Quels livres pour apprendre le féminisme ?
C'est un des rares sujets où le lecteur qui débute se fait immédiatement disputer. Il ouvre un forum, demande par quoi commencer, et reçoit trente réponses qui se contredisent, dont une bonne moitié le soupçonnent déjà de mauvaise foi. Le résultat est prévisible : il referme l'onglet et n'apprend rien.
Le féminisme n'est pas une doctrine unique avec un catéchisme. C'est un ensemble de mouvements et de traditions intellectuelles qui se disputent depuis deux siècles, sur des questions réelles et sans arbitre. Ce qui suit n'est pas un classement des bons et des mauvais livres selon un camp. C'est un parcours d'entrée, cinq titres dans un ordre qui fonctionne, avec les désaccords exposés plutôt que dissimulés.
Les courants, et pourquoi ils ne s'accordent pas
Avant les livres, la carte. Elle vous évitera de croire qu'un auteur vous ment alors qu'il répond simplement à une autre question.
Le courant matérialiste, très implanté en France depuis les années 1970, analyse la domination masculine comme un rapport d'exploitation économique. Le travail domestique gratuit y est le mécanisme central, et le patriarcat un mode de production à part entière, distinct du capitalisme. Christine Delphy en est la figure la plus connue.
Le courant universaliste, ancré dans la tradition républicaine française, tient que l'émancipation passe par l'affirmation d'une humanité commune et se méfie de tout ce qui réassigne les femmes à une spécificité. Élisabeth Badinter en est la voix la plus lue, et ses critiques du féminisme des années 2000 lui ont valu autant d'admiration que d'hostilité.
Le courant intersectionnel, venu de la pensée féministe noire américaine et de la juriste Kimberlé Crenshaw, part d'un constat empirique : une ouvrière antillaise ne vit pas ce que vit une cadre parisienne, et le mot « femme » employé seul efface cette différence. En France, ce courant est arrivé tardivement, surtout par des traductions des années 2010, et il alimente les débats les plus tendus du moment.
Ces trois familles ne s'entendent ni sur le voile, ni sur la prostitution, ni sur la place de la question raciale, ni sur ce que l'universalisme républicain vaut réellement. Vous n'avez pas à trancher aujourd'hui. Vous avez à comprendre de quoi on parle.
Premier livre : Michelle Perrot, « Mon histoire des femmes »
Michelle Perrot, « Mon histoire des femmes » (Seuil, 2006, repris en Points en 2008, environ 250 pages) Voir à la FnacMon histoire des femmes, de Michelle Perrot (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Michelle Perrot est professeure émérite d'histoire contemporaine à l'université Paris-Diderot, et a codirigé avec Georges Duby l'« Histoire des femmes en Occident » chez Plon. Ce petit livre est né d'une série d'émissions sur France Culture, ce qui s'entend : elle parle plus qu'elle ne démontre, et le résultat se lit en quelques soirées.
Ce qu'il vous apprend précisément : la chronologie. Quand les Françaises ont voté pour la première fois, quand elles ont pu ouvrir un compte en banque sans l'accord de leur mari, ce que représentait un accouchement au dix-neuvième siècle, comment le travail des femmes a été compté ou non compté dans les statistiques. Ce sont des faits, ils sont vérifiables, et ils rendent lisibles tous les débats qui suivent.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la théorie. Perrot raconte, elle n'argumente pas pour un courant. C'est précisément pourquoi elle vient en premier : vous saurez de quoi les autres parlent.
Commencer par l'histoire plutôt que par la théorie est le meilleur conseil de cet article. La plupart des disputes que vous verrez en ligne opposent des gens qui ignorent que la question a déjà été posée en 1900, en 1949 et en 1975.
Deuxième livre : Simone de Beauvoir, « Le Deuxième Sexe », tome II
Simone de Beauvoir, « Le Deuxième Sexe », tome II, « L'expérience vécue » (Gallimard, 1949, disponible en Folio essais) Voir à la FnacLe Deuxième Sexe », tome II, « L'expérience vécue, de Simone de Beauvoir (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : à peu près aucun, mais l'ordre compte.
