Quels livres pour apprendre les échecs ?
Un débutant qui décide de progresser sérieusement fait presque toujours la même chose. Il ouvre une librairie en ligne, tape « échecs », et achète un livre sur la défense sicilienne ou un répertoire d'ouvertures pour les Blancs. Trois mois plus tard, son classement n'a pas bougé d'un point.
Ce n'est pas un problème de motivation. C'est un problème d'ordre. Aux échecs plus que dans n'importe quel autre domaine, le bon livre lu au mauvais moment ne sert à rien du tout. Voici quatre titres, dans l'ordre où ils se lisent, et l'explication de pourquoi celui que tout le monde achète en premier arrive en dernier.
Le premier achat que presque tout le monde rate
Regardez les statistiques de vos propres parties si vous en jouez en ligne. En dessous de 1500 Elo, la quasi-totalité des défaites viennent d'un coup unique : une pièce laissée en prise, une fourchette de cavalier pas vue, un clouage ignoré. L'ouverture n'y est pour rien.
Un livre d'ouvertures vous propose de mémoriser des séquences de douze à vingt coups, minutieusement analysées, contre un adversaire qui va sortir des lignes théoriques au quatrième coup. Vous vous retrouvez alors exactement là où vous étiez, avec en plus la sensation désagréable d'avoir perdu votre préparation.
L'ordre réel est l'inverse de l'ordre commercial : la tactique d'abord, les finales ensuite, les ouvertures en dernier. Cet ordre n'a rien d'original, tous les entraîneurs le disent, et pourtant les rayons sont organisés dans l'autre sens parce que les livres d'ouvertures se vendent mieux.
Étape 1 : reconnaître les mats avant de savoir attaquer
Murray Chandler, « Comment battre Papa aux échecs » (Olibris, 2005) Voir à la FnacComment battre Papa aux échecs, de Murray Chandler (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le grand maître néo-zélandais y présente cinquante schémas de mat, chacun décomposé en six diagrammes pour être mémorisé plutôt que compris une fois puis oublié. Mat du couloir, mat de l'épaulette, sacrifice classique du fou en h7 : ce sont les figures qui reviennent dans des milliers de parties.
Le titre est trompeur et le format aussi, avec ses grands diagrammes et sa maquette destinée aux enfants. Des adultes classés 1200 y trouvent pourtant des motifs qu'ils n'avaient jamais nommés. Ne pas nommer un motif, c'est le rater une fois sur deux.
Le seul prérequis est de connaître les règles, y compris le roque et la prise en passant. Comptez deux à trois semaines à raison de vingt minutes par jour, et refaites-le une seconde fois quatre mois plus tard. La deuxième lecture est celle qui compte.
Étape 2 : mille exercices, et presque rien d'autre
C'est l'étape la plus ingrate et la plus rentable. Elle consiste à résoudre des positions, tous les jours, pendant des mois.
John Emms, « 1001 exercices d'échecs » (Olibris) Voir à la Fnac1001 exercices d'échecs, de John Emms (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le recueil est classé par thème puis par difficulté croissante, ce qui permet de commencer par des positions à deux coups et de finir par des combinaisons qu'un joueur de club met dix minutes à trouver. Emms est grand maître anglais et pédagogue, et son dosage de la difficulté est mieux réglé que la moyenne du genre.
Une règle qui change tout : résolvez sur le diagramme, sans toucher aux pièces. C'est inconfortable, c'est lent au début, et c'est précisément la compétence dont vous avez besoin en partie, où personne ne vous laissera déplacer les pièces pour voir. Si vous bougez les pièces, vous entraînez autre chose.
Si vous préférez le papier au tout numérique mais voulez du volume, le catalogue d'Olibris propose plusieurs recueils comparables, dont « 1001 échec et mat » de John Nunn, plus étroitement centré sur le mat. Prenez-en un seul et terminez-le. Le piège de cette étape n'est pas la difficulté, c'est l'ennui, et il se règle en acceptant que six mois d'exercices produisent plus de points que trois ans de lectures variées.
Étape 3 : les finales, le rayon que personne n'achète
Beaucoup de joueurs à 1400 gagnent une tour et perdent quand même la partie. Ils atteignent une finale roi et pion contre roi, ne savent pas ce qu'est l'opposition, et laissent filer un point entier.
Jeremy Silman, « La méthode Silman pour maîtriser les finales aux échecs » Voir à la FnacLa méthode Silman pour maîtriser les finales aux échecs, de Jeremy Silman (lien affilié, ouvre un nouvel onglet), dans l'édition française traduite par le maître international Jean Hébert. Le livre a une idée d'organisation qui le rend unique : il découpe le contenu par tranche de niveau. Vous lisez le chapitre correspondant à votre classement, vous vous arrêtez, et vous revenez au suivant quand vous avez gagné deux cents points. Cela évite le défaut de tous les traités de finales, qui noient un joueur de club sous des positions de grand maître dès la page 60.
Pour l'entraînement pur, « 1001 exercices de finales pour les débutants » de Thomas Willemze (Olibris) fait le même travail que le recueil de tactique, appliqué aux fins de partie. Deux ou trois exercices par jour suffisent.
