Quels livres pour apprendre la maçonnerie ?
La maçonnerie a ceci de particulier que les erreurs y sont lentes. Vous ne saurez pas avant le troisième hiver que le mortier que vous avez choisi était le mauvais, et à ce moment-là il sera trop tard pour revenir en arrière sans casser. C'est ce décalage qui rend la lecture préalable plus utile ici qu'ailleurs.
Le problème des sélections que vous trouverez en ligne est qu'elles mélangent deux métiers qui n'ont presque rien en commun. D'un côté la construction neuve en blocs ou en briques, avec ses dosages, son ferraillage et ses documents techniques unifiés. De l'autre la reprise d'une maçonnerie ancienne en pierre, qui obéit à des règles inverses et où le réflexe le plus naturel du débutant fait des dégâts irréparables. Voici quatre livres, dans un ordre qui tient compte de cette séparation, et l'avertissement qui devrait figurer en première page de tous les guides de bricolage.
L'avertissement à lire avant d'acheter le moindre sac
Si votre projet concerne un bâtiment ancien en pierre, en moellon ou en terre, arrêtez-vous ici une minute.
Un mur ancien est perméable par construction. L'humidité qui remonte du sol ou qui entre par la pluie traverse la maçonnerie et s'évacue par les joints, qui sont volontairement plus tendres et plus poreux que la pierre. Ce fonctionnement suppose un mortier de chaux. Quand on rejointoie ce même mur au ciment, on installe une barrière beaucoup moins perméable que la pierre voisine. L'eau ne disparaît pas pour autant, elle cherche une sortie ailleurs, et cette sortie devient la pierre elle-même, qui s'effrite, s'écaille et éclate au gel.
Le désordre n'apparaît pas la première année. Il apparaît trois ou cinq ans plus tard, et il concerne alors la pierre, pas le joint. Autrement dit, vous aurez détruit le matériau que vous vouliez protéger, et la réparation consiste à repiquer tous les joints un par un, puis à remplacer les pierres perdues. C'est le contraire d'un détail.
Le même raisonnement vaut pour les enduits. Un enduit ciment sur une façade ancienne emprisonne l'humidité dans le mur et fait souvent apparaître des salpêtres à l'intérieur. Beaucoup de maisons de village portent encore cette cicatrice des années 1970 et 1980.
Un article ne vous apprendra pas à doser un mortier et ne devrait pas essayer. Ce qu'il peut faire, c'est vous envoyer vers le bon livre avant que vous n'entriez dans un magasin de matériaux. C'est exactement le rôle du troisième titre de cette liste, et si votre maison a plus de cent ans, commencez par celui-là.
Premier livre : José Roda, « La maçonnerie facile »
José Roda, « La maçonnerie facile » (Eyrolles, collection Eyrolles Pratique) Voir à la FnacLa maçonnerie facile, de José Roda (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
C'est un petit format, illustré pas à pas, qui définit le vocabulaire avant de montrer les gestes. On y apprend ce qu'est un moellon, une arase, un chaînage, une banche, une truelle langue de chat, et pourquoi le maçon parle de gâcher plutôt que de mélanger. Ce vocabulaire paraît anecdotique et il ne l'est pas : sans lui, tous les autres livres du domaine restent illisibles.
Ce qu'il vous apprend précisément : les outils, les matériaux courants, les ouvrages simples et sans enjeu structurel. Un muret, une dalle de terrasse, un seuil, un scellement. C'est le périmètre honnête d'un livre grand public, et il est annoncé comme tel.
Ce qu'il ne vous apprend pas : ce qui porte. Dès qu'un ouvrage supporte une charge, dès qu'il faut dimensionner une fondation ou calculer un ferraillage, le livre s'arrête, et il a raison de s'arrêter. Ne cherchez pas dans un ouvrage de cent trente pages une réponse qui relève d'un bureau d'études.
Deuxième livre : Claude Prêcheur, « Maçonnerie pratique »
Claude Prêcheur, « Maçonnerie pratique » (Eyrolles) Voir à la FnacMaçonnerie pratique, de Claude Prêcheur (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le vocabulaire du premier livre, ou une saison de chantier derrière vous.