Le livre a fait scandale à sa parution, Beauvoir a reçu des lettres d'insultes pendant des années, et il reste la référence à partir de laquelle presque tout le féminisme européen ultérieur se situe, en accord ou en opposition. La phrase « On ne naît pas femme, on le devient » ouvre le tome II, pas le tome I, ce que beaucoup de gens ignorent.
Ce qu'il vous apprend précisément : la construction sociale d'une existence, décrite âge par âge, de l'enfance à la vieillesse. C'est de la phénoménologie appliquée à des vies concrètes, et c'est écrit par une romancière, ce qui aide beaucoup.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'état actuel de la recherche. Le livre a soixante-quinze ans. Ses pages sur la psychanalyse et sur la biologie sont datées, certaines de ses formulations sur la maternité ont été contestées par des féministes de toutes les tendances, et sa perspective reste celle d'une intellectuelle parisienne de son époque. Lisez-le comme un texte fondateur, pas comme un état des lieux.
Une opinion franche : conseiller à un débutant de commencer par le tome I est une des erreurs les plus répandues. Ce tome commence par plusieurs dizaines de pages sur les données biologiques et le matérialisme historique, et il en décourage beaucoup plus qu'il n'en convainc.
Troisième livre : Christine Delphy, « L'ennemi principal »
Christine Delphy, « L'ennemi principal », tome 1, « Économie politique du patriarcat » (Syllepse, coll. Nouvelles questions féministes, 1998, plusieurs rééditions) Voir à la FnacL'ennemi principal », tome 1, « Économie politique du patriarcat, de Christine Delphy (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : un peu d'habitude de la lecture universitaire, ou de la patience.
Delphy est sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS, cofondatrice avec Beauvoir de la revue « Nouvelles questions féministes ». Le texte qui donne son titre au recueil date de 1970, la première année du Mouvement de libération des femmes, et sa thèse a fait date : le patriarcat est un système d'exploitation autonome, avec sa base matérielle propre, dont le travail domestique gratuit constitue le rouage.
Ce qu'il vous apprend précisément : à raisonner en termes de rapports sociaux plutôt qu'en termes de mentalités. Une fois que vous avez lu Delphy, l'argument « c'est culturel, ça changera tout seul » devient difficile à tenir sans réfléchir.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la nuance sur les autres courants. Delphy est polémiste, elle attaque nommément, et le lecteur qui la découvre sans repères peut prendre ses conclusions pour un consensus. Elles ne le sont pas.
Quatrième livre : bell hooks, « Ne suis-je pas une femme ? »
bell hooks, « Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme » (Cambourakis, coll. Sorcières, 2015, traduit de l'anglais américain par Olga Potot, préface d'Amandine Gay, environ 300 pages) Voir à la FnacNe suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, de bell hooks (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Original paru en 1981 aux États-Unis.
Le titre reprend une phrase attribuée à Sojourner Truth, ancienne esclave, prononcée devant une convention de femmes en 1851. hooks, de son vrai nom Gloria Jean Watkins, y adresse une double critique : au féminisme blanc qui parle des « femmes » en pensant à une seule catégorie d'entre elles, et aux mouvements de libération noirs qui pensent la race sans penser le genre.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi une même politique publique peut émanciper certaines femmes et en contraindre d'autres. C'est aussi une leçon de méthode, applicable bien au-delà de son sujet.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la situation française. hooks écrit à partir de l'histoire américaine de l'esclavage et de la ségrégation, qui n'est pas la nôtre. Le transfert de ses catégories au contexte français fait l'objet d'un débat vif et légitime, sur lequel elle ne dit évidemment rien. La traduction tardive d'Olga Potot, trente-quatre ans après l'original, dit d'ailleurs quelque chose de la lenteur de ce dialogue.
Cinquième livre : Virginie Despentes, « King Kong Théorie »
Virginie Despentes, « King Kong Théorie » (Grasset, 2006, repris au Livre de Poche, environ 150 pages) Voir à la FnacKing Kong Théorie, de Virginie Despentes (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, mais le livre est plus dur si vous n'avez pas les quatre précédents en tête.
