Quel livre offrir à un professeur ?
Fin juin, salle des professeurs, la table du fond. Des mugs. Beaucoup de mugs. Des bougies parfumées, des savons, trois boîtes de chocolats identiques, et un essai sur la bienveillance à l'école que personne n'ouvrira.
Le livre est un très bon cadeau pour un enseignant, à une condition : qu'il ne parle pas de son métier. Un prof passe l'année à lire des copies, des programmes, des circulaires et des manuels. Lui offrir un ouvrage sur la pédagogie, c'est lui tendre du travail avec un ruban autour. Voici douze titres qui font l'inverse, classés selon ce que vous savez de lui.
La règle tient en une phrase
Offrez-lui ce qu'il aurait acheté pour lui-même s'il avait eu le temps.
Un professeur lit énormément par obligation. Ce qui lui manque, ce n'est pas la matière intellectuelle, c'est le livre qu'on ouvre sans avoir à en faire quelque chose ensuite. Pas de fiche à construire, pas de séquence à monter, pas d'extrait à photocopier. Un livre qui ne demande rien.
D'où la hiérarchie, très simple. En haut : le roman, le récit, l'enquête, la bande dessinée, la vulgarisation qui sort de sa discipline. Au milieu : le livre de vulgarisation dans sa discipline, qui marche bien s'il est écrit avec passion et pas avec méthode. Tout en bas, et vraiment tout en bas : l'essai sur l'enseignement, la gestion de classe, la motivation des élèves, les neurosciences de l'apprentissage.
Deuxième règle, moins évidente. Ne cherchez pas un livre difficile pour le flatter. Beaucoup d'élèves et de parents surestiment le besoin de sérieux d'un enseignant, et lui offrent un pavé exigeant qu'ils n'auraient pas lu eux-mêmes. Un prof fatigué en fin d'année a droit à un roman qui l'embarque.
Les titres qui marchent sur presque tous les profs
Si vous ne savez rien de ses goûts, ces trois-là couvrent la plupart des situations.
Sylvain Tesson, « Dans les forêts de Sibérie » (Gallimard, 2011) Voir à la FnacDans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Six mois seul dans une cabane au bord du lac Baïkal, tenu sous forme de journal. Prix Médicis essai 2011. C'est le livre d'évasion par excellence pour quelqu'un qui vient de passer dix mois entouré de trente adolescents dans une pièce fermée. Les entrées sont courtes, on peut le poser et le reprendre.
Hervé Le Tellier, « L'Anomalie » (Gallimard, 2020) Voir à la FnacL'Anomalie, de Hervé Le Tellier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un avion Paris-New York atterrit deux fois, à trois mois d'écart, avec les mêmes passagers à bord. Prix Goncourt 2020 et l'un des plus gros succès de l'histoire du prix, avec plus d'un million d'exemplaires vendus. Malin, drôle, structuré comme une machine. Il plaît autant aux littéraires qu'aux scientifiques, ce qui est rare.
Riad Sattouf, « L'Arabe du futur » (Allary, 2014) Voir à la FnacL'Arabe du futur, de Riad Sattouf (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'enfance de l'auteur entre la France, la Libye et la Syrie, racontée à hauteur d'enfant. Fauve d'or du meilleur album à Angoulême en 2015. Le premier tome fonctionne aussi comme une porte d'entrée : s'il accroche, il a cinq volumes devant lui, et vous savez quoi offrir l'an prochain.
Si vous savez ce qu'il enseigne
Là, vous pouvez viser précisément. Le principe reste le même : le plaisir de la discipline, jamais les outils du métier.
Cédric Villani, « Théorème vivant » (Grasset, 2012) Voir à la FnacThéorème vivant, de Cédric Villani (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le récit au jour le jour d'une démonstration mathématique, avec les impasses, les nuits blanches et les échanges de mails bruts. Le mathématicien a reçu la médaille Fields en 2010. Pour un professeur de mathématiques, c'est un livre qui parle de ce qu'il aime sans jamais parler de sa classe.
Peter Wohlleben, « La Vie secrète des arbres » (Les Arènes, 2017) Voir à la FnacLa Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un forestier allemand explique comment les arbres communiquent, s'entraident et vieillissent. Best-seller mondial, discuté par une partie des scientifiques pour son anthropomorphisme, ce qui en fait justement un excellent cadeau pour un professeur de sciences de la vie et de la Terre : il aura envie d'en débattre.
Ivan Jablonka, « Laëtitia ou la fin des hommes » (Seuil, 2016) Voir à la FnacLaëtitia ou la fin des hommes, de Ivan Jablonka (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'historien reconstitue la vie de Laëtitia Perrais, assassinée en 2011, et retourne le fait divers en enquête sociale. Prix Médicis 2016. Pour un enseignant d'histoire-géographie ou de sciences économiques et sociales, c'est une leçon de méthode déguisée en récit.
Andrea Marcolongo, « La Langue géniale : 9 bonnes raisons d'aimer le grec » (Les Belles Lettres, 2018) Voir à la FnacLa Langue géniale : 9 bonnes raisons d'aimer le grec, de Andrea Marcolongo (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une helléniste raconte pourquoi le grec ancien pense le temps autrement que nous. Cadeau presque parfait pour un professeur de lettres classiques, catégorie qui reçoit rarement autre chose que des mugs.
Hubert Reeves, « Poussières d'étoiles » (Seuil, 1984) Voir à la FnacPoussières d'étoiles, de Hubert Reeves (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'astrophysicien raconte l'origine des éléments dont nous sommes faits. Le livre a plus de quarante ans et n'a pas vieilli, parce qu'il est écrit par quelqu'un qui aimait expliquer. Pour un prof de physique-chimie, ou pour n'importe qui d'ailleurs.
