Quel livre offrir à son père ?
Il ouvre le paquet, il sourit, il dit merci. C'est un grand format sur les phares de Bretagne, les locomotives à vapeur ou les grands crus du Bordelais. Deux ans plus tard, il est toujours là, impeccable, sous une pile de courrier.
Ce scénario se répète chaque décembre dans des milliers de familles. Il vient rarement d'une erreur de goût. Il vient du rayon cadeau, qui propose des objets à regarder quand la personne en face aurait lu une histoire. Voici douze titres classés par profil de lecteur, avec la raison précise pour laquelle chacun fonctionne.
Le beau livre est un piège tendu à l'acheteur
Les volumes illustrés sur les avions, la mer ou le vin sont souvent très bien faits. Leur défaut se situe ailleurs : ils ne proposent aucune expérience. On les feuillette une fois, on les admire, on les range à l'horizontale. Ils règlent le problème de celui qui achète, en trois minutes, au rayon saisonnier.
Un père qui lit deux ou trois livres par an n'a pas besoin d'un objet décoratif supplémentaire. Il a besoin d'un livre qui l'attrape à la page quatre et qui l'empêche d'aller se coucher. Ce sont deux cadeaux radicalement différents, et seul le second se raconte ensuite au téléphone.
La seule exception valable : s'il collectionne réellement les images d'un sujet précis, s'il connaît les modèles, les dates, les noms. Là, le beau livre devient un cadeau juste. Dans tous les autres cas, passez votre chemin.
Le récit vrai, la valeur la plus sûre
C'est la catégorie qui convertit le mieux les lecteurs occasionnels. Un homme réel, une décision, des conséquences. Pas de construction littéraire compliquée, pas de narrateur multiple, juste une histoire qui a eu lieu.
Jon Krakauer, « Into the Wild : voyage au bout de la solitude » (Presses de la Cité, traduction de Christian Molinier, réédité au format poche chez 10/18) Voir à la FnacInto the Wild : voyage au bout de la solitude, de Jon Krakauer (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Christopher McCandless part vivre seul en Alaska à vingt-quatre ans et n'en revient pas. Krakauer enquête sans jamais juger son sujet, ce qui laisse au lecteur toute la place pour se faire son propre avis. C'est exactement le genre de livre dont un père reparle trois semaines plus tard.
Sylvain Tesson, « Dans les forêts de Sibérie » (Gallimard, 2011, prix Médicis essai) Voir à la FnacDans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Six mois seul dans une cabane au bord du lac Baïkal, à cent vingt kilomètres du premier village. Le journal est tenu au jour le jour, ce qui autorise la lecture par fragments de dix minutes. Plus de 250 000 exemplaires vendus en grand format, ce qui donne une idée du nombre de gens qui rêvent de la même cabane.
Du même auteur, « Sur les chemins noirs » (Gallimard, 2016) raconte la traversée de la France en diagonale après une chute de plusieurs mètres et des semaines de coma. Pour un père qui marche, c'est le meilleur des deux.
Catherine Poulain a passé dix ans à pêcher en Alaska avant d'écrire « Le Grand Marin » (Éditions de l'Olivier, 2016, prix Gens de Mer). Le froid, les mains abîmées, l'alcool, les hommes du port de Kodiak. La langue est âpre et le livre n'essaie jamais de plaire, ce qui plaît beaucoup.
S'il aime l'histoire mais fuit les manuels
Beaucoup de pères disent aimer l'histoire et n'ouvrent jamais un livre d'histoire, parce qu'ils redoutent les huit cents pages et les notes de bas de page. La solution consiste à offrir de l'histoire écrite comme du récit.
Éric Vuillard, « L'Ordre du jour » (Actes Sud, 2017, prix Goncourt) Voir à la FnacL'Ordre du jour, de Éric Vuillard (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Cent cinquante pages sur l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, racontées comme une pièce de théâtre où les industriels allemands entrent en scène un par un. Environ 300 000 exemplaires vendus dès la fin 2017. C'est le Goncourt le plus court et le plus accessible de la décennie, et il se termine en deux soirées.
Pierre Lemaitre a reçu le Goncourt 2013 pour « Au revoir là-haut » (Albin Michel, 2013), l'histoire de deux rescapés des tranchées qui montent une escroquerie sur les monuments aux morts. La mécanique est celle d'un roman noir, l'arrière-plan est celui de 1919. Un père qui n'a pas ouvert un roman depuis dix ans le finit sans s'en apercevoir.
Pour le très grand angle, « Sapiens : une brève histoire de l'humanité » de Yuval Noah Harari (Albin Michel, 2015, traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat) dépasse les 650 000 exemplaires vendus en France. C'est un livre qui donne envie de raconter ce qu'on vient de lire à table, et c'est précisément sa valeur comme cadeau.
S'il ne lit qu'en vacances
Là, il faut un livre qui tienne huit jours et qui ne demande aucun effort de reprise après une journée coupée en deux.
