Quels livres pour apprendre la photographie ?
Le rayon photo est un endroit décourageant. On y trouve, sur trois mètres linéaires, des manuels d'exposition, des essais sans une seule image, des livres consacrés à un boîtier sorti l'an dernier, et des anthologies des cent plus grandes photographies de tous les temps. Un débutant en achète deux au hasard et n'en finit aucun.
Le problème n'est pas la qualité des ouvrages. C'est qu'ils répondent à trois besoins différents, et qu'acheter les trois en même temps est le meilleur moyen de n'en tirer aucun bénéfice.
Trois besoins qu'on confond tout le temps
Le premier besoin est technique. Vous voulez comprendre ce que fait l'ouverture, pourquoi vos photos d'intérieur sont floues, comment obtenir un arrière-plan qui décroche. Cela s'apprend vite, en quelques semaines, et une fois acquis cela ne se réapprend plus.
Le deuxième besoin concerne le regard. Vos images sont nettes, bien exposées, et parfaitement ennuyeuses. C'est le stade où la plupart des amateurs s'arrêtent, parce qu'ils cherchent la solution du côté du matériel alors qu'elle est du côté de ce qu'ils choisissent de cadrer.
Le troisième besoin est historique. Vous voulez savoir d'où viennent les conventions que vous appliquez, pourquoi le noir et blanc a longtemps passé pour plus sérieux que la couleur, ce qui a déjà été fait mille fois.
Ces trois besoins n'arrivent pas en même temps, et c'est pour cela qu'un ordre de lecture compte. Voici cinq livres, dans l'ordre.
Le premier livre : Anne-Laure Jacquart
Anne-Laure Jacquart, « Composez, réglez, déclenchez ! La photo pas à pas » (Eyrolles, 2011, régulièrement réédité) Voir à la FnacComposez, réglez, déclenchez ! La photo pas à pas, de Anne-Laure Jacquart (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : aucun.
C'est le seul manuel francophone grand public qui traite la composition et les réglages dans le même mouvement, ce qui correspond à la façon dont on photographie réellement. Vous ne pensez pas d'abord à l'ouverture puis au cadre, vous faites les deux d'un coup, en trois secondes.
Le livre est construit autour d'images de l'autrice, décortiquées une par une : voilà ce que j'ai vu, voilà ce que j'ai décidé, voilà pourquoi j'ai reculé de deux pas. Cette méthode est nettement plus efficace que les schémas abstraits de règle des tiers, parce qu'elle montre la décision au lieu de la formuler.
Ce qu'il ne vous apprendra pas : la photographie de studio, l'éclairage artificiel complexe, le tirage. Ce n'est pas son sujet, et vous n'en avez pas besoin la première année.
Le deuxième livre : John Berger
John Berger, « Voir le voir » (Éditions B42, 2014, traduction de Monique Triomphe, 168 pages) Voir à la FnacVoir le voir, de John Berger (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : savoir tenir un appareil et commencer à s'ennuyer de ses propres images.
Vous êtes prêt à le lire le jour où vos photos sont techniquement correctes et vous laissent froid. Berger, critique britannique, a tiré ce livre d'une série télévisée de la BBC diffusée en 1971. Il y démonte la façon dont nous regardons les images : ce que la reproduction fait à une peinture, comment la publicité s'est emparée des codes du portrait, ce que le regard masculin impose au nu féminin.
Il n'y a pas un conseil photographique dans ces 168 pages, et c'est le livre qui a le plus changé la manière de photographier de gens que je connais. Il vous rend incapable de faire une image par réflexe.
L'édition B42 reprend la maquette d'origine, avec le texte imprimé en blanc sur fond noir pour les chapitres purement visuels. Objet réussi, lecture rapide, effet durable.
Le troisième livre : Quentin Bajac
Quentin Bajac, « L'Image révélée. L'invention de la photographie » (Découvertes Gallimard n°414, 2001) Voir à la FnacL'Image révélée. L'invention de la photographie, de Quentin Bajac (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : aucun, mais l'intérêt vient plus tard.
Format poche, très illustré, écrit par un conservateur qui a dirigé le département photographie du MoMA. Il couvre les cinquante premières années du médium : le daguerréotype, le calotype de Talbot, Gustave Le Gray, le moment où la photographie devient un produit industriel et où ses praticiens se battent pour la faire reconnaître comme un art.
Pourquoi ce livre plutôt qu'une histoire complète ? Parce qu'il est court, qu'il se lit en deux soirées, et que les débats du dix-neuvième siècle sur la valeur d'une image faite par une machine sont exactement ceux que nous réglons aujourd'hui à propos des images générées automatiquement. Vous n'aurez pas la sensation de lire un livre ancien.
Le quatrième, seulement si la technique vous manque
René Bouillot, « Cours de photographie numérique. Principes, acquisition et stockage » (Dunod, 3e édition) Voir à la FnacCours de photographie numérique. Principes, acquisition et stockage, de René Bouillot (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : plusieurs mois de pratique, et un besoin précis.
