Quels livres pour apprendre le yoga ?
La scène est banale. On décide de s'y mettre, on achète un bel album de postures, papier épais, photographies en lumière dorée, cent asanas dans l'ordre alphabétique. Trois semaines plus tard, le poignet gauche fait mal et l'épaule droite tire. Le livre n'y est pas pour rien : il montrait à quoi ressemble une posture, jamais comment on y entre, ni ce qu'on doit sentir en chemin.
Le rayon yoga des librairies mélange trois choses très différentes sous une même étiquette. Il y a les manuels de pratique, qui vous font faire. Il y a les livres d'anatomie, qui expliquent ce qui se passe sous la peau. Et il y a les textes philosophiques, qui parlent d'autre chose que du corps. Les trois sont utiles, à des moments différents, et acheter le mauvais en premier est la meilleure façon de s'arrêter au bout d'un mois.
Voici quatre livres, dans l'ordre, plus la liste de ce qu'il vaut mieux laisser sur l'étagère au début.
Trois familles de livres, trois usages
Un manuel de pratique décrit un nombre limité de postures, avec l'entrée, la sortie, la respiration associée et les erreurs courantes. Il est écrit pour être suivi, pas feuilleté. C'est ce dont vous avez besoin d'abord.
Un livre d'anatomie vous explique pourquoi une torsion tire sur la sacro-iliaque et pourquoi le chien tête en bas charge les poignets. Il ne vous fera pas progresser tout seul, mais il rend intelligibles les corrections d'un professeur. Il devient précieux vers le troisième ou le sixième mois, rarement avant.
Un texte philosophique traite de la place que le yoga occupe dans une vie. Les postures y sont marginales, souvent au sens strict. Ce livre-là arrive quand la pratique est installée et que la question « pourquoi je fais ça » commence à se poser sérieusement.
Regardez ce que vous cherchez vraiment. Beaucoup de gens qui disent vouloir « apprendre le yoga » veulent en réalité bouger sans se faire mal, et le premier livre suffit pendant longtemps.
Premier livre : André Van Lysebeth, « J'apprends le yoga »
André Van Lysebeth, « J'apprends le yoga » (Flammarion, 1968, préface de Jean Herbert, réédité sans interruption depuis) Voir à la FnacJ'apprends le yoga, de André Van Lysebeth (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Van Lysebeth était belge, formé en Inde auprès de Swami Sivananda, et il a été l'un des tout premiers Européens à enseigner le hatha yoga en français. Son livre a près de soixante ans et n'a jamais quitté le catalogue, ce qui devrait déjà vous dire quelque chose sur les albums saisonniers qui l'entourent en rayon.
Ce qu'il vous apprend précisément : une progression. Le livre ne cherche pas l'exhaustivité, il installe une poignée de postures fondamentales et y consacre des pages entières, avec les étapes intermédiaires, les repères de sensation et les contre-indications. La respiration occupe autant de place que les positions, ce qui est rarissime dans les publications récentes.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les styles contemporains. Il n'y a ici ni vinyasa, ni ashtanga, ni salle chauffée. Le ton est également daté par endroits, avec un enthousiasme des années soixante pour les vertus du yoga qu'il faut lire avec un peu de recul. La partie technique, elle, a très bien vieilli.
Deuxième livre : Leslie Kaminoff et Amy Matthews, « Yoga, anatomie et mouvements »
Leslie Kaminoff et Amy Matthews, « Yoga, anatomie et mouvements » (Vigot, première édition française en 2008 traduite par Manuel Boghossian, illustrations de Sharon Ellis, plusieurs éditions augmentées depuis) Voir à la FnacYoga, anatomie et mouvements, de Leslie Kaminoff et Amy Matthews (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : trois à six mois de pratique régulière.
Chaque posture est présentée en écorché, muscles et squelette apparents, avec le détail de ce qui travaille en contraction, de ce qui s'étire et de ce qui se stabilise. Kaminoff n'est pas anatomiste de formation mais éducateur du mouvement, formé auprès de T.K.V. Desikachar, et il a passé sa carrière à traduire l'anatomie pour des professeurs de yoga.