Pour les langues vivantes, un conseil différent : évitez le livre en version originale. C'est le réflexe évident et il est souvent maladroit, parce qu'il fait passer le cadeau pour un exercice. Un roman traduit d'un auteur du pays qu'il enseigne fonctionne mieux.
Le cadeau collectif de la classe
C'est le format le plus fréquent en fin d'année, et il se rate presque toujours de la même manière : trop d'objets, aucun choix.
Une règle simple. Un seul livre, bien choisi, plus une page signée par tous les élèves. Pas un panier avec un livre, un mug, des chocolats et un porte-clés. Le panier dit qu'on n'a pas su décider. Le livre unique dit qu'on a réfléchi.
Emmanuel Carrère, « Limonov » (P.O.L, 2011) Voir à la FnacLimonov, de Emmanuel Carrère (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). La vie d'Édouard Limonov, poète russe, clochard à New York, majordome, chef de parti nationaliste. Prix Renaudot 2011. Pour un cadeau collectif de lycée, c'est le genre de titre qui impressionne sans être pompeux, et l'enseignant comprend qu'un élève s'est renseigné.
Sorj Chalandon, « Le Quatrième Mur » (Grasset, 2013) Voir à la FnacLe Quatrième Mur, de Sorj Chalandon (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Monter Antigone dans le Beyrouth en guerre de 1982, avec des acteurs de chaque camp. Prix Goncourt des lycéens 2013, ce qui n'est pas un hasard : le livre fonctionne particulièrement bien auprès des jeunes lecteurs et de leurs professeurs. Un choix évident pour une classe de lettres ou d'histoire.
Sur le mot collectif, une remarque pratique. Faites-le écrire en classe, sur une vraie page, pas la veille dans un couloir. Ce qu'un professeur garde des années, ce n'est jamais le livre, c'est la page avec trente écritures dessus.
Les deux exceptions à la règle de l'école
J'ai dit d'éviter tout ce qui parle d'enseignement. Il existe deux exceptions, et elles méritent d'être nommées parce qu'elles sont excellentes.
Daniel Pennac, « Chagrin d'école » (Gallimard, 2007) Voir à la FnacChagrin d'école, de Daniel Pennac (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prix Renaudot 2007. Pennac y raconte sa propre scolarité de cancre, puis son passage de l'autre côté du bureau. Ce n'est pas un livre de pédagogie, c'est un livre sur la honte scolaire. Beaucoup d'enseignants l'ont lu, ce qui est le principal risque de doublon de cette liste.
John Williams, « Stoner » (Le Dilettante, 2011) Voir à la FnacStoner, de John Williams (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). La vie entière d'un professeur de littérature dans une université du Missouri, traduit par Anna Gavalda et devenu un succès inattendu près de cinquante ans après sa parution américaine. C'est un livre magnifique et un peu triste sur une vie ordinaire consacrée à l'enseignement. Offrez-le à quelqu'un dont vous savez qu'il aime les romans lents. À un prof en burn-out de fin d'année, non.
Ce que vaut vraiment le mot qui accompagne
Voici l'opinion tranchée de cet article : pour un professeur, le mot compte davantage que le livre.
Un enseignant reçoit peu de retours concrets sur son travail. Les notes, les moyennes de classe et les inspections ne lui disent pas grand-chose de ce qu'il a réellement changé chez quelqu'un. Une phrase précise, écrite sur la page de garde, lui apporte exactement cela.
Précise, c'est le mot important. « Merci pour tout » ne pèse rien. « Merci pour le cours sur la Commune, c'est là que j'ai compris à quoi servait l'histoire » pèse énormément et sera relu dans dix ans. Si vous êtes parent, dites ce que vous avez vu changer chez votre enfant, pas ce que vous supposez du métier.
Philippe Delerm, « La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules » (Gallimard, 1997) Voir à la FnacLa Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Trente-quatre textes très courts sur des petits riens. Delerm était lui-même professeur de français quand il l'a écrit. Le livre se lit dix minutes à la fois, ce qui en fait un cadeau juste pour quelqu'un qui n'a pas beaucoup de plages libres, et un objet qu'on garde sur un bureau.
Les cas particuliers de fin de parcours
Un professeur qui part à la retraite, qui change d'établissement, ou qui a suivi votre enfant pendant trois ans, n'appelle pas le même cadeau qu'un remerciement de juin ordinaire.
Yuval Noah Harari, « Sapiens : une brève histoire de l'humanité » (Albin Michel, 2015) Voir à la FnacSapiens : une brève histoire de l'humanité, de Yuval Noah Harari (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Soixante-dix mille ans d'histoire humaine en un volume, vendu à des dizaines de millions d'exemplaires dans le monde. Le livre est discuté par les historiens sur plusieurs de ses raccourcis, et c'est précisément ce qui le rend intéressant à offrir à quelqu'un qui aura enfin le temps de le contredire.
Si la personne part à la retraite, pensez aussi à la série plutôt qu'au titre isolé : vous lui offrez des mois de lecture au lieu d'une semaine. Nos guides d'ordre de lecture détaillent les grandes séries tome par tome, ce qui évite d'offrir le tome trois. Et si vous cherchez plutôt le bon registre pour un départ en équipe, la logique est proche de celle du cadeau à un collègue.
Ce qu'il en fera
Il y a une chose que personne n'anticipe en offrant un livre à un enseignant : il y a de bonnes chances qu'il le prête.
Un prof qui aime un livre le fait circuler, en parle en classe, le pose sur une étagère au fond de la salle, le donne à l'élève dont il pense qu'il en a besoin. Votre cadeau ne s'arrêtera probablement pas à lui, et c'est le meilleur usage possible de ce que vous aurez glissé dans le paquet.
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