Quel livre offrir à quelqu'un qui aime la BD ?
Le lecteur de bande dessinée pose un problème de cadeau très particulier. Il a beaucoup d'albums, il connaît les nouveautés mieux que vous, et il fréquente sa librairie tous les mois. Chercher à le devancer sur son terrain est perdu d'avance.
La bonne stratégie est latérale. La bande dessinée se divise en familles qui communiquent assez peu entre elles, et presque tous les lecteurs habitent une famille en ignorant les autres. Voici quatorze titres répartis dans ces familles, avec ce que chacun apporte à quel type de lecteur.
Repérez d'abord dans quelle famille il vit
Passez une minute devant ses étagères. Vous verrez tout de suite laquelle des trois grandes familles domine.
Des dos souples épais, en noir et blanc, souvent chez de petits éditeurs : c'est un lecteur de romans graphiques. Des albums cartonnés en couleur, alignés par série et numérotés : c'est un lecteur franco-belge, souvent collectionneur. Des ouvrages sur des sujets réels, journalisme dessiné ou récits de voyage : il lit de la BD documentaire, et c'est le profil le plus facile à contenter.
La quatrième possibilité est un mélange des trois, et là vous avez de la chance : c'est quelqu'un qui accepte tout. Regardez alors les manques plutôt que les présences.
Si c'est un lecteur de romans graphiques
Cette famille cherche un récit long, une voix d'auteur, un livre qui occupe une soirée entière. Le format album classique de 46 pages la laisse souvent sur sa faim.
Emil Ferris, « Moi, ce que j'aime, c'est les monstres » (Monsieur Toussaint Louverture, 2018) Voir à la FnacMoi, ce que j'aime, c'est les monstres, de Emil Ferris (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une fillette de Chicago en 1968 tient un carnet à spirale où elle se dessine en loup-garou et enquête sur la mort de sa voisine. Le dessin est intégralement fait au stylo bille, ce qui n'a pratiquement aucun équivalent. Fauve d'or du meilleur album à Angoulême en 2019. C'est un objet énorme, exigeant, et le genre de cadeau dont on se souvient dix ans après.
Craig Thompson, « Blankets » (Casterman, 2004) Voir à la FnacBlankets, de Craig Thompson (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Six cents pages sur une adolescence dans une famille évangélique du Wisconsin, un premier amour, une foi qui s'effondre. C'est le livre qui a fait entrer le roman graphique dans les librairies généralistes françaises, et il reste absent d'un nombre étonnant de bibliothèques.
Jérémie Moreau, « La Saga de Grimr » (Delcourt, 2017) Voir à la FnacLa Saga de Grimr, de Jérémie Moreau (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un orphelin dans l'Islande du XVIIIe siècle, des volcans, une société qui ne laisse aucune place à celui qui n'a pas de nom. Fauve d'or à Angoulême en 2018 alors que son auteur avait trente ans. La couleur y fait la moitié du récit.
Cyril Pedrosa, « Portugal » (Dupuis, 2011) Voir à la FnacPortugal, de Cyril Pedrosa (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un auteur de bande dessinée en panne remonte le fil de ses origines portugaises. Deux cent soixante pages, un dessin qui change de texture selon la mémoire convoquée. Le cadeau parfait pour quelqu'un qui a lui-même une famille venue d'ailleurs.
Catherine Meurisse, « La Légèreté » (Dargaud, 2016) Voir à la FnacLa Légèreté, de Catherine Meurisse (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'autrice, dessinatrice à Charlie Hebdo, est arrivée en retard à la conférence de rédaction du 7 janvier 2015. Le livre raconte l'après : l'amnésie, le syndrome de Stendhal, la reconquête de la beauté. Il n'y a aucun pathos dedans, ce qui est un exploit.
Si la personne aime apprendre autant que lire
La BD documentaire est la famille qui recrute le plus vite, parce qu'elle attrape des gens qui ne lisaient pas de bande dessinée mais s'intéressent au monde. C'est aussi le cadeau le plus facile à cibler : partez du sujet, pas de l'auteur.
Guy Delisle, « Chroniques de Jérusalem » (Delcourt, 2011) Voir à la FnacChroniques de Jérusalem, de Guy Delisle (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'auteur suit sa compagne, administratrice chez Médecins sans frontières, et passe un an à observer la ville avec une naïveté feinte extrêmement efficace. Fauve d'or à Angoulême en 2012. Le ton est drôle, jamais surplombant, et le livre explique un conflit sans jamais faire cours.
Étienne Davodeau, « Les Ignorants » (Futuropolis, 2011) Voir à la FnacLes Ignorants, de Étienne Davodeau (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'auteur passe un an chez un vigneron en Anjou, qui passe un an à lire de la bande dessinée. Chacun apprend le métier de l'autre. C'est le cadeau à faire à quelqu'un qui aime le vin, et il fonctionne aussi très bien dans l'autre sens.
Inès Léraud et Pierre Van Hove, « Algues vertes, l'histoire interdite » (Delcourt et La Revue Dessinée, 2019) Voir à la FnacAlgues vertes, l'histoire interdite, de Inès Léraud et Pierre Van Hove (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une enquête sur les marées vertes en Bretagne, les morts qu'on n'a pas voulu relier entre elles, et les pressions subies par la journaliste. Le livre s'est vendu à plus de cent mille exemplaires et a été adapté au cinéma en 2023.
Alcante, Laurent-Frédéric Bollée et Denis Rodier, « La Bombe » (Glénat, 2020) Voir à la FnacLa Bombe, de Alcante, Laurent-Frédéric Bollée et Denis Rodier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Quatre cent cinquante pages en noir et blanc sur le projet Manhattan, depuis l'extraction de l'uranium au Congo jusqu'à Hiroshima. C'est massif, documenté, et ça se lit comme un thriller. Pour un lecteur d'essais historiques qui n'a jamais pris la bande dessinée au sérieux, c'est l'argument décisif.