Ken Follett, « Les Piliers de la Terre » (première édition française chez Stock en 1990, aujourd'hui chez Robert Laffont et au Livre de Poche) Voir à la FnacLes Piliers de la Terre, de Ken Follett (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). La construction d'une cathédrale au douzième siècle, mille pages, des complots, un chantier. Le livre a converti à la lecture plus d'adultes que n'importe quel programme scolaire. Si votre père l'a déjà lu, la suite existe et il ne le sait probablement pas.
Le format des grandes séries se prête particulièrement bien à ce profil, à condition de vérifier où il en est. Nos guides d'ordre de lecture listent les sagas tome par tome, ce qui évite le doublon et permet d'offrir précisément le volume manquant. Un tome qui manque dans une étagère est le cadeau le plus rentable de cette liste.
S'il a décroché depuis longtemps
Le pire cadeau possible pour quelqu'un qui ne lit plus, c'est un pavé. Il agit comme un reproche posé sur la table de nuit.
La bande dessinée documentaire règle le problème en une soirée. « Le Photographe » d'Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier (Dupuis, collection Aire Libre, 2003 à 2006) suit une mission de Médecins sans frontières entre le Pakistan et l'Afghanistan en 1986, en mêlant les planches dessinées et les photographies de reportage. 250 000 exemplaires vendus en France, un Essentiel d'Angoulême en 2007, un Eisner Award en 2010. Personne ne le range dans la catégorie lecture facile, et c'est ce qui en fait un cadeau intelligent.
L'autre option courte : « Le Vieil Homme et la Mer » d'Ernest Hemingway (Gallimard, traduction française de Jean Dutourd). Cent vingt pages, un homme, un poisson, la mer. C'est un livre qu'on a tous croisé sans l'avoir lu, et qui se termine dans la même journée où on l'ouvre.
Si vous cherchez à traiter ce cas de figure en profondeur, l'article quel livre offrir à quelqu'un qui n'aime pas lire détaille les formats qui fonctionnent.
Le livre qui parle de lui sans le dire
Il y a une catégorie à part : le livre qu'on offre parce qu'il touche quelque chose que la famille ne dit pas à voix haute. C'est le plus beau cadeau possible et le plus risqué.
« Le Lambeau » de Philippe Lançon (Gallimard, 2018, prix Femina) raconte la reconstruction de l'auteur après l'attentat de Charlie Hebdo, les opérations, la mâchoire, la lenteur. 320 000 exemplaires vendus en février 2019. C'est un livre sur le corps abîmé et sur le temps qu'il faut, et beaucoup d'hommes de soixante ans y trouvent des choses qu'ils n'arrivent pas à formuler.
« Petit Pays » de Gaël Faye (Grasset, 2016, prix Goncourt des lycéens) est plus doux et tout aussi frontal : l'enfance au Burundi, la maison, les copains, puis le basculement. Si votre père a grandi ailleurs, ou s'il a quitté un pays, ce livre lui appartient un peu.
Prenez une seconde avant d'offrir l'un des deux. Un livre juste au mauvais moment devient autre chose qu'un cadeau.
Comment savoir sans lui poser la question
La méthode la plus fiable ne demande aucune enquête. Demandez-lui le nom du dernier auteur qu'il a aimé. Presque tous les pères répondent, parce que la question ne ressemble pas à une préparation de Noël. Vous obtiendrez soit un nom exploitable, soit un « ça fait longtemps » qui est une information tout aussi précieuse.
Deuxième réflexe : photographiez discrètement une étagère la prochaine fois que vous passez. L'épaisseur moyenne des livres qu'il possède vous dit à peu près tout. Des poches usés et cornés indiquent quelqu'un qui lit vraiment. Des grands formats intacts alignés par couleur indiquent une bibliothèque de décoration, et là il vaut mieux repartir de zéro avec un récit court.
Troisième chose, souvent oubliée : les hommes qui conduisent beaucoup lisent très volontiers avec les oreilles. Le livre audio n'a rien d'un cadeau au rabais pour un père qui fait deux heures de route par jour.
Ce que vous écrivez sur la première page
Deux lignes suffisent, et elles font davantage que le choix du titre.
Pas de résumé, pas de « bonne lecture ». Dites pourquoi ce livre-là, pour lui, maintenant. « Je l'ai lu en pensant à l'été où on est montés au refuge » vaut mieux que n'importe quelle formule bien tournée. Le livre cesse alors d'être un objet acheté et devient une chose que vous avez pensée, ce qui se sent immédiatement à l'ouverture du paquet.
Et s'il ne le lit pas ? Ça arrive, une fois sur trois, comme pour tout le monde. Il le lira peut-être dans quatre ans, un dimanche pluvieux, ou il le donnera à quelqu'un d'autre qui en fera quelque chose. Un livre offert circule bien plus longtemps qu'on ne le croit, et c'est probablement ce qu'il a de mieux par rapport à une cravate.
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