Quels livres pour apprendre la menuiserie ?
Un menuisier qui apprend un geste le répète cinquante fois. Un lecteur qui apprend un geste le lit une fois, hoche la tête, et se retrouve six semaines plus tard devant une planche sans savoir par quel bout la prendre. C'est la difficulté propre à ce domaine : le livre y est indispensable, et il n'y suffit jamais.
Ce qui ne veut pas dire qu'il faut s'en passer. Le travail du bois est plein d'informations qu'aucune vidéo ne transmet correctement, parce qu'elles sont trop nombreuses, trop précises et consultées trop souvent : les proportions d'un tenon, les angles d'affûtage, le comportement d'une essence, l'ordre d'un montage. Ces choses-là appartiennent à un livre posé sur l'établi, ouvert, plein de sciure. Voici cinq titres seulement, dans un ordre qui suit la progression des mains.
Un livre d'atelier n'est pas un livre de chevet
La distinction change complètement le choix.
Un livre de projets se lit dans l'ordre. Il vous donne huit ou dix réalisations, du plus simple au plus complexe, et vous accompagne pas à pas. Vous obtenez des objets, vous accumulez des gestes sans vous en rendre compte, et vous restez motivé. C'est ce qu'il faut au démarrage, sans discussion.
Un livre de référence ne se lit pas du tout. Il se consulte, à l'index, debout, les mains sales, pour vérifier une cote ou revoir la séquence d'un assemblage. Sa qualité principale n'est pas la profondeur de son propos mais la rapidité avec laquelle on y retrouve une information. Un bon ouvrage d'atelier a un index sérieux et des schémas lisibles à un mètre.
Vous aurez besoin des deux, et le premier avant le second. La suite précise lesquels et pourquoi.
Premier livre : Alexandre Deloup, « Travailler le bois »
Alexandre Deloup, « Travailler le bois : 8 projets pour progresser en menuiserie » (Dunod, 2023) Voir à la FnacTravailler le bois : 8 projets pour progresser en menuiserie, de Alexandre Deloup (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, à part un espace où faire du bruit et de la poussière.
Huit projets de difficulté croissante, et l'apprentissage se fait à l'intérieur des projets plutôt qu'avant eux. Deloup traite le choix du bois, la coupe, l'usage des électroportatifs et des machines stationnaires, le rabotage, les premiers assemblages et les finitions au fil des réalisations. C'est la bonne structure pour un débutant, parce qu'elle produit des objets tout de suite.
Ce qu'il vous apprend précisément : la chaîne complète d'une réalisation. Débiter, corroyer, tracer, assembler, poncer, finir. Beaucoup d'amateurs restent bloqués des années sur une étape parce qu'ils n'ont jamais vu la séquence entière une seule fois de bout en bout.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à concevoir. Les huit projets sont donnés avec leurs cotes. Le jour où vous voudrez faire une étagère à vos dimensions, il faudra comprendre pourquoi un assemblage tient, et c'est le livre suivant.
Deuxième livre : John Bullar, « Assemblages en bois »
John Bullar, « Assemblages en bois : toutes les techniques pas à pas » (Dunod, 2015, cent soixante-seize pages, traduit de l'anglais par Daniel Gouadec) Voir à la FnacAssemblages en bois : toutes les techniques pas à pas, de John Bullar (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : deux ou trois projets terminés, et au moins un meuble qui a bougé.
Cent soixante-seize pages sur un seul sujet, c'est ce qu'il faut. Bullar traite le bois lui-même, les outils, les colles, les méthodes de travail, puis déroule les assemblages en séquences photographiques détaillées. L'ouvrage vient de la Guild of Master Craftsman britannique, dont la tradition éditoriale est celle de l'atelier plutôt que du bureau d'études.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi un meuble tient. Une queue d'aronde résiste à la traction dans un sens et pas dans l'autre, un tenon-mortaise reprend les efforts d'un piètement, une entaille à mi-bois ne vaut rien sans colle. Une fois ces logiques comprises, vous cessez de copier des plans et vous commencez à en faire.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à couper droit. C'est le paradoxe des livres d'assemblages, tous concernés : ils supposent que votre trait de scie suit le tracé et que votre ciseau coupe. Si ce n'est pas le cas, aucun assemblage ne sera correct, et c'est le troisième livre qui règle ce problème.
