Quels livres pour apprendre l'opéra ?
Il existe une croyance solidement installée, et il faut la démonter avant de parler de livres : celle qui veut qu'on doive apprendre l'opéra avant d'avoir le droit d'y entrer. Des gens intéressés reportent leur première soirée pendant des années, en se disant qu'ils s'y mettront quand ils sauront reconnaître un mezzo d'un contralto. Ils ne s'y mettent jamais.
C'est l'inverse qui fonctionne. On va voir un ouvrage court dont on a lu le résumé, on comprend la moitié de ce qui se passe, on rentre chez soi avec une image en tête, et c'est à ce moment-là que les livres deviennent utiles. Les quatre titres qui suivent sont classés dans l'ordre où ils servent réellement, pas dans l'ordre de leur importance.
Ce qu'il faut savoir avant la première soirée, et rien de plus
Trois informations suffisent : l'histoire racontée, la durée réelle avec les entractes, et la langue de l'ouvrage. Le reste vous sera donné sur place.
Les surtitres, ce texte traduit projeté au-dessus de la scène, se sont généralisés dans les maisons françaises à partir des années 1980. La difficulté principale du genre, celle de ne pas comprendre ce qui se dit, a donc disparu il y a une quarantaine d'années. Beaucoup de gens qui hésitent encore aujourd'hui hésitent contre un problème résolu.
Reste une vraie difficulté, celle-là honnête : la durée. Trois heures assis, avec des passages où l'action n'avance pas, demandent une disposition particulière. Prenez un ouvrage court la première fois. Personne ne vous demandera de comptes.
Premier livre : Alain Perroux, « L'opéra mode d'emploi »
Alain Perroux, « L'opéra mode d'emploi » (éditions Premières Loges, première édition en 2000, nouvelle édition allégée publiée en 2015) Voir à la FnacL'opéra mode d'emploi, de Alain Perroux (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis. À lire avant votre première ou deuxième soirée, pas après.
Perroux est critique musical, collaborateur régulier de la revue L'Avant-Scène Opéra, et il a depuis dirigé des maisons d'opéra, ce qui se sent : il connaît le genre par la coulisse autant que par la salle. Son livre répond aux questions qu'on n'ose pas poser. Qui décide de la mise en scène. Pourquoi on applaudit au milieu d'un acte. À quoi sert le chef quand tout le monde connaît sa partie. Pourquoi la même œuvre dure deux heures quarante ici et trois heures dix ailleurs.
Ce qu'il vous apprend précisément : le fonctionnement concret d'une production, la typologie des voix, le vocabulaire minimum, et surtout les usages de la salle. C'est ce dernier point qui débloque les gens intimidés, bien plus que la culture musicale.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les œuvres elles-mêmes. C'est un livre sur le genre, pas sur le répertoire. Pour les œuvres, il vous faudra les deux étapes suivantes.
Deuxième outil : le numéro de « L'Avant-Scène Opéra » consacré à l'œuvre que vous allez voir
La revue « L'Avant-Scène Opéra » (fondée en 1976, bimestrielle, un numéro par ouvrage) Voir à la FnacLa revue « L'Avant-Scène Opéra » (lien affilié, ouvre un nouvel onglet), qui contient le livret intégral avec sa traduction, un guide d'écoute mesure par mesure, des études historiques et une discographie comparée. Prérequis : aucun, mais l'objet n'a de sens que si vous avez une représentation prévue ou un enregistrement en cours.
Techniquement ce n'est pas un livre, et je vous le recommande quand même en deuxième position, parce que c'est le meilleur rapport entre l'effort fourni et la compréhension gagnée dans tout ce domaine. Un numéro sur Pelléas et Mélisande vous apprend davantage sur Debussy qu'une histoire générale de la musique de six cents pages.
Ce qu'il vous apprend précisément : une œuvre, en profondeur, avec le texte sous les yeux. Le guide d'écoute vous fait entendre des choses que vous auriez manquées dix fois de suite.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la vue d'ensemble. La collection compte des centaines de numéros, et les acheter au hasard n'a aucun intérêt. Achetez celui de l'ouvrage que vous allez voir, ni plus ni moins. Les médiathèques municipales en possèdent souvent des collections entières, la Philharmonie de Paris notamment.
Troisième livre : Piotr Kaminski, « Mille et un opéras »
Piotr Kaminski, « Mille et un opéras » (Fayard, 2003, environ mille huit cents pages) Voir à la FnacMille et un opéras, de Piotr Kaminski (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir vu ou écouté quelques ouvrages. Ce n'est pas un livre d'initiation et il ne faut pas le traiter comme tel.
Voilà le titre qu'on voit recommandé partout, souvent en tête de liste, et cette place lui fait du tort. Kaminski a écrit un dictionnaire d'œuvres : pour chacune, la genèse, l'argument acte par acte, l'analyse musicale, la fortune scénique. Ouvrir ce volume en espérant apprendre l'opéra revient à ouvrir un dictionnaire de la langue en espérant apprendre le français.