La finale est aussi le domaine où le livre garde son avantage le plus net sur la vidéo, parce qu'il s'agit de positions à mémoriser exactement, pas d'idées générales à saisir.
Étape 4 : voir une partie entière se dérouler
Vous savez calculer, vous ne savez pas encore quoi faire quand rien ne se passe. C'est le moment du quatrième livre.
John Nunn, « Les échecs expliqués coup par coup » (Olibris, 2022, traduction de François-Xavier Priour) Voir à la FnacLes échecs expliqués coup par coup, de John Nunn (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Nunn a été l'un des meilleurs joueurs du monde pendant vingt ans, et il fait ici quelque chose de rare chez les grands maîtres auteurs : il écrit des phrases au lieu d'aligner des variantes. Chaque coup d'une partie est justifié, y compris les coups tranquilles, ceux qu'un débutant trouve inexplicables parce qu'ils ne prennent rien et ne menacent rien.
Lisez-le avec un échiquier, en cachant le coup suivant et en essayant de le deviner. Notez ce que vous auriez joué. L'écart entre votre coup et celui de la partie est l'information la plus utile du livre.
Les livres qu'on vous recommandera trop tôt
Trois titres reviennent dans toutes les listes et méritent une mise en garde de calendrier.
« Mon système » d'Aaron Nimzowitsch, publié en 1925 et disponible chez Payot en deux tomes, est un des monuments de la littérature échiquéenne. Il est aussi le livre le plus offert et le moins terminé du rayon. Il suppose une lecture de position que vous n'avez pas encore. Gardez-le pour 1700 Elo.
Les ouvrages de Mark Dvoretsky, entraîneur soviétique dont plusieurs titres existent en français chez Olibris, sont d'un excellent niveau et destinés à des joueurs déjà forts. Les acheter avant 2000 Elo revient à s'entraîner sur du matériel qui ne correspond à aucun de vos problèmes réels.
« Le Guide des échecs » de Nicolas Giffard et Alain Biénabe, dans la collection Bouquins chez Robert Laffont, dépasse les 1500 pages et couvre tout, de l'histoire du jeu aux ouvertures. C'est un ouvrage de référence remarquable et un outil d'apprentissage médiocre, pour la raison qui vaut pour toutes les encyclopédies : on ne progresse pas en consultant, on progresse en travaillant une chose à la fois. Achetez-le quand vous aimerez déjà les échecs, pas pour les apprendre.
Ce qu'aucun livre ne fera à votre place
Il faut le dire clairement : les livres comptent pour une part modeste de la progression, peut-être un quart.
Le reste vient de parties jouées à cadence lente. Le blitz de trois minutes est un plaisir et un entraînement à la vitesse, pas à la réflexion. Un joueur qui dispute une partie de trente minutes par semaine et l'analyse ensuite progresse plus vite que celui qui en enchaîne cinquante en blitz.
Le reste vient aussi de l'analyse de vos propres défaites, sans moteur pendant la première demi-heure. Cherchez vous-même où la position a basculé, écrivez-le, puis vérifiez avec le moteur. Le moteur consulté immédiatement donne la réponse et supprime l'apprentissage.
Enfin, un club. La Fédération française des échecs en compte plusieurs centaines, la cotisation annuelle est modique et l'on y trouve des joueurs classés qui commentent votre partie gratuitement pendant vingt minutes après la ronde. Aucun livre n'égale quelqu'un qui vous montre l'erreur que vous refaites depuis deux ans sans la voir.
Comment lire ces quatre livres
Un livre d'échecs ne se lit pas comme un essai. Vingt à trente minutes par séance suffisent, tous les jours plutôt qu'une fois par semaine, avec un carnet où vous notez les positions ratées pour y revenir.
Ne progressez pas en parallèle sur les quatre. Terminez celui de Chandler, attaquez les exercices, gardez Silman pour le moment où vous perdrez des finales gagnées. Un an sur quatre livres est un rythme parfaitement honorable, et bien supérieur à ce que produit une bibliothèque de vingt volumes achetés en trois mois.
Vous pouvez ensuite explorer d'autres domaines avec la même méthode : notre collection quels livres acheter pour apprendre à applique cette logique d'ordre de lecture à d'autres apprentissages, et l'article sur les livres pour apprendre les mathématiques part du même constat sur l'accumulation d'achats inutiles.
Il reste une question ouverte, et elle vaut la peine d'être posée avant d'acheter quoi que ce soit : voulez-vous gagner des points, ou aimer davantage le jeu ? Ce ne sont pas toujours les mêmes livres. Un recueil de parties de Mikhaïl Tal ne vous fera gagner aucun classement et vous donnera envie de jouer tous les soirs, ce qui finit par revenir au même.
Par quel livre d'échecs commencer quand on connaît juste les règles ?
Faut-il acheter un livre d'ouvertures pour débuter ?
Les livres servent-ils encore face aux applications et aux vidéos ?
Combien de livres faut-il pour progresser vraiment ?
À quel moment lire « Mon système » de Nimzowitsch ?
Faut-il un échiquier réel pour lire un livre d'échecs ?
Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.