Si c'est un collectionneur de séries franco-belges
Là, la prudence s'impose : il possède probablement déjà ce à quoi vous pensez. Deux angles fonctionnent, la série qu'il a laissée passer, et le cycle complet qu'il n'a jamais commencé.
Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, « Blacksad » (Dargaud, 2000) Voir à la FnacBlacksad, de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un détective privé, chat noir, dans une Amérique des années cinquante peuplée d'animaux. L'aquarelle de Guarnido est d'un niveau que peu de séries atteignent. Chaque album se lit indépendamment, ce qui règle le problème du tome 1.
Joann Sfar, « Le Chat du Rabbin » (Dargaud, 2002) Voir à la FnacLe Chat du Rabbin, de Joann Sfar (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Alger dans les années trente, un chat qui avale un perroquet et se met à parler, puis exige sa bar-mitsva. C'est un des rares livres à la fois drôle et sérieux sur la religion. Le trait déconcerte parfois les amateurs de ligne claire, et c'est justement l'intérêt.
Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou, « De cape et de crocs » (Delcourt, 1995) Voir à la FnacDe cape et de crocs, de Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un renard gascon, un loup sicilien, des alexandrins, la lune. Douze albums qui forment une histoire complète. C'est la série que les lecteurs qui la connaissent défendent avec une ferveur suspecte, et ils ont raison.
Hugo Pratt, « Corto Maltese » (Casterman) Voir à la FnacCorto Maltese, de Hugo Pratt (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le marin qui n'obéit à rien, de la mer de Corail à la Sibérie. Une opinion tranchée : commencez par « La Ballade de la mer salée » et non par les recueils de nouvelles, parce que c'est là que le personnage acquiert son épaisseur. Les rééditions récentes en noir et blanc grand format sont largement supérieures aux versions colorisées.
André Franquin, « Idées noires » (Fluide Glacial) Voir à la FnacIdées noires, de André Franquin (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le créateur de Gaston Lagaffe, en pleine dépression, dessinant en noir intégral des planches sur la peine de mort, la chasse et la fin du monde. C'est féroce, très drôle, et ça se lit encore mieux à cinquante ans qu'à quinze. Beaucoup de lecteurs franco-belges ont Gaston et n'ont jamais ouvert celui-là.
Le piège du tome 1
Il mérite son propre paragraphe parce qu'il fait rater un cadeau sur trois.
Offrir le premier album d'une série de quinze, c'est offrir une invitation à dépenser. La personne remercie, lit, et se retrouve devant un choix qu'elle n'avait pas demandé. Un album autonome, ou un cycle complet, ou trois tomes ensemble : n'importe laquelle de ces options fait un meilleur cadeau que le tome 1 seul.
L'exception concerne les séries dont chaque volume se suffit à lui-même. Un Blacksad ou un Corto Maltese isolé raconte une histoire entière, et n'engage à rien.
L'objet compte plus qu'ailleurs
En bande dessinée, la matérialité fait partie de la lecture, et c'est le seul rayon où je conseille systématiquement le grand format.
Un roman graphique en édition réduite perd le détail des planches, et pour un livre comme celui d'Emil Ferris ce n'est pas un détail mais l'expérience entière. Le noir et blanc grand format vaut souvent mieux qu'une colorisation tardive, y compris quand la version couleur coûte plus cher.
Deux mises en garde sur les intégrales. Elles ne conviennent qu'à quelqu'un qui ne possède rien de la série, sinon vous créez un doublon partiel impossible à rattraper. Et certaines intégrales recadrent ou recomposent les planches d'origine, ce qui hérisse les lecteurs attentifs. Le libraire saura vous dire lesquelles.
Si vous voulez marquer le coup sans vous ruiner, deux albums valent mieux qu'un beau volume. Vous offrez deux soirées.
Ce qui rate presque à tous les coups
L'album d'humour choisi parce qu'il était en tête de gondole. Ces livres se lisent en dix minutes et se referment définitivement.
Le beau livre sur la bande dessinée, offert à quelqu'un qui aime la bande dessinée. L'intention est logique et la réception est tiède : un lecteur veut lire des histoires, pas des commentaires sur des histoires. L'exception concerne les gens qui dessinent eux-mêmes.
Enfin, la bande dessinée choisie pour son sujet quand la personne se moque du sujet. Un album sur le vélo offert à quelqu'un qui fait du vélo n'a de valeur que si l'album est bon. Le thème n'est jamais l'argument principal, il n'est qu'un point d'entrée.
Une piste pour l'année prochaine
Notez ce qu'il vous raconte pendant l'année. Les lecteurs de bande dessinée parlent beaucoup de ce qu'ils lisent, et ils mentionnent régulièrement, sans y penser, un titre qu'ils ont vu passer et pas acheté. C'est là qu'est le cadeau.
Et si vous voulez élargir encore, le manga est le grand angle mort de beaucoup de lecteurs franco-belges, tandis que nos guides d'ordre de lecture évitent le doublon sur les séries longues. Vous pouvez aussi commencer plus simplement, en repérant ce qui traîne dans une boîte à livres près de chez vous : elles regorgent d'albums que personne ne pense à y chercher.
Comment offrir une BD à quelqu'un qui en a déjà beaucoup ?
Faut-il offrir le tome 1 d'une série ou un album isolé ?
Une intégrale est-elle un bon cadeau ?
Roman graphique ou album franco-belge, quelle différence ?
Que faire si la personne ne lit que du manga ?
Peut-on offrir une BD d'occasion ?
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