Prêcheur a formé des générations d'apprentis, et cela se sent dans la manière dont il enchaîne les opérations : on n'y trouve pas la logique du magazine de bricolage, mais celle d'un cours professionnel. Fondations, implantation, montage des blocs et des briques, coffrage, planchers, ouvertures, linteaux, enduits. L'ouvrage est très illustré et suit l'ordre réel d'un chantier plutôt que l'ordre alphabétique des techniques.
Ce qu'il vous apprend précisément : la logique d'ensemble. Pourquoi on implante avant de terrasser, pourquoi une arase se fait au niveau à bulle sur toute la longueur avant qu'un seul bloc ne monte, pourquoi un linteau se calcule et ne s'improvise pas. Vous comprendrez aussi ce que les DTU encadrent, et vous saurez enfin lire un devis d'artisan sans hocher la tête à l'aveugle.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le bâti ancien. C'est un manuel de construction contemporaine, et il ne prétend pas être autre chose. Si vous appliquez ses recommandations de mortier sur une bâtisse en pierre, vous appliquerez exactement ce que la section précédente vous demande d'éviter.
Vérifiez la date de l'édition que vous achetez. Les documents techniques unifiés sont révisés, et un manuel ancien peut renvoyer à une version qui n'est plus en vigueur.
Troisième livre : Jean Coignet et Laurent Coignet, « Maçonnerie de pierre »
Jean Coignet et Laurent Coignet, « Maçonnerie de pierre. Matériaux et techniques, désordres et interventions » (Eyrolles) Voir à la FnacMaçonnerie de pierre. Matériaux et techniques, désordres et interventions, de Jean Coignet et Laurent Coignet (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : le vocabulaire de base. C'est le livre à mettre en premier si votre chantier concerne une maison ancienne.
Voilà l'ouvrage que la plupart des listes oublient, et c'est le plus important de la sélection pour qui vit dans une vieille maison. Il traite la pierre comme un matériau vivant, avec ses altérations, ses pathologies, ses mouvements. La partie sur les désordres est celle qui change tout : elle vous apprend à lire une fissure, à distinguer un tassement ancien stabilisé d'un mouvement en cours, à reconnaître une remontée capillaire d'une infiltration de couverture.
Ce qu'il vous apprend précisément : pourquoi la chaux et le ciment ne sont pas interchangeables, comment se comporte un mur épais à double parement rempli de blocage, ce qu'un enduit doit permettre et ce qu'il ne doit jamais bloquer. Vous en sortirez avec un réflexe simple et précieux : avant d'intervenir, comprendre ce que le mur faisait avant vous.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à devenir tailleur de pierre. Le geste de taille, l'appareillage, le calepinage sont un autre métier, qui a ses propres formations et ses propres livres.
Une opinion que j'assume : ce livre devrait être offert avec chaque acte de vente de maison de village. Une bonne partie des dégâts qu'on constate aujourd'hui sur le bâti rural français vient de propriétaires de bonne foi qui ont appliqué à la pierre les recettes du parpaing.
Quatrième livre : Jean Blanc, « Le dessin pour l'apprenti maçon et tailleur de pierre »
Jean Blanc, « Le dessin pour l'apprenti maçon et tailleur de pierre » (Eyrolles) Voir à la FnacLe dessin pour l'apprenti maçon et tailleur de pierre, de Jean Blanc (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis sérieux : les trois livres précédents, ou une formation en cours.
Celui-ci ne ressemble pas aux autres. Il porte sur le tracé, c'est-à-dire sur la manière dont un ouvrage passe du plan au mur : épures, coupes, développements, tracés d'arcs et de voûtes. C'est la partie géométrique du métier, celle qui distingue un exécutant d'un maçon qui comprend ce qu'il monte.
Ce qu'il vous apprend précisément : à traduire un dessin en implantation réelle, et inversement. Vous saurez tracer une épure au sol, sortir un gabarit, comprendre la géométrie d'un arc plein cintre ou d'une voûte. C'est aussi le livre qui vous fera enfin lire un plan d'architecte sans deviner.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à mettre en œuvre. Le tracé prépare l'ouvrage, il ne le construit pas. Voyez-le comme la partie théorique d'un apprentissage dont la partie pratique se fait ailleurs.