Troisième livre : Sébastien Gros, « Le travail du bois aux outils à main »
Sébastien Gros, « Le travail du bois aux outils à main, tome 1 : scies, rabots, ciseaux » (BLB-Bois, cent quarante-quatre pages, grand format) Voir à la FnacLe travail du bois aux outils à main, tome 1 : scies, rabots, ciseaux, de Sébastien Gros (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : de la patience, plus que de l'expérience.
Gros est ingénieur aéronautique devenu fabricant de meubles dans le Tarn, et il travaille exclusivement à la main. Le tome 1 prend les trois familles d'outils une par une, et consacre à chacune une large partie sur l'affûtage, avant de terminer par la construction complète d'un banc.
Ce qu'il vous apprend précisément : que l'outil doit couper. Cette évidence n'en est pas une pour les débutants, qui travaillent pendant des mois avec des ciseaux émoussés en concluant qu'ils manquent d'habileté. Un fer de rabot correctement affûté change tellement l'expérience du bois que beaucoup de gens datent leurs vrais débuts de ce moment-là.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les machines. C'est assumé et c'est cohérent. Si votre atelier est équipé d'une scie sous table et d'une dégauchisseuse, ce livre reste utile pour l'affûtage et pour les ajustements, mais il ne parle pas votre langue quotidienne.
Quatrième livre : Mark Ramuz, « Encyclopédie du travail du bois »
Mark Ramuz, « Encyclopédie du travail du bois » (Eyrolles, deuxième édition 2010, cinq cent douze pages) Voir à la FnacEncyclopédie du travail du bois, de Mark Ramuz (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Ce n'est pas un livre à lire, c'est un livre à posséder.
Cinq cent douze pages, près de deux mille cinq cents illustrations, et un répertoire de quarante-huit essences avec leurs caractéristiques et leurs usages. L'ouvrage couvre l'installation de l'atelier, l'entretien de l'outillage, le sciage, le rabotage, les assemblages, le tournage, la marqueterie, la sculpture et les finitions.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que vous ne savez pas encore que vous cherchez. C'est la fonction d'une encyclopédie d'atelier. Vous l'ouvrez pour vérifier une profondeur de mortaise et vous tombez sur une technique de placage dont vous ignoriez l'existence. Le répertoire d'essences justifie à lui seul la place qu'elle prend sur l'étagère.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à progresser. Une encyclopédie n'a pas de pédagogie, par construction. Elle répond à des questions, elle ne vous en pose aucune, et un débutant qui commence par elle n'ira nulle part.
Cinquième livre : Thierry Gallauziaux et David Fedullo, « Le grand livre de la menuiserie »
Thierry Gallauziaux et David Fedullo, « Le grand livre de la menuiserie » (Eyrolles, 2018) Voir à la FnacLe grand livre de la menuiserie, de Thierry Gallauziaux et David Fedullo (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : savoir déjà travailler, et vouloir sortir de l'objet pour aller vers le bâtiment.
Gallauziaux et Fedullo écrivent depuis longtemps sur le bâtiment et l'installation, et leur menuiserie est celle des portes, des fenêtres, des escaliers, des parquets et des aménagements fixes. C'est un domaine différent de l'ébénisterie, avec ses propres contraintes de dimensionnement et d'implantation.
Ce qu'il vous apprend précisément : la menuiserie qui tient dans une maison. Poser un chambranle, monter une cloison bois, comprendre les jeux de dilatation, dimensionner un plancher. C'est utile à beaucoup de gens qui n'iront jamais fabriquer une commode et qui veulent surtout ne plus appeler un artisan pour tout.
