Quel livre offrir à son grand-père ?
Un grand-père reçoit à peu près toujours les mêmes livres : celui sur les avions, celui sur les trains, celui sur sa région, celui sur les phares de Bretagne. Grand format, papier glacé, quatre kilos. Ils finissent sur la table basse, feuilletés une fois par politesse, et jamais lus.
Le problème n'est pas le sujet. C'est qu'on lui offre un objet décoratif au lieu d'un livre, et qu'on le fait parce qu'on n'ose pas lui offrir quelque chose qui l'engage. Voici douze titres choisis pour ce qu'ils racontent, avec la raison précise pour laquelle chacun peut fonctionner.
Ce qui rate presque à tous les coups
Trois catégories de cadeaux se plantent avec une régularité impressionnante.
Le beau livre thématique, d'abord, pour la raison qu'on vient de dire. Ensuite le livre sur la vieillesse ou la transmission, qui part d'une bonne intention et arrive comme un faire-part : personne n'a envie de recevoir un essai sur le grand âge à quatre-vingt-deux ans. Enfin le roman à succès de la rentrée, offert parce qu'il était sur la pile de la table des nouveautés, et dont il comprendra très bien qu'il n'a pas été choisi pour lui.
Le point commun de ces trois erreurs est la peur d'être trop personnel. Elle se paie cher. Un grand-père a soixante ou soixante-dix ans de lectures, d'opinions et de souvenirs derrière lui : il repère immédiatement le cadeau de précaution.
S'il a traversé le siècle, ou que sa famille l'a traversé
C'est le terrain le plus riche, à condition de ne pas confondre livre d'histoire et manuel scolaire.
Jean Rouaud, « Les Champs d'honneur » (Éditions de Minuit, 1990) Voir à la FnacLes Champs d'honneur, de Jean Rouaud (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prix Goncourt la même année, vendu à environ 600 000 exemplaires, écrit par un homme qui tenait alors un kiosque à journaux. Le livre remonte une famille de Loire-Inférieure jusqu'à la Grande Guerre par petites touches, sans grandes déclarations. C'est court et c'est d'une justesse rare sur la façon dont les morts d'une famille continuent de circuler entre les vivants.
Maurice Genevoix, « Ceux de 14 » (Flammarion). Cinq livres écrits entre 1916 et 1923, rassemblés ensuite en un volume, sur huit mois de tranchées vécus par un lieutenant de vingt-quatre ans. Genevoix est entré au Panthéon en novembre 2020 avec ce texte. Aucun pathos, aucune reconstitution : il décrit ce qu'il a vu, à hauteur d'homme, et c'est pour ça que le livre tient encore.
Pierre Lemaitre, « Au revoir là-haut » (Albin Michel, 2013). Goncourt 2013, adapté au cinéma par Albert Dupontel. Deux rescapés de 14-18 montent une escroquerie aux monuments aux morts. Le roman est drôle, féroce, très mené, et se lit vite. Bon choix pour un grand-père qui aime les histoires avec des personnages plutôt que les livres d'historien.
Ivan Jablonka, « Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus » (Seuil, 2012). Un historien enquête sur ses grands-parents juifs polonais, morts à Auschwitz en 1943, qu'il n'a jamais connus. Le livre a reçu le prix du Sénat du livre d'histoire et le prix Guizot de l'Académie française. Offert par un petit-fils à son grand-père, il dit quelque chose que vous n'auriez peut-être pas su formuler.
S'il vient d'un monde qui n'existe plus
Beaucoup d'hommes de cette génération ont grandi dans une France agricole ou ouvrière qui a disparu de leur vivant. Un livre qui la raconte sérieusement leur rend un service que rien d'autre ne rend : il transforme leur enfance en objet d'histoire, et non en anecdote de repas de famille.
Pierre-Jakez Hélias, « Le Cheval d'orgueil » (Plon, collection Terre humaine, 1975) Voir à la FnacLe Cheval d'orgueil, de Pierre-Jakez Hélias (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Les mémoires d'un Breton du pays bigouden, écrites d'abord en breton puis traduites en français par l'auteur. Près de deux millions d'exemplaires vendus, ce qui en fait l'un des plus gros succès de l'édition française du XXe siècle. Le livre entre dans le détail du travail, des repas, des jeux, des croyances. Un grand-père le lira souvent le crayon à la main.
Émile Guillaumin, « La Vie d'un simple » (Stock, 1904). Les mémoires fictives d'un métayer bourbonnais, écrites par un paysan de l'Allier qui n'a jamais cessé de labourer. C'est le premier livre français sur la paysannerie écrit de l'intérieur, et il n'a pas pris une ride. Trouvable en poche, léger, parfait à offrir en même temps qu'un autre livre plus imposant.
Alain Corbin, « Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot » (Flammarion, 1998). Un historien choisit au hasard dans les registres un sabotier de l'Orne, illettré, mort en 1876, dont il ne reste presque rien, et reconstitue son monde. Le pari est étrange et il fonctionne. À offrir à un grand-père qui répète que les gens comme lui n'ont pas d'histoire.
Si la mer revient toujours dans ses histoires
Attention au malentendu : un homme qui a navigué n'a pas envie d'un livre de photographies de voiliers. Il a envie de lire quelqu'un qui sait de quoi il parle.