Un essai court, écrit à la première personne par une romancière qui parle de son viol, de sa période de prostitution, de la pornographie et de la classe sociale. Il tranche avec tout ce qui précède par le ton, et il a été autant applaudi que contesté, y compris à l'intérieur du féminisme, notamment sur le travail du sexe.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que la théorie fait à une vie, et ce qu'une vie fait à la théorie. Vous aurez lu quatre livres construits ; celui-ci vous rappellera qu'ils parlent de personnes.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à généraliser. Despentes le dit elle-même, elle parle depuis sa position et n'a pas de mandat. Prendre son témoignage pour une doctrine serait lui faire un mauvais procès.
Par où ne pas commencer
Voici la section qui vous fera gagner le plus de temps.
Les recueils universitaires de textes fondateurs, du type anthologie du féminisme en trente extraits. Trois pages de Delphy hors contexte, six pages de Judith Butler sans l'appareil théorique, cela produit l'illusion d'avoir lu et la certitude d'avoir mal compris. Un texte court intégral vaut mieux qu'un extrait d'un texte long.
« Trouble dans le genre » de Judith Butler (La Découverte, 2005, traduit par Cynthia Kraus). Livre majeur, écriture réputée difficile même chez les universitaires anglophones, et qui suppose Foucault, Lacan et Beauvoir connus. Ce n'est pas une question d'intelligence, c'est une question de prérequis. Il n'a rien à faire en première lecture.
Les essais de polémique parus dans les deux dernières années, quel que soit leur camp. Ils sont écrits pour des gens qui connaissent déjà le débat et ses sous-entendus. Vous y entrerez au milieu d'une conversation dont vous ignorez le début, et vous en sortirez avec des convictions empruntées.
Les manuels illustrés à destination des adolescents, quand vous avez trente ans. Ils font très bien leur travail auprès de leur public, mais ils simplifient au point d'effacer précisément les désaccords qui rendent le sujet intéressant.
Enfin, un conseil sur la méthode plutôt que sur un titre : ne lisez pas cinq livres du même courant. Si vos cinq premières lectures sont matérialistes, vous conclurez que le féminisme est matérialiste, et vous serez sincèrement surpris que quelqu'un vous contredise.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Aucun de ces cinq titres ne vous dira quoi penser du voile, de la gestation pour autrui, de la prostitution ou des quotas. Ils vous donneront les arguments des différentes positions, ce qui n'est pas la même chose. Les auteurs eux-mêmes ne s'accordent pas, et prétendre le contraire serait vous mentir.
Un livre ne remplace pas non plus le contact avec le terrain. Les associations locales, les centres d'information sur les droits des femmes et des familles, les permanences juridiques traitent de situations concrètes que la théorie décrit de loin. Une après-midi passée à écouter des travailleuses sociales vaut plusieurs chapitres.
Enfin, il y a un exercice que personne ne fait et qui vaut tout le reste : lire un auteur avec lequel vous êtes en désaccord, et essayer de reformuler son argument assez fidèlement pour qu'il l'accepte. C'est difficile, c'est désagréable, et cela change davantage une pensée que dix lectures confortables.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors une chronologie, un texte fondateur, une analyse matérialiste, une critique intersectionnelle et un témoignage contemporain. C'est un socle honnête.
La suite dépend de ce qui vous a arrêté. Si c'est l'histoire longue, allez vers « Caliban et la sorcière » de Silvia Federici (Entremonde, 2014, traduit par le collectif Senonevero avec Julien Guazzini), qui relie chasse aux sorcières et naissance du capitalisme. Si c'est la question républicaine, lisez « Fausse route » d'Élisabeth Badinter (Odile Jacob, 2003), l'attaque la plus argumentée contre l'orientation prise par le féminisme des années 2000. Si c'est la question coloniale, lisez « Un féminisme décolonial » de Françoise Vergès (La Fabrique, 2019), qui répond presque point par point à la précédente. Lire ces deux dernières à la suite est l'exercice le plus formateur que je connaisse sur ce sujet.
Vous pouvez aussi parcourir les genres et les autrices du catalogue pour repérer les éditions de poche, qui font une vraie différence sur les textes universitaires. Et si cette manière d'apprendre par cinq livres vous convient, le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode ailleurs, notamment pour apprendre la sociologie, discipline avec laquelle celle-ci partage la moitié de ses outils.
Par quel livre commencer le féminisme quand on part de zéro ?
Faut-il lire « Le Deuxième Sexe » en entier ?
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Y a-t-il des livres féministes qui se contredisent ?
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