Par où ne pas commencer
Les guides tout en un du type grand livre du bricolage, qui traitent la maçonnerie en quarante pages entre la plomberie et le carrelage. Ils sont utiles pour se repérer, ils sont dangereux pour exécuter, parce qu'ils compressent au point de supprimer les conditions. Une phrase du genre « on rejointoie au mortier bâtard » est vraie dans certains cas, fausse dans d'autres, et le format ne laisse pas la place de dire lesquels.
Les vidéos de rénovation qui montrent un résultat sans montrer le diagnostic. Le geste filmé est souvent juste, mais il s'applique à un mur dont vous ignorez tout. Le travail réel commence avant, quand on identifie ce qu'on a devant soi.
Les ouvrages techniques destinés aux professionnels, achetés en premier. Un traité de béton armé, un manuel de calcul de structure ou un recueil de DTU sont des livres remarquables et parfaitement inutilisables sans le socle des trois premières étapes. Vous les rangerez après deux chapitres, et vous en tirerez la conclusion fausse que le métier n'est pas pour vous.
Enfin, méfiez-vous des livres traduits sans adaptation. Les techniques nord-américaines de construction, les dénominations de ciments et les normes ne correspondent pas aux nôtres, et un ouvrage traduit littéralement peut vous faire acheter un liant qui n'existe pas sous ce nom en France.
Ce qu'un livre ne remplacera pas
Le geste, d'abord. Personne n'a jamais appris à gâcher dans un livre. La consistance d'un mortier se juge à la truelle, au bruit qu'il fait quand on le retourne, à la manière dont il tient sur la lame. Il faut quelqu'un à côté de vous pour dire « trop liquide » au bon moment. Les chantiers participatifs, très répandus dans la restauration du bâti ancien, sont probablement la meilleure entrée : on y travaille sous la conduite d'un professionnel, souvent tout un week-end, et c'est là que le geste s'attrape.
Le diagnostic, ensuite. Un livre décrit les pathologies, il ne regarde pas votre mur. Une fissure qui traverse un linteau, un affaissement de plancher, un mur de refend qu'on envisage d'ouvrir : ce sont des situations où l'avis d'un professionnel n'est pas une précaution mais une nécessité, y compris pour votre assurance. Sur un bâtiment protégé, situé dans un périmètre de monument historique ou simplement remarquable, l'architecte du patrimoine et l'unité départementale de l'architecture et du patrimoine sont vos interlocuteurs, et il vaut mieux les consulter avant les travaux qu'après.
La sécurité, enfin, dont les manuels parlent trop peu. La chaux et le ciment sont fortement basiques et brûlent la peau par contact prolongé, un sac de trente-cinq kilos se soulève d'une certaine manière, et un étaiement improvisé sous un mur porteur est une des rares erreurs de bricolage qui tue. Aucune de ces phrases n'est de la prudence rhétorique.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors le vocabulaire, la logique du chantier neuf, celle du bâti ancien, et la géométrie du tracé. C'est assez pour mener un ouvrage simple de bout en bout, et surtout pour savoir reconnaître le moment où il faut passer la main.
La suite dépend de la direction qui vous a pris. Si c'est la pierre, allez vers la taille et vers les publications des associations de sauvegarde du patrimoine rural, souvent très concrètes. Si c'est la construction, le béton armé et la thermique du bâtiment vous attendent. Si c'est le tracé, la stéréotomie est un domaine entier, magnifique et exigeant.
Le voisinage entre les métiers du bâtiment rend d'ailleurs les lectures transposables : la logique d'apprentissage décrite ici est la même que dans notre article sur quels livres pour apprendre la menuiserie, où la question du niveau requis se pose exactement de la même manière. Le reste de la collection quels livres acheter pour apprendre à suit le même principe, et vous pouvez aussi explorer le catalogue par genre pour repérer les éditions récentes.
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