Une opinion, que je vous donne franchement : ce titre revient constamment en tête des listes pour débutants, et il n'y a pas sa place. Il est vaste, dense, et il suppose des bases. Acheté trop tôt, il finit consulté trois fois puis rangé.
Par où ne pas commencer
Voici la section qui vous évitera les achats regrettés.
Une encyclopédie en premier livre, donc. Ramuz, Gallauziaux et Fedullo, et tous les gros volumes de synthèse : ils sont excellents et ils arrivent trop tôt. Ils ne vous mettront pas devant une planche, et rien de ce qu'ils contiennent ne prendra sens tant que vous n'aurez pas raté quelque chose vous-même.
Les livres de plans de meubles sans partie technique. Ils donnent des cotes et une nomenclature, et supposent que vous savez faire. Ils sont très bons plus tard, quand vous cherchez des idées de proportions. Ils sont inutilisables au départ.
Les traductions américaines non adaptées, quand c'est votre unique référence. Les dimensions commerciales du bois ne sont pas les mêmes en France, les essences courantes non plus, et une partie de l'outillage décrit ne se trouve pas ici sans commande. Le contenu technique reste juste, la mise en pratique demande une conversion permanente.
Les ouvrages anciens de compagnonnage, pour la même raison qu'on ne commence pas la philosophie par Kant. Ils sont magnifiques et ils supposent un métier. Gardez-les pour le jour où vous saurez de quoi ils parlent.
Enfin, un conseil sur un format plutôt que sur un titre : préférez les livres à reliure cousue qui restent ouverts à plat. Un ouvrage d'atelier qui se referme dès qu'on lâche la page est une source d'énervement quotidienne, et ça ne se voit sur aucune fiche produit.
Ce qu'un livre de menuiserie ne fera jamais à votre place
Il faut être direct sur ce point, parce que c'est un domaine où l'écart entre lire et faire est plus large qu'ailleurs.
Un livre ne vous apprendra pas à lire le bois. Le fil, le contre-fil, le nœud qui va faire dévier le rabot, la planche qui vrille en séchant : ces informations passent par la main et par l'œil, sur des dizaines de pièces. Achetez du pin bon marché et rabotez-le pour rien, juste pour sentir la différence quand vous travaillez dans le mauvais sens.
Un livre ne surveillera pas votre sécurité non plus, et je préfère le dire sans dramatiser. Les machines à bois, la scie circulaire sur table et la toupie en particulier, blessent sérieusement des gens chaque année, et presque toujours par un geste que l'opérateur savait dangereux. Les règles tiennent en peu de lignes : protections en place, poussoir systématique, jamais de coupe à main levée, pas de manches flottantes, lunettes et protection auditive. Ce qu'un livre ne peut pas faire, c'est vous voir approcher les doigts de la lame. Une première séance encadrée dans un atelier partagé, une association ou un fablab vaut n'importe quel chapitre sur le sujet, et beaucoup de villes en ont un.
Enfin, aucun livre ne vous apprendra la patience du séchage et de l'ajustement. Le bois bouge, les pièces ne rentrent pas du premier coup, et il faut retoucher trois fois un tenon qu'on croyait fini. Les menuisiers expérimentés ne se trompent pas moins que vous, ils s'agacent moins.
Après ces cinq livres
Vous aurez alors un parcours de projets, une méthode d'assemblage, une maîtrise de l'outil à main, une encyclopédie et une ouverture sur la menuiserie du bâtiment. C'est déjà une petite bibliothèque d'atelier, et elle vous suffira longtemps.
La suite dépend de la direction que prend votre pratique. Si c'est le meuble, allez vers l'ébénisterie, le placage et la marqueterie. Si c'est l'outil, les tomes suivants sur l'affûtage et la restauration d'outils anciens vous attendent, et c'est une passion à part entière. Si c'est la matière, les ouvrages sur les essences et le séchage vous feront regarder une planche autrement.
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