permet vraiment. Dans le doute, abstenez-vous : ce n'est pas un cadeau neutre.
Deux ou trois choses sur le paquet
Le cadeau au patron souffre d'un défaut inverse de celui du cadeau familial : on en fait trop peu sur la forme et trop sur le fond.
Emballez correctement. Un livre nu tendu dans un sac plastique de la Fnac annule la moitié du geste, quel que soit le titre. Écrivez deux lignes maximum, sans effusion et sans humour risqué si vous ne le connaissez pas bien. Et n'accompagnez jamais le livre d'un commentaire du type « il faut absolument que vous le lisiez », qui transforme un cadeau en devoir de vacances.
Dernier détail, souvent négligé : ne demandez jamais ensuite s'il l'a lu. C'est une question qui met tout le monde en difficulté, et la personne ne l'a probablement pas encore ouvert.
Le cas où il ne faut rien offrir du tout
Il faut le dire, parce qu'aucun guide ne le dit. Dans certaines relations professionnelles, offrir un livre à son supérieur est simplement une mauvaise idée, quelle que soit la qualité du choix.
Si la relation est tendue, si vous êtes en période d'évaluation, si personne d'autre dans l'équipe n'offre quoi que ce soit, le cadeau isolé va être lu comme une manœuvre. Un mot manuscrit sincère, sans objet autour, produit alors un bien meilleur effet et ne coûte rien.
Et si vous cherchiez surtout une idée pour l'ensemble du bureau plutôt que pour une seule personne, le registre change complètement : voyez notre guide sur le livre à offrir à un collègue, ou celui consacré au départ à la retraite, qui est le seul contexte professionnel où l'on peut se permettre d'être franchement chaleureux.
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