Ce qu'il vous apprend précisément : la variabilité des corps. C'est le point le plus important du livre et celui que les manuels de postures ne disent jamais. La forme d'une hanche ou l'orientation d'un col fémoral décident de ce que vous pouvez faire, et une posture qui ne vient pas n'est pas toujours une question de souplesse. Comprendre cela évite des mois d'acharnement contre son propre squelette.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à pratiquer. On ne suit pas ce livre, on le consulte. Si les planches anatomiques vous rebutent, l'alternative française est « Anatomie pour le mouvement » de Blandine Calais-Germain, publié aux éditions Désiris depuis le milieu des années quatre-vingt, plus général mais d'une clarté redoutable sur les articulations.
Troisième livre : Patanjali, « Yoga-Sûtras »
Patanjali, « Yoga-Sûtras » Voir à la FnacYoga-Sûtras, de Patanjali (lien affilié, ouvre un nouvel onglet), traduction du sanscrit et commentaires de Françoise Mazet (Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, 1991). Prérequis : une pratique installée, disons un an.
Cent quatre-vingt-quinze aphorismes, très courts, dont trois seulement portent sur les postures. Cette proportion est le choc du livre. Tout ce que l'industrie du yoga vend aujourd'hui tient dans un pour cent du texte fondateur, et le reste traite de l'attention, du rapport aux autres, de la manière dont le mental s'agite et se calme.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le yoga n'a pas été inventé pour assouplir des ischio-jambiers. Les commentaires de Mazet sont brefs et rendent le texte praticable, ce qui n'est pas gagné d'avance avec un ouvrage aussi elliptique. L'édition est dédiée à Gérard Blitz, qui a introduit une bonne partie de ce vocabulaire en France.
Ce qu'il ne vous apprend pas : quoi faire demain matin sur votre tapis. C'est un texte à relire par fragments pendant des années, pas un programme.
Quatrième livre : B.K.S. Iyengar, « Bible du yoga »
B.K.S. Iyengar, « Bible du yoga » (Buchet-Chastel pour l'édition française, préface de Yehudi Menuhin, traduction de Philippe Leconte, également disponible en poche chez J'ai lu) Voir à la FnacBible du yoga, de B.K.S. Iyengar (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : deux ou trois ans de pratique, ou un professeur qui vous accompagne dedans.
Iyengar a codifié l'alignement avec une exigence que personne n'a égalée, et son ouvrage décrit environ deux cents postures avec plus de six cents photographies où il pose lui-même. C'est le livre de référence du yoga postural du vingtième siècle, et il mérite sa réputation.
Ce qu'il vous apprend précisément : la précision. Les descriptions vont jusqu'à l'orientation d'un orteil et à la rotation d'un avant-bras. Vous y trouverez, pour des postures que vous croyiez maîtriser, cinq ajustements dont personne ne vous avait parlé.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la modestie. Les séquences graduées proposées à la fin s'étalent sur des années, ce que beaucoup de lecteurs ignorent, et les postures très avancées voisinent avec les simples dans le corps de l'ouvrage. Il comporte aussi un index thérapeutique associant des asanas à des maladies, sur lequel je reviens plus bas et qu'il faut lire comme un document d'époque.
Par où ne pas commencer
Ne commencez pas par la « Bible du yoga ». C'est le conseil le plus fréquent d'internet et le plus mauvais. Un débutant qui l'ouvre voit des positions spectaculaires photographiées avec une neutralité totale, et rien ne l'avertit qu'il regarde le résultat de trente ans de travail quotidien.
Écartez les albums de postures sans texte. Vous les reconnaîtrez à la mise en page : une photo pleine page, un nom sanscrit, trois lignes de légende. Ils sont beaux et ils ne disent pas l'essentiel, à savoir comment entrer dans la posture, à quoi ressemble la version intermédiaire, et à quel signal on ressort.
