Quel livre offrir à sa sœur ?
Entre sœurs, un livre n'est jamais tout à fait un objet neutre. Il dit ce que vous pensez qu'elle aime, et parfois, sans le vouloir, ce que vous pensez qu'elle devrait devenir.
C'est là que la plupart des cadeaux dérapent. Le roman offert « parce que ça va te faire du bien », l'essai sur la charge mentale posé sur la table sans commentaire, le manuel de développement personnel qui ressemble à une note de service. Voici douze titres classés autrement, selon l'écart d'âge qui vous sépare et le degré de complicité qui vous lie.
L'écart d'âge compte plus que le genre littéraire
Une sœur de dix-sept ans et une sœur de trente-cinq ans ne lisent pas différemment parce qu'elles ont des goûts différents, mais parce qu'elles n'ont pas le même temps disponible ni la même patience.
À dix-sept ans, on lit vite, on abandonne vite, et on adore recommander. Un livre qui se raconte facilement à ses amies vaut plus qu'un chef-d'œuvre solitaire.
À trente-cinq ans avec deux enfants et un travail, le rapport s'inverse : le temps de lecture est fragmenté, souvent nocturne, souvent de vingt minutes. Un roman à narrateurs multiples ou à chronologie éclatée devient une corvée. Un roman qui reprend facilement, chapitre après chapitre, devient un refuge.
Deuxième variable, moins avouable : votre place dans la fratrie. Une grande sœur qui offre un livre à sa cadette est vite soupçonnée de vouloir l'éduquer, et le soupçon n'est pas toujours injuste. Une cadette qui offre à son aînée bénéficie d'une liberté plus large. Tenez-en compte dans le choix, ou au moins dans la dédicace.
Si elle a entre quinze et vingt ans
Marjane Satrapi, « Persepolis » (L'Association, quatre volumes parus entre 2000 et 2003, aussi disponible en intégrale) Voir à la FnacPersepolis, de Marjane Satrapi (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'autobiographie en bande dessinée d'une adolescente iranienne sous le régime des mollahs. Plus d'un million d'exemplaires vendus dans le monde, dont environ 300 000 en France, traduit dans une vingtaine de langues. Le noir et blanc et l'humour font passer un sujet politique lourd auprès de lectrices qui n'auraient jamais ouvert un essai sur l'Iran.
Adeline Dieudonné, « La Vraie Vie » (L'Iconoclaste, 2018). Une gamine, un petit frère, un père chasseur, une maison de banlieue et une envie de fuir. Premier roman, prix Renaudot des lycéens et prix du Roman Fnac la même année. Il se lit en deux soirées, il est violent et drôle à la fois, et il a l'immense avantage d'être un livre que les adolescentes se passent entre elles.
Elena Ferrante, « L'Amie prodigieuse » (Gallimard, 2014 pour la traduction d'Elsa Damien). Deux filles dans un quartier pauvre de Naples, l'amitié, la rivalité, ce que l'école ouvre et ce que le milieu referme. C'est le premier tome d'une saga de quatre volumes, ce qui en fait un cadeau qui dure. Si elle accroche, vous savez ce que vous offrez à Noël pendant trois ans. Nos guides d'ordre de lecture donnent la suite dans l'ordre.
Si elle lit beaucoup et cherche du contemporain
Bonnie Garmus, « Leçons de chimie » (Robert Laffont, 2022, traduit par Christel Gaillard-Paris) Voir à la FnacLeçons de chimie, de Bonnie Garmus (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une chimiste des années 1960, écartée de son laboratoire, se retrouve à animer une émission de cuisine et y enseigne la chimie à des ménagères. Phénomène de librairie international, adapté en série. Le livre est féministe de bout en bout sans jamais être un tract, ce qui explique qu'il circule aussi bien.
Sally Rooney, « Normal People » (Éditions de l'Olivier, 2021, traduit par Stéphane Roques). Marianne et Connell, du lycée à l'université, dans une Irlande contemporaine sans décor. Rooney écrit les malentendus amoureux avec une précision presque désagréable. Roman court, dialogues sans guillemets, lecture rapide.
Gabrielle Zevin, « Demain, et demain, et demain » (Fleuve éditions, 2023, traduit par Aurore Guitry). Deux amis d'enfance conçoivent des jeux vidéo pendant trente ans, s'aiment sans coucher ensemble, se trahissent, recommencent. Le sujet a l'air spécialisé, il ne l'est pas du tout : c'est un roman sur le travail créatif à deux et sur l'amitié longue.
Alice Zeniter, « L'Art de perdre » (Flammarion, 2017). Trois générations d'une famille algérienne prise entre les deux rives, du village kabyle au camp de transit puis à la banlieue française. Prix Goncourt des lycéens 2017, resté deux ans dans les meilleures ventes. Choix évident pour une sœur qui aime les romans qui expliquent d'où viennent les silences familiaux.
