Quels livres pour apprendre la mythologie ?
Il y a deux façons de se tromper de rayon. La première consiste à acheter un beau volume illustré qui raconte quarante mythes en trois pages chacun, et à découvrir six mois plus tard qu'on ne sait toujours pas qui est Ouranos. La seconde consiste à attaquer directement la « Théogonie » d'Hésiode dans une édition bilingue avec appareil critique, et à s'arrêter à la page douze en pleine liste de divinités primordiales.
Le sujet a cette particularité : le lecteur doit faire deux choses différentes, et la plupart des listes de lecture les mélangent. Il faut connaître les récits, ce qui demande un recueil. Et il faut comprendre ce que ces récits faisaient pour ceux qui les racontaient, ce qui demande un livre d'analyse. Ce ne sont pas les mêmes ouvrages, ils ne se lisent pas dans le même état d'esprit, et l'ordre entre eux n'est pas négociable.
Cinq livres suffisent, grecque d'abord, nordique ensuite.
Pourquoi commencer par la Grèce
Ce n'est pas un jugement de valeur sur les autres traditions, c'est un constat de documentation.
Le corpus grec nous est parvenu avec une densité de sources qu'aucun autre ensemble européen n'égale : poèmes homériques, Hésiode, tragédies, compilations tardives, et par-dessus tout cela vingt-cinq siècles de commentaires. Il existe des dizaines de traductions françaises de qualité, souvent en poche. Vous trouverez toujours une édition annotée pour le texte qui vous intéresse.
À l'inverse, le corpus celtique est très lacunaire, reconstitué à partir de sources tardives et souvent christianisées, et il donne lieu à une quantité impressionnante d'ouvrages fantaisistes. Le corpus nordique est mieux loti mais dépend presque entièrement de deux textes islandais du treizième siècle. Le corpus égyptien exige un minimum de contexte religieux et funéraire pour ne pas se réduire à une galerie de dieux à tête d'animal.
Ajoutez que la mythologie grecque irrigue directement la peinture occidentale, le théâtre, la psychanalyse et votre vocabulaire quotidien, et l'ordre s'impose de lui-même. Vous n'y resterez pas, vous y commencerez.
Premier livre : Jean-Pierre Vernant, « L'Univers, les Dieux, les Hommes »
Jean-Pierre Vernant, « L'Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines » (Seuil, coll. La Librairie du XXe siècle, 1999, environ 250 pages, repris en Points) Voir à la FnacL'Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines, de Jean-Pierre Vernant (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Vernant était helléniste, professeur au Collège de France, fondateur du centre Louis-Gernet, et il a passé sa vie sur ces textes. Ce livre est né d'un geste privé : raconter les mythes à son petit-fils. Il n'y a ni note de bas de page ni discussion savante, seulement un récit continu, de la castration d'Ouranos aux ruses de Zeus, de la fabrication de Pandore au retour d'Ulysse. Le livre a été traduit dans plus de trente langues.
Ce qu'il vous apprend précisément : la trame. Vous saurez dans quel ordre les générations divines se succèdent, pourquoi la question du sacrifice revient sans arrêt, ce que les Grecs mettaient dans le mot destin. Et vous l'aurez appris par un récit, ce qui se retient infiniment mieux qu'une notice.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'exhaustivité. Vernant choisit ses épisodes et en laisse beaucoup de côté. C'est une entrée, pas une somme.
Deuxième livre : Édith Hamilton, « La Mythologie »
Édith Hamilton, « La Mythologie. Ses dieux, ses héros, ses légendes » (Marabout, traduction française d'Abeth de Beughem, régulièrement réédité, original américain de 1942) Voir à la FnacLa Mythologie. Ses dieux, ses héros, ses légendes, de Édith Hamilton (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Hamilton, née en 1867 et morte en 1963, était enseignante et helléniste, et son livre est le recueil de référence dans le monde anglophone depuis plus de quatre-vingts ans. Il couvre les Grecs, les Romains, et donne un aperçu des mythes nordiques en fin de volume. Trente illustrations, un index détaillé, et surtout la mention des sources antiques pour chaque récit.