Son usage réel, celui qui en fait un compagnon durable, tient en une phrase : la veille de chaque représentation, vous lisez la notice de l'ouvrage que vous allez voir. Dix à quinze pages, une demi-heure, et vous entrez dans la salle en sachant qui est qui et ce qui se joue. Répétez l'opération vingt fois sur trois ans, et vous aurez acquis une culture lyrique sérieuse sans jamais avoir eu l'impression de travailler.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à écouter. Kaminski suppose que vous entendez déjà la musique, ses jugements sont tranchés et parfois féroces, ce qui fait son charme et non son défaut. Si les mille huit cents pages vous effraient, il existe une sélection plus maniable du même auteur, « Les 101 grands opéras », reprise en poche chez Fayard dans la collection Pluriel.
Quatrième livre : Catherine Clément, « L'Opéra ou la Défaite des femmes »
Catherine Clément, « L'Opéra ou la Défaite des femmes » (Grasset, 1979, environ 360 pages, réédité depuis sans interruption) Voir à la FnacL'Opéra ou la Défaite des femmes, de Catherine Clément (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : avoir vu cinq ou six ouvrages du grand répertoire, sans quoi le propos reste abstrait.
Après le mode d'emploi, l'analyse d'œuvre et le dictionnaire, il vous faut un livre qui prenne position, et celui-ci ne fait que cela. Clément part d'une observation difficile à réfuter une fois qu'on l'a lue : le répertoire lyrique tue ses héroïnes avec une régularité de métronome. Carmen poignardée, Violetta phtisique, Butterfly suicidée, Lucia folle, Tosca précipitée du haut d'un rempart. Elle en tire une lecture entière du genre.
Ce qu'il vous apprend précisément : qu'une œuvre lyrique se discute, et pas seulement s'admire. Le livre a été très contesté, y compris par des musicologues qui lui reprochent de lire les intrigues sans écouter les partitions, et cette controverse fait partie de son intérêt. Vous n'êtes pas obligé d'être d'accord. Vous serez obligé de répondre.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la technique musicale. Ce n'est pas son objet, elle l'assume dès l'ouverture.
Par où ne pas commencer
Voici la partie qui vous fera gagner le plus de temps, et le plus d'argent.
L'« Histoire de l'opéra français » dirigée par Hervé Lacombe, publiée chez Fayard entre 2020 et 2022 en trois volumes considérables, est un monument de recherche. C'est aussi un ouvrage d'universitaires écrit pour des lecteurs déjà installés dans le domaine. Acheté en premier, il finit sur une étagère.
Les biographies de compositeurs, ensuite, et particulièrement les biographies wagnériennes, dont certaines dépassent le millier de pages. La vie de Wagner est passionnante et elle ne vous apprendra rien sur ce que vous entendrez à la salle. Lisez l'œuvre d'abord, l'homme ensuite, si l'envie vient.
Les livrets vendus seuls, enfin. Le texte d'un opéra sans sa musique donne souvent une impression désastreuse, parce qu'il n'a jamais été écrit pour être lu. Des générations de gens ont conclu que le genre était ridicule après avoir parcouru un livret dans le train.
Et une recommandation de programmation plutôt que de lecture : ne commencez pas par « L'Anneau du Nibelung ». Quinze heures réparties sur quatre soirées, une mythologie entière à assimiler, un système de motifs musicaux qui suppose l'oreille exercée. C'est un sommet et c'est un très mauvais premier pas.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous feront pas entendre une voix, et l'opéra est d'abord une affaire de corps humains qui produisent du son sans amplification dans un volume de deux mille places.
Aucune description écrite ne rend ce qui se passe quand une voix porte par-dessus un orchestre entier. On peut lire vingt pages sur le timbre d'un baryton-basse et ne rien comprendre avant de l'avoir entendu une fois en salle. Allez-y, même aux places les moins chères, même avec une visibilité partielle. Une soirée vaut trois livres.
Ils ne remplaceront pas non plus l'écoute répétée à la maison. La méthode qui fonctionne est ingrate et simple : une œuvre à la fois, écoutée en entier, deux ou trois fois, avec le résumé de l'intrigue à côté. La quatrième écoute, vous commencerez à anticiper. C'est à cet instant précis qu'on devient amateur d'opéra, et aucune lecture ne raccourcit le chemin.
Dernière chose. Ne vous forcez pas sur ce qui vous ennuie. Les gens qui abandonnent sont presque toujours ceux qui se sont imposé un ouvrage de quatre heures en langue allemande parce qu'il figurait sur une liste des chefs-d'œuvre. Le répertoire est immense, et il vous laisse le droit d'aimer Rossini plus que Wagner.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors les codes de la salle, une méthode pour préparer chaque soirée, un ouvrage de référence à consulter pendant des années et un point de vue critique à discuter. C'est largement de quoi tenir une saison entière sans vous sentir illégitime.
La suite se joue moins dans les livres que dans la programmation. Suivez une maison sur une saison complète plutôt que de picorer, votre oreille progressera beaucoup plus vite. Et si l'envie vient d'élargir au-delà de la scène lyrique, notre parcours pour apprendre la musique classique prend la question par le répertoire instrumental, ce qui est l'autre porte d'entrée possible.
Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même règle à d'autres domaines : peu de titres, dans un ordre, avec ce que chacun ne fait pas. Vous pouvez aussi parcourir les genres du catalogue pour repérer les éditions disponibles en poche.
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