Isabelle Autissier, « Soudain, seuls » (Stock, 2015) Voir à la FnacSoudain, seuls, de Isabelle Autissier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un couple de trentenaires en tour du monde à la voile s'échoue sur une île déserte entre la Patagonie et le cap Horn, et le bateau disparaît dans la nuit. Autissier a été la première femme à boucler un tour du monde en course, ce qui se sent à chaque page : la mer n'y est jamais décorative. Roman court, tendu, retenu dans la première sélection du Goncourt 2015.
Jean-Paul Kauffmann, « L'Arche des Kerguelen » (Flammarion, 1993). Un voyage aux îles de la Désolation, dans l'océan Indien austral, par un homme qui venait de passer trois ans en otage au Liban. Prix Jean-Freustié. C'est un livre sur le vide, le vent et l'obstination, et c'est l'un des plus beaux textes français sur la mer australe.
Björn Larsson, « Le Cercle celtique » (Denoël, 1995, traduit du suédois par Christine Hammarstrand). Un roman d'aventure maritime avec des cartes, des ports irlandais et une navigation crédible du début à la fin. Larsson navigue lui-même, et les lecteurs qui ont tenu une barre le remarquent tout de suite. Choix idéal pour un grand-père qui aime les histoires sans vouloir de littérature.
Si vous cherchez plus classique, « Le Vieil Homme et la mer » d'Ernest Hemingway (Gallimard, 1952 pour la traduction de Jean Dutourd) reste imbattable en cent pages. Hemingway a eu le Nobel en 1954. Beaucoup de gens croient l'avoir lu parce qu'ils en connaissent l'histoire.
S'il n'a jamais vraiment renoncé à partir
Nicolas Bouvier, « L'Usage du monde » (paru en 1963, disponible chez La Découverte et en poche chez Payot). Genève-Kaboul en Fiat Topolino, en 1953, avec le peintre Thierry Vernet. Le livre a mis vingt ans à trouver son public et il est aujourd'hui le texte de référence du voyage lent. Sa lenteur est justement ce qui le rend confortable à lire par tranches de dix minutes.
Sylvain Tesson, « Dans les forêts de Sibérie » (Gallimard, 2011). Six mois seul dans une cabane au bord du Baïkal, prix Médicis essai 2011, plus de 250 000 exemplaires pour la seule édition grand format. C'est un journal, donc entièrement lisible en désordre. Tesson agace une partie des lecteurs, ce qui est un bon point : votre grand-père aura un avis, et vous en discuterez.
Le confort de lecture décide plus souvent que le contenu
On choisit longuement un titre et on oublie l'objet. C'est une erreur, parce qu'un livre trop lourd ou trop serré typographiquement se referme au bout de vingt minutes, quel que soit son intérêt.
Regardez la taille des caractères avant d'acheter. Les éditions en gros caractères, chez À vue d'œil ou Libra Diffusio, ne se limitent plus au roman de terroir depuis longtemps. Regardez aussi le poids : un pavé de 600 grammes ne se tient pas d'une main, et se tient encore moins bien avec des articulations douloureuses. Le poche gagne souvent, même quand le grand format fait plus cadeau.
Enfin, le livre audio n'a rien de dégradant. Un homme qui bricole, jardine ou fait beaucoup de route écoute très volontiers, et l'oreille ne fatigue pas comme les yeux.
Dernier point pratique : s'il aime une série de polars ou de romans historiques, vérifiez le tome qui lui manque avant d'acheter. Les guides d'ordre de lecture évitent le doublon, qui est de loin l'échec le plus fréquent avec ce genre de lecteur.
Le cadeau qui appelle une réponse
Il existe une variante à laquelle on pense rarement : offrir le livre en double, un pour lui, un pour vous, et convenir d'en parler dans un mois.
Cela paraît un peu scolaire écrit comme ça. Dans les faits, ça donne une raison d'appeler qui ne soit pas « comment ça va ». Beaucoup de petits-enfants découvrent à cette occasion que leur grand-père a des goûts précis, des rancunes littéraires et des opinions tranchées dont ils n'avaient jamais entendu parler, parce que personne ne lui avait jamais posé la question.
Vous pouvez aussi écrire deux lignes sur la page de garde. Pas un « bonne lecture », qui ne dit rien : une phrase qui explique pourquoi ce livre-là, pour lui, maintenant. C'est ce qui restera quand le livre aura changé d'étagère.
Ce que vous risquez vraiment
Vous risquez qu'il ne le lise pas. C'est possible, et ce n'est pas dramatique.
Ce que vous risquez surtout, si vous jouez la sécurité, c'est de lui offrir pendant quinze ans des objets aimables qu'il remerciera sans les ouvrir. Un livre choisi pour lui peut le vexer, le contredire, réveiller quelque chose. C'est précisément ce qui en fait un cadeau. Si vous hésitez entre le beau livre sur les locomotives à vapeur et un récit qui va lui rappeler son père, prenez le second : c'est celui dont il vous reparlera.
Et si vous cherchez maintenant pour l'autre moitié du couple, la question ne se pose pas du tout dans les mêmes termes, comme le montre notre sélection pour savoir quel livre offrir à sa grand-mère.
Faut-il éviter les livres sur la guerre ?
Un grand-père qui ne lit pas, on lui offre quoi ?
Le gros caractère, est-ce que ça se justifie ?
Un livre sur sa région, bonne ou mauvaise idée ?
Comment lui offrir un livre sans avoir l'air de vouloir l'occuper ?
Et s'il a déjà une bibliothèque immense ?
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