Méfiez-vous du poirier et de la chandelle en autodidacte. Les épaules, les poignets, les lombaires et les genoux concentrent la plupart des blessures rapportées par les pratiquants, et les postures inversées sur la tête et la nuque sont celles qui produisent les incidents les plus graves. Aucun livre ne devrait vous les faire tenter seul dans un salon.
Les livres qui promettent une guérison
C'est le tri le plus important de cette page, et le plus impopulaire.
Une partie du rayon yoga vend des postures comme des remèdes : telle torsion pour la thyroïde, telle inversion pour la fertilité, telle séquence pour le diabète ou la dépression. Ces ouvrages se présentent souvent comme des transmissions traditionnelles, ce qui rend la critique délicate. Elle reste nécessaire. Il n'existe pas de preuve qu'une posture agisse sur une glande précise, et le raisonnement invoqué, la compression mécanique d'un organe, ne correspond à rien de démontré.
Le problème n'est pas seulement que ces livres exagèrent. C'est qu'un lecteur convaincu peut retarder un vrai diagnostic. Iyengar lui-même a laissé un index thérapeutique dans son ouvrage, hérité d'une époque et d'un contexte indien précis : c'est probablement la partie la plus datée du livre, et vous pouvez la sauter sans rien perdre du reste.
Deuxième signal d'alerte : les ouvrages qui décrivent chakras et nadis comme des structures anatomiques, avec des schémas où ils figurent au même titre que la colonne vertébrale. On peut trouver ce vocabulaire beau et utile comme métaphore de l'attention. Le présenter comme de la physiologie est autre chose. Un livre honnête distingue clairement les deux registres, et c'est un excellent test de sérieux à faire debout dans le rayon.
Ce qu'un livre ne fera jamais à votre place
Il ne verra pas votre posture. C'est aussi simple que cela, et c'est irréductible.
Vous pouvez lire trois cents pages sur la position du guerrier, faire la posture devant un miroir et rester persuadé qu'elle est juste, alors que votre genou avant part vers l'intérieur et que vos côtes flottantes s'ouvrent. Le miroir ne suffit pas : il montre une face, et il vous oblige à tourner la tête, ce qui déforme ce que vous vouliez vérifier. Il faut un regard extérieur, quelques fois au moins, pour installer des repères que vous pourrez ensuite retrouver seul.
Une dizaine de cours dans une salle près de chez vous vous en apprendra plus sur votre propre corps que la totalité de cette liste. Ensuite, les livres redeviennent précieux, parce que vous saurez enfin de quoi ils parlent. Les vidéos, elles, se situent entre les deux : elles rythment une séance mieux qu'un livre, elles ne vous corrigent pas davantage.
Dernier point, moins évident. Le yoga se pratique court et souvent, pas long et rarement. Quinze minutes six jours par semaine valent mieux qu'une heure et demie le dimanche, et aucun livre ne vous forcera à cette régularité. C'est la seule variable qui décide vraiment de votre progression.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors un manuel de progression, une carte anatomique, un texte fondateur et une référence d'alignement. C'est une bibliothèque complète, et beaucoup de professeurs n'en possèdent pas davantage.
La suite dépend du chemin qui vous a pris. Si c'est le souffle, Van Lysebeth a écrit un ouvrage entier consacré au pranayama. Si c'est le corps, l'anatomie fonctionnelle et la biomécanique vous attendent. Si c'est la philosophie indienne, la Bhagavad-Gita et les Upanishads existent en éditions bilingues sérieuses, et vous pouvez repérer les traductions de référence par auteur et par genre avant d'acheter.
La même méthode fonctionne pour les disciplines voisines, où le tri entre le sérieux et le vendeur se pose exactement de la même manière : voyez quels livres pour apprendre la méditation, qui pose le même problème de traditions incompatibles empilées dans un seul volume, et quels livres pour apprendre la musculation, où la question de la charge et de la progression revient sous une autre forme. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à suit le même principe : peu de titres, dans un ordre, avec ce que chacun ne fait pas.
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