Si le féminisme est déjà un sujet entre vous
La nuance a son importance. Si c'est un terrain commun, ces livres sont parmi les meilleurs cadeaux possibles. Si c'est un terrain de désaccord, ils passeront pour une correction, et vous le paierez au repas de Noël.
Mona Chollet, « Sorcières. La puissance invaincue des femmes » (Zones, 2018). Chollet part des chasses aux sorcières européennes pour parler des femmes sans enfant, des femmes vieillissantes et des femmes indépendantes d'aujourd'hui. Le livre a été un succès considérable et traduit dans de nombreuses langues, ce qui n'était pas gagné pour un essai publié par une maison militante.
Titiou Lecoq, « Les Grandes Oubliées. Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes » (L'Iconoclaste, 2021), préfacé par l'historienne Michelle Perrot. De la préhistoire à aujourd'hui, avec un ton drôle et furieux qui rend l'ensemble très facile à lire. Bon cadeau pour une sœur qui trouve les essais indigestes : celui-ci se lit comme une conversation animée.
Pénélope Bagieu, « Culottées » (Gallimard, deux volumes, 2016 et 2017) Voir à la FnacCulottées, de Pénélope Bagieu (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Trente portraits de femmes qui ont fait ce qu'elles voulaient, en bande dessinée. Premier Eisner Award remporté par une autrice française, en 2019, et une traduction dans une vingtaine de langues. C'est le titre à offrir quand vous n'êtes pas certaine de son rapport au sujet : personne ne se sent sermonné par une BD.
Si vous cherchez très court, « Nous sommes tous des féministes » de Chimamanda Ngozi Adichie (Gallimard, 2015, traduit par Sylvie Schneiter) tient en une soixantaine de pages, tiré d'une conférence. Il se lit dans un train et se prête ensuite indéfiniment.
Si vous voulez surtout la faire rire
Le registre est le plus difficile à réussir en cadeau, parce que l'humour ne se partage pas automatiquement, même entre sœurs.
Fabcaro, « Zaï zaï zaï zaï » (6 Pieds sous terre, 2015). Un homme oublie sa carte de fidélité au supermarché et devient l'objet d'une chasse à l'homme nationale. Plus de 400 000 exemplaires vendus pour une bande dessinée d'un petit éditeur montpelliérain, ce qui ne s'était pas vu depuis longtemps. L'absurde y est tenu du début à la fin sans jamais retomber.
Aurélie Valognes, « Mémé dans les orties » (Michel Lafon, 2015). Un vieux misanthrope de quatre-vingt-trois ans, une gamine et une voisine de quatre-vingt-treize ans. Le roman a d'abord été autoédité en numérique en 2014 avant d'être repris par un éditeur, ce qui est devenu une petite légende de l'édition française. Sentimental, drôle, sans prétention, et exactement ce qu'il faut à une sœur qui lit pour décompresser.
Le livre que vous vous prêtez
Il y a une chose que vous pouvez faire avec une sœur et presque avec personne d'autre : offrir votre propre exemplaire.
Pas un neuf. Le vôtre, avec les cornes, les traces de café, les passages soulignés et éventuellement la liste de courses oubliée page 200. Vous lui donnez en même temps le livre et la trace de votre lecture, ce qui vaut n'importe quelle dédicace. Beaucoup de gens trouvent ça sale. C'est pourtant la forme la plus intime du cadeau de livre, et elle ne coûte rien.
Variante, si vous vivez loin l'une de l'autre : achetez le même livre en double et fixez une date pour en parler. C'est un club de lecture à deux, sans le nom, et ça survit très bien aux années.
Ce qu'il vaut mieux ne pas offrir
Une opinion tranchée pour finir, quitte à froisser.
N'offrez pas à votre sœur un livre sur le problème que vous croyez qu'elle a. Pas de livre sur le burn-out à celle qui travaille trop, pas de livre sur la rupture à celle qui vient de se séparer, pas de guide de parentalité à celle qui a l'air débordée. L'intention est bonne et le message reçu est toujours le même : je te regarde et je te trouve en difficulté. Si vous voulez l'aider, appelez-la. Le livre, offrez-le pour le plaisir.
Le meilleur cadeau reste souvent le plus égoïste : le livre que vous venez de finir, qui vous a tenue éveillée, et dont vous avez besoin de parler avec quelqu'un qui vous connaît depuis toujours. Elle le sentira à l'ouverture du paquet, et c'est déjà la moitié du cadeau. Le même raisonnement vaut d'ailleurs pour le livre qu'on offre à sa meilleure amie, avec une différence : une amie peut faire semblant d'aimer, une sœur vous le dira.
Que offrir à une sœur avec qui on n'est pas très proche ?
Peut-on offrir un essai féministe à sa sœur ?
Quel livre pour une petite sœur de quinze ans ?
Faut-il offrir le premier tome d'une série ou un roman seul ?
Et si elle a déjà lu le livre ?
Les liens « Voir à la Fnac » sont affiliés : un achat nous verse une petite commission, sans changement de prix pour vous. Les livres sont choisis indépendamment.