Bouillot, mort en 2013, a enseigné à l'École nationale supérieure Louis-Lumière. Son cours est la référence francophone sur les fondements physiques et optiques de l'image numérique : le capteur, la formation de l'image, la profondeur de champ calculée plutôt qu'estimée, la colorimétrie, la chaîne du fichier.
C'est un ouvrage de trois cents diagrammes, aride, précis, et sans équivalent en français. Achetez-le si vous butez sur un problème que les manuels grand public traitent en trois lignes. Ne l'achetez pas pour vous mettre à la photographie : vous ne dépasserez pas le chapitre deux.
Le cinquième, pour aller plus loin
Robert Adams, « Essais sur le beau en photographie » (Fanlac, 1996, traduction de Carole Naggar, 136 pages) Voir à la FnacEssais sur le beau en photographie, de Robert Adams (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : quelques années de pratique.
Huit essais écrits sur dix ans par un photographe américain du paysage abîmé, publiés aux États-Unis en 1981. Adams y pose des questions embarrassantes et simples : pourquoi photographions-nous, qu'est-ce qui rend une image vraie, qu'est-ce qu'un photographe doit à ce qu'il photographie.
Le volume est mince et se relit. Il vaut particulièrement pour quelqu'un qui photographie depuis longtemps et se demande à quoi cela sert, ce qui arrive à tout le monde vers la cinquième année.
Par où ne surtout pas commencer
Trois catégories de livres sont recommandées partout et ruinent des débuts.
Les grandes histoires de la photographie, d'abord. La « Nouvelle histoire de la photographie » dirigée par Michel Frizot (Bordas, 1994, rééditée chez Larousse) est un monument de 775 pages, souvent citée comme la référence, et c'est vrai. Ce n'est pas un livre pour apprendre, c'est un ouvrage de consultation. Acheté en premier, il finit fermé sur une étagère.
Les livres consacrés à un boîtier précis, ensuite. Ils périment avec le modèle, coûtent le prix d'un manuel généraliste, et reprennent une notice constructeur téléchargeable gratuitement.
Les anthologies des plus grandes photographies de tous les temps, enfin. Cent images sorties de leur série, une par page, sans le corps de travail dont elles proviennent. C'est le contraire de ce qui apprend à voir : un photographe se comprend par la répétition de ses obsessions, jamais par une image isolée.
Ce qu'aucun de ces livres ne fera pour vous
Il faut le dire nettement, parce que c'est la seule chose qui compte vraiment dans cet article : on n'apprend pas la photographie en lisant.
Un livre vous donne du vocabulaire, des repères, et des raisons de regarder autrement. Il ne produit aucune image. Les réglages ne deviennent automatiques qu'après plusieurs milliers de déclenchements, et cet automatisme est la condition pour penser à autre chose qu'aux réglages au moment où quelque chose se passe devant vous. Aucun chapitre ne raccourcit ce chemin.
Deuxième chose qu'un livre ne fournit pas : le retour extérieur. Vous devenez rapidement aveugle à vos propres images. Vous aimez celles qui vous rappellent le moment où vous les avez faites, ce qui n'a rien à voir avec ce qu'elles montrent. Il faut quelqu'un pour vous dire que la troisième est la seule qui tienne, et pourquoi. Un club photo local, un atelier, un ami plus avancé, une lecture de portfolio dans un festival : n'importe lequel de ces dispositifs vous fera progresser plus vite que le meilleur manuel.
Troisième chose : la contrainte. Personne ne progresse en photographiant au hasard le week-end. Ce qui fait progresser, c'est un sujet imposé sur une durée, la même rue pendant six mois, une série de vingt images sur un thème unique, un tirage à produire pour une date. Les livres n'imposent rien, et c'est leur limite structurelle.
Une dernière chose, souvent oubliée : le tirage. Tant que vos images restent sur un écran, vous ne voyez pas la moitié de leurs défauts. Faites imprimer vingt photographies en petit format chez un labo correct. La leçon coûte le prix d'un manuel et se retient bien mieux.
Un protocole tenable sur six mois
Prenez Jacquart le premier mois et faites les exercices au lieu de les lire, ce qui est la faute universelle. Photographiez ensuite pendant deux mois sans acheter aucun livre. Lisez Berger au troisième mois, puis reprenez vos images du premier mois : vous en jetterez la moitié, ce qui est le signe que la lecture a servi. Bajac au cinquième mois, quand la curiosité pour l'origine du médium apparaît d'elle-même.
Le reste dépendra de ce sur quoi vous butez, et vous le saurez à ce moment-là mieux que n'importe quelle liste. Si vous voulez élargir le regard sans quitter l'image, la lecture de livres pour apprendre le cinéma prolonge naturellement ce parcours, et l'ensemble de la collection de guides d'apprentissage applique la même règle des trois à cinq titres.
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Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.