Quels livres pour apprendre l'économie ?
Il y a un moment désagréable, quand on commence à s'intéresser à l'économie, où l'on s'aperçoit que les trois livres qu'on vient de lire disaient à peu près la même chose. Non pas parce que c'est la vérité établie, mais parce qu'ils venaient du même camp.
L'économie n'est pas une science unifiée. Elle est traversée par des désaccords profonds sur des questions élémentaires : à quoi sert la dette publique, ce que produit une hausse du salaire minimum, si les marchés s'autorégulent. Or la plupart des livres de vulgarisation défendent une réponse sans jamais annoncer qu'il en existe d'autres. C'est le piège principal de ce domaine, et c'est celui qu'un article honnête doit vous signaler avant de vous donner une liste.
Voici quatre livres, dans un ordre précis, choisis pour que vous entendiez plusieurs voix.
Le problème dont on ne vous parle pas en quatrième de couverture
Un ouvrage de physique grand public vous transmet un consensus. Un ouvrage d'économie grand public vous transmet souvent une position, présentée avec le calme et le vocabulaire du consensus.
Le mécanisme est simple. L'auteur choisit les exemples qui marchent, cite les études qui vont dans son sens, et traite les objections en deux paragraphes à la fin d'un chapitre. Rien de malhonnête au sens strict, mais le lecteur ressort persuadé d'avoir appris l'économie alors qu'il a appris un point de vue sur l'économie.
Ce n'est pas grave si vous le savez. Cela devient un problème quand vous ne le savez pas, parce que vous perdez la capacité de reconnaître un désaccord légitime. Vous rangez ceux qui pensent autrement dans la catégorie des gens mal informés, ce qui est la manière la plus sûre de ne plus rien apprendre.
D'où l'ordre proposé ici : d'abord une carte des courants, ensuite deux auteurs qui ne sont d'accord sur presque rien, enfin un livre de terrain.
Commencez par une bande dessinée, sans hésiter
Michael Goodwin et Dan E. Burr, « Economix » (Les Arènes, 2013) Voir à la FnacEconomix, de Michael Goodwin et Dan E. Burr (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Trois siècles d'économie racontés en bande dessinée documentaire, des physiocrates à la crise de 2008, avec des mises à jour dans les éditions successives. Plus de 200 000 exemplaires vendus en France, prescrit du lycée à Sciences Po.
Ne vous laissez pas arrêter par le format. C'est le meilleur premier livre du domaine pour une raison précise : il ne vous explique pas seulement comment fonctionne l'économie, il vous raconte comment les économistes ont successivement pensé qu'elle fonctionnait. Smith, Marx, Keynes, Friedman ne sont plus des noms mais des positions que vous pouvez situer les unes par rapport aux autres.
Aucun prérequis, cent cinquante pages avalées en deux soirées. Un défaut assumé : Goodwin est américain, plutôt critique du néolibéralisme, et cela se sent dans le dernier tiers. Il le dit lui-même, ce qui est déjà mieux que la moyenne du rayon. Vous le corrigerez avec les livres suivants.
Ensuite, un contradicteur systématique
Ha-Joon Chang, « Deux ou trois choses que l'on ne vous dit jamais sur le capitalisme » (Seuil, 2012, traduit de l'anglais par Paul et Françoise Chemla, disponible en Points) Voir à la FnacDeux ou trois choses que l'on ne vous dit jamais sur le capitalisme, de Ha-Joon Chang (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'économiste de Cambridge démonte vingt-trois affirmations qui circulent comme des évidences : le marché libre existerait, le libre-échange sortirait les pays de la pauvreté, enrichir les riches profiterait à tous.
Chaque chapitre suit le même format, trois ou quatre pages, ce qui rend le livre lisible par tranches. C'est le meilleur exercice de réflexe critique disponible en français : vous n'en ressortez pas convaincu de tout, mais vous ressortez incapable d'avaler une phrase économique sans vous demander ce qu'elle suppose.
Soyons clairs, Chang est hétérodoxe et défend l'intervention publique. Il ne s'en cache pas une seconde. C'est exactement pour cette raison qu'il fait un bon deuxième livre : sa position est visible, donc vous pouvez en tenir compte. Un auteur qui affiche son camp est plus facile à lire qu'un auteur qui prétend n'en avoir aucun.
Le troisième livre doit vous contredire à votre tour
Jean Tirole, « Économie du bien commun » (PUF, 2016) Voir à la FnacÉconomie du bien commun, de Jean Tirole (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Six cent trente-huit pages du prix Nobel 2014, écrites pour le grand public, sur le chômage, le climat, l'Europe, la finance, le numérique.
C'est le contrepoint indispensable à Chang. Tirole travaille dans le cadre de l'économie standard, croit aux mécanismes de marché correctement régulés, et défend par exemple la tarification du carbone contre les approches réglementaires. Là où Chang voit un rapport de forces, Tirole voit un problème d'incitations mal posées.
Lisez les deux dans cet ordre et vous ferez l'expérience la plus utile de tout ce parcours : vous constaterez que deux économistes sérieux, honnêtes, informés, arrivent à des conclusions opposées sur des sujets concrets. Cette expérience vaut à elle seule dix livres de vulgarisation consensuelle.