Ce qu'il vous apprend précisément : le détail et la variante. Là où Vernant vous a donné une version tenue, Hamilton vous montre que le même épisode se raconte différemment chez Homère, chez Ovide et chez Apollodore, et vous dit lequel elle a suivi. C'est le moment où vous cessez de croire qu'il existe une version officielle.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'interprétation moderne. Hamilton écrit dans les années 1940 et son regard reste celui d'une humaniste classique, qui admire les Grecs et juge sévèrement les Romains. Cette partialité est visible et assez charmante, mais ce n'est pas de l'anthropologie.
Troisième livre : Pierre Grimal, « Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine »
Pierre Grimal, « Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine » (Presses universitaires de France, 1951, réédité de nombreuses fois, environ 600 pages) Voir à la FnacDictionnaire de la mythologie grecque et romaine, de Pierre Grimal (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Ce n'est pas une lecture, c'est un outil.
Grimal était latiniste, professeur à la Sorbonne, et son dictionnaire est resté l'ouvrage de référence en français depuis soixante-quinze ans, chose rare. Chaque entrée donne les variantes du récit avec les références aux textes antiques, et des tableaux généalogiques dépliants figurent en fin de volume.
Ce qu'il vous apprend précisément : à vérifier. Vous lisez un roman, un article, un cartel de musée, un nom apparaît, vous l'ouvrez. En trois minutes vous savez qui est ce personnage, chez quel auteur il apparaît et sous quelles versions. C'est le livre que vous garderez vingt ans, longtemps après avoir revendu les autres.
Ce qu'il ne vous apprend pas : quoi que ce soit de façon continue. Personne ne lit un dictionnaire du début à la fin, et essayer serait une mauvaise idée. Achetez-le après les deux premiers, quand vous aurez de vraies questions à lui poser.
Quatrième livre : Jean-Pierre Vernant, « Mythe et pensée chez les Grecs »
Jean-Pierre Vernant, « Mythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique » (Maspero, 1965, réédition en poche chez La Découverte, 1996) Voir à la FnacMythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique, de Jean-Pierre Vernant (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : connaître les récits, donc les trois étapes précédentes.
Voici le basculement du livre de récits au livre d'analyse, et il change tout. Vernant y traite du travail, de la mémoire, de l'espace, de l'organisation du temps, du corps, et il montre comment les mythes structurent une manière de penser qui n'est pas la nôtre. Le livre a fait date à sa parution et on le lit encore dans les universités.
Ce qu'il vous apprend précisément : que les mythes ne sont pas des histoires charmantes, mais des instruments intellectuels. Après ce livre, un récit qui vous paraissait absurde, un dieu qui avale ses enfants, une femme fabriquée par les dieux comme une punition, devient un raisonnement sur un problème réel que les Grecs se posaient.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la facilité. C'est le seul titre exigeant de cette liste, écrit par un chercheur pour des lecteurs sérieux. Il se relit, il se prend par chapitres, et il récompense largement l'effort.
Une opinion tranchée : sauter cette étape est possible, et c'est ce que font neuf lecteurs sur dix. Ils gardent alors de la mythologie une collection d'anecdotes, ce qui est dommage après tout ce travail.
Cinquième livre : Snorri Sturluson, « L'Edda »
Snorri Sturluson, « L'Edda. Récits de mythologie nordique » (Gallimard, coll. L'Aube des peuples, 1991, traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, environ 230 pages) Voir à la FnacL'Edda. Récits de mythologie nordique, de Snorri Sturluson (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir l'habitude de lire un récit mythologique, ce que les quatre premiers livres vous ont donné.
Snorri Sturluson était un chef politique et poète islandais du treizième siècle. Il a composé ce texte vers 1220, plus de deux siècles après la christianisation de l'Islande, pour que les poètes de son temps comprennent encore les allusions de la poésie ancienne. C'est la source la plus complète dont nous disposions sur les dieux nordiques, et la traduction de Dillmann, avec son appareil de notes, fait autorité en français.
Ce qu'il vous apprend précisément : un autre rapport au temps et à la fin. Là où les dieux grecs sont immortels et insouciants, les dieux nordiques savent qu'ils vont mourir au Ragnarök et agissent en le sachant. Le contraste avec la Grèce vous fera comprendre les deux mieux que chacune prise seule.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la mythologie nordique dans son état originel. Snorri écrit après la conversion, dans un cadre chrétien, et ses choix de présentation portent la marque de son époque. Il faut le lire en le sachant, ce que l'introduction de Dillmann explique très bien.