Le format est exigeant, les chapitres sont longs, et la première partie sur le métier de chercheur peut être sautée sans dommage si elle vous ennuie. Personne ne lit ce livre d'une traite, et personne ne devrait essayer.
Si vous voulez du terrain plutôt que de la doctrine
Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, « Économie utile pour des temps difficiles » (Seuil, 2020, cinq cent vingt-trois pages, repris en Points) Voir à la FnacÉconomie utile pour des temps difficiles, de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Les prix Nobel 2019 y traitent l'immigration, le commerce international, les inégalités et le climat à partir de ce que montrent les expérimentations de terrain.
Leur méthode change tout. Plutôt que de déduire d'un modèle ce que les gens devraient faire, ils vont mesurer ce qu'ils font. Résultat, plusieurs intuitions bien installées prennent cher, y compris à gauche et à droite. L'idée que les migrants font baisser les salaires locaux, par exemple, résiste mal aux données rassemblées.
C'est le livre qui vous apprend qu'une question économique peut recevoir une réponse empirique, et pas seulement une réponse idéologique. Lisez-le en quatrième position, quand vous saurez déjà repérer une thèse : le plaisir vient précisément de voir des thèses se faire contredire par des chiffres.
Par où ne pas commencer
C'est la partie la plus utile de cet article.
Ne commencez pas par Thomas Piketty, « Le Capital au XXIe siècle » (Seuil, 2013). Livre majeur, point d'entrée catastrophique. Près de mille pages, un appareil statistique considérable, et une thèse qui n'a de sens que si vous savez déjà pourquoi la comparaison entre rendement du capital et croissance fait débat. Beaucoup de gens l'ont acheté, peu l'ont fini, et ceux qui l'ont fini sans bases en retiennent une formule sans être capables d'en discuter.
Ne commencez pas non plus par « Freakonomics ». C'est un excellent livre de curiosités appliquant l'analyse économique à des sujets inattendus, et il ne vous apprendra à peu près rien sur l'économie comme discipline. Divertissant, oui. Formateur, non.
Écartez enfin deux catégories entières. Les essais de polémistes, souvent écrits par des non-économistes, qui vous donnent des conclusions sans méthode. Et les livres de finances personnelles rangés au même rayon, qui traitent d'un tout autre sujet : si c'est votre besoin, il relève plutôt de nos livres pour apprendre à gérer son argent, et cela n'a rien à voir avec l'apprentissage de l'économie.
Repérer l'école d'un auteur en dix minutes
Prenez le livre en main avant de l'acheter et faites trois vérifications.
La bibliographie d'abord. Si les mêmes cinq ou six noms reviennent et qu'ils appartiennent tous au même courant, vous tenez un plaidoyer. Une bibliographie qui cite des adversaires est un bon signe.
Le traitement de la contradiction ensuite. Cherchez l'endroit où l'auteur expose l'argument le plus fort contre lui. S'il n'existe pas, ou s'il tient en cinq lignes suivies d'une réfutation triomphante, vous savez à quoi vous en tenir.
Le vocabulaire enfin. « Charges » ou « cotisations », « assistanat » ou « protection sociale », « rigidité » ou « protection de l'emploi » : ces couples désignent les mêmes réalités et signalent des positions différentes. Un auteur qui n'utilise qu'un seul registre a déjà choisi.
Ces trois réflexes ne vous diront pas si le livre a raison. Ils vous diront d'où il parle, ce qui suffit pour le lire correctement.
Ce que ces livres ne feront pas
Ils ne vous rendront pas capable de prévoir quoi que ce soit. L'économie prédit mal, y compris quand elle est pratiquée par des gens brillants, et un livre qui vous promet le contraire vous vend autre chose que de l'économie.
Ils ne remplaceront pas la fréquentation des chiffres. Une heure passée sur le site de l'Insee, à regarder comment sont construits l'indice des prix ou le taux de chômage au sens du Bureau international du travail, vous apprendra des choses qu'aucun essai ne transmet. Les définitions sont le vrai socle, et elles sont ennuyeuses, donc les livres grand public les survolent.
Ils ne remplaceront pas non plus un cours structuré si votre objectif est un examen ou une reconversion. Les universités françaises publient des cours d'introduction en accès libre, et la progression y est autrement plus rigoureuse qu'une pile de livres choisis au hasard.
Et ils ne remplaceront jamais la discussion. Expliquer à quelqu'un pourquoi vous trouvez Tirole convaincant, et l'entendre vous répondre que Chang l'est davantage, fait plus pour votre compréhension que le quatrième livre de la pile. C'est en butant sur une objection qu'on découvre ce qu'on avait cru comprendre.
Après ces quatre livres
Vous n'aurez pas fait le tour, personne ne fait le tour. Mais vous aurez de quoi lire un article économique sans le prendre pour argent comptant, ce qui est déjà rare.
La suite dépend de ce qui vous a accroché. L'histoire longue si vous avez aimé Economix, auquel cas nos livres pour apprendre l'histoire prennent le relais. Les inégalités si c'est Piketty qui vous appelle, et vous serez cette fois armé pour le lire. Ou la sociologie économique, qui pose les mêmes questions avec d'autres outils et gâche agréablement les certitudes fraîchement acquises. Le rayon complet vous attend dans notre catalogue de livres.
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