Par où ne pas commencer
Cette section vous évitera la moitié des abandons.
La « Théogonie » d'Hésiode en première lecture. Le texte est fondateur, il est court, et il est composé pour l'essentiel de listes généalogiques dont les noms ne vous diront rien. Lu après un recueil, il devient passionnant. Lu en premier, il ressemble à un annuaire.
Les « Métamorphoses » d'Ovide, pour une raison différente. C'est un chef-d'œuvre littéraire, mais Ovide écrit pour des Romains cultivés qui connaissent déjà toutes ces histoires, et il joue avec elles. Sans les récits en tête, vous perdez le jeu et vous ne gardez que la trame.
« Les Mythes grecs » de Robert Graves. L'ouvrage est riche, très diffusé, et ses interprétations reposent sur une thèse d'un culte matriarcal préhellénique que les hellénistes rejettent depuis longtemps. Le problème est que Graves ne distingue pas ce qui vient des sources de ce qui vient de sa théorie. Un débutant ne peut pas faire le tri.
« Le Héros aux mille et un visages » de Joseph Campbell. Livre influent, surtout à Hollywood, qui ramène tous les mythes du monde à une structure unique. C'est séduisant et cela écrase les différences, qui sont pourtant le plus intéressant. À lire, éventuellement, quand vous saurez repérer ce qu'il gomme.
Les adaptations jeunesse vendues au rayon adulte. Elles suppriment ce qui gêne, or dans ces récits ce qui gêne est souvent l'essentiel : Cronos dévore ses enfants, Zeus se transforme pour violer des mortelles, Loki accouche d'un cheval à huit pattes. Un récit expurgé ne veut plus rien dire. Le repérage est simple : si le livre ne cite aucune source antique, ce n'est pas un ouvrage de référence, quelle que soit la beauté des planches.
Enfin, le cas honnête : « La Mythologie viking » de Neil Gaiman (Au Diable Vauvert, 2017) est une réécriture littéraire, réussie et assumée comme telle par son auteur. Elle se lit avec plaisir, elle ne remplace pas Snorri.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Il y a une chose que la lecture seule ne donne pas dans ce domaine : la reconnaissance visuelle. Ces récits ont été peints, sculptés et gravés pendant deux mille cinq cents ans, et vous n'aurez pas vraiment compris ce que Prométhée représentait tant que vous n'aurez pas croisé cinquante Prométhée différents. Deux heures dans les salles d'antiquités d'un musée, ou dans les salles de peinture classique, valent un chapitre entier. L'entrée des collections permanentes est gratuite dans de nombreux musées français le premier dimanche du mois.
Les livres ne feront pas non plus le travail de mémoire à votre place, et ce travail est réel. Les noms se ressemblent, les généalogies se contredisent d'une source à l'autre, et il n'existe aucune version canonique à mémoriser. Le seul remède qui fonctionne consiste à noter les personnages au fil de la lecture, avec leur filiation et la source. Trois pages de notes personnelles vous serviront plus qu'un cinquième livre acheté.
Enfin, une mythologie s'apprend en la racontant. Essayez de résumer à quelqu'un l'histoire d'Œdipe sans regarder le livre, vous verrez immédiatement les trous.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors une trame grecque, un recueil de référence, un dictionnaire à garder, une clé de lecture anthropologique et un premier corpus non grec. C'est un socle qui ouvre à peu près partout.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est le récit, allez vers Homère, dans une traduction récente en prose plutôt que dans les vieilles versions en vers, puis vers les tragiques, Eschyle et Sophocle en tête. Si c'est le Nord, poursuivez avec l'« Edda poétique », le recueil de poèmes anonymes dont Snorri s'inspirait. Si c'est l'analyse, Vernant a beaucoup écrit, et Marcel Detienne prolonge la même école. Si c'est l'envie d'aller plus loin dans le temps, l'« Épopée de Gilgamesh » est le plus ancien grand texte mythologique que nous ayons, et elle se lit en une soirée.
Vous pouvez aussi explorer les genres et les auteurs du catalogue pour repérer les éditions annotées, qui changent beaucoup de choses sur les textes antiques. Et si cette méthode des cinq livres vous convient, le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à l'applique à d'autres domaines, notamment pour apprendre l'histoire, qui pose exactement le même problème d'ordre de lecture.
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