Quels livres pour apprendre l'informatique ?
Beaucoup de gens utilisent une machine dix heures par jour et seraient incapables de dire ce qui se passe entre le moment où ils cliquent et le moment où la page s'affiche. Ce n'est pas un défaut moral, c'est le résultat d'un effort d'ingénierie réussi : tout a été fait pour que vous n'ayez pas à savoir. Le prix de cette réussite, c'est qu'un objet devenu central dans nos vies est également devenu opaque.
Attention à une confusion fréquente. Apprendre l'informatique et apprendre à programmer ne sont pas la même chose, et les rayons les mélangent allègrement. Si votre projet est d'écrire du code, notre article sur les livres pour apprendre à programmer traite précisément cette question et ne partage aucun titre avec celui-ci. Ce que vous lisez ici concerne l'autre chemin : comprendre la machine, le réseau et le système, que vous programmiez ou non.
La règle qui commande tous les achats de ce rayon
L'informatique est le seul domaine où un livre peut vous enseigner activement des choses fausses trois ans après sa parution. Le tri est donc la première compétence à acquérir, avant même le premier achat.
La méthode tient en une observation. Ce domaine est fait de couches empilées, et ces couches ne vieillissent pas à la même vitesse. Tout en haut, les interfaces, les produits et les modes changent tous les dix-huit mois. Un livre écrit sur eux est mort avant d'arriver en librairie, et la documentation officielle est de toute façon plus à jour, gratuite et meilleure.
Descendez d'un cran et le rythme ralentit brutalement. Les systèmes d'exploitation reposent sur des principes posés dans les années soixante-dix. Les protocoles qui font fonctionner Internet ont pour certains plus de quarante ans, et les documents qui les définissent sont publics, numérotés et toujours en vigueur. Le binaire, la logique booléenne et l'architecture d'un processeur n'ont pas bougé depuis un demi-siècle dans leurs principes.
D'où la règle : achetez bas dans la pile. Un livre qui parle de transistors, de couches réseau ou d'infrastructure physique vous servira encore dans vingt ans. Un livre dont le titre contient un numéro de version est un consommable. Les quatre titres qui suivent respectent tous cette règle, et ce n'est pas un hasard s'ils sont si peu nombreux.
Premier livre : Charles Petzold, « Code »
Charles Petzold, « Code : le langage caché du matériel et des logiciels de nos ordinateurs » (First Interactive, 2023, traduction française d'Olivier Engler) Voir à la FnacCode : le langage caché du matériel et des logiciels de nos ordinateurs, de Charles Petzold (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis, aucune connaissance technique.
L'original américain date de 1999, il a été entièrement révisé pour sa deuxième édition, et il aura fallu attendre plus de vingt ans pour qu'il paraisse en français. C'est probablement la meilleure nouvelle du rayon informatique de ces dernières années.
Le projet du livre est d'une ambition tranquille : partir d'une lampe de poche et d'un interrupteur, puis, sans jamais sauter une marche, arriver à un ordinateur qui fonctionne. Vous passez par le code Morse, le braille, les relais électromécaniques, les portes logiques, l'addition binaire, la mémoire, puis l'assemblage de tout cela en un processeur. Chaque chapitre ne suppose que le précédent.
Ce qu'il vous apprend précisément : que rien n'est magique. Vous comprendrez comment un dispositif qui ne sait faire qu'ouvrir et fermer un circuit peut additionner, mémoriser, puis exécuter des instructions. C'est la seule explication grand public de ce passage qui ne triche pas avec une métaphore.
Ce qu'il ne vous apprend pas : l'informatique d'aujourd'hui. La machine que Petzold construit sous vos yeux est très en dessous de celle qui est sur votre bureau, et c'est délibéré. Vous ressortez avec les principes, pas avec l'état de l'art. Les principes sont ce qui ne périme pas.
Deuxième livre : Gérard Berry, « L'Hyperpuissance de l'informatique »
Gérard Berry, « L'Hyperpuissance de l'informatique. Algorithmes, données, machines, réseaux » (Odile Jacob, 2017, environ cinq cents pages) Voir à la FnacL'Hyperpuissance de l'informatique. Algorithmes, données, machines, réseaux, de Gérard Berry (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : de la curiosité et un peu de souffle, le volume est imposant.
Berry est chercheur en informatique et a occupé la chaire d'informatique du Collège de France. Ce livre est le panorama qu'il manquait en français : il couvre les algorithmes, les données, le matériel, les réseaux et les systèmes, en expliquant à chaque fois pourquoi les choses sont faites ainsi plutôt qu'autrement.
Ce qu'il vous apprend précisément : la vue d'ensemble. Après Petzold, vous savez comment une machine calcule ; il vous manque de savoir comment tout cela s'organise à l'échelle d'un système réel, ce qu'un système d'exploitation arbitre, pourquoi les bugs existent, ce que veut dire vérifier un programme. Berry travaille sur les systèmes critiques, ceux dont une défaillance tue, et cette expérience donne au livre un sérieux qu'aucun ouvrage de vulgarisation généraliste n'a.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à faire. C'est un livre de compréhension, pas de pratique. Il est aussi inégal en difficulté, certains passages étant nettement plus exigeants que d'autres. Sautez ce qui vous résiste et revenez-y : le livre supporte parfaitement une lecture non linéaire.
Troisième livre : Stéphane Bortzmeyer, « Cyberstructure »
Stéphane Bortzmeyer, « Cyberstructure. L'Internet, un espace politique » (C&F éditions, 2018, environ deux cent soixante-dix pages) Voir à la FnacCyberstructure. L'Internet, un espace politique, de Stéphane Bortzmeyer (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : savoir ce qu'est une machine, ce que les deux premiers livres vous ont donné.
Bortzmeyer est ingénieur réseau, il a travaillé pendant des années sur l'infrastructure des noms de domaine en France, et il participe aux organismes où les protocoles d'Internet s'écrivent. Autrement dit, il parle de l'intérieur d'un monde que presque personne ne décrit correctement. Le livre a reçu le prix du livre cyber en 2019.
Ce qu'il vous apprend précisément : comment un message circule réellement. Les couches, l'adressage, le routage, le chiffrement, le système de noms, et surtout qui décide de tout cela. La thèse du livre est que les choix techniques ont des conséquences politiques directes, et il la démontre sur des cas précis plutôt que de l'affirmer.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à administrer un réseau. Ce n'est pas un manuel technique, il n'y a pas de commandes à taper. C'est le livre qui vous permet de suivre un débat sur la surveillance, la neutralité ou la souveraineté numérique sans dépendre de ce qu'on veut bien vous en dire.
Une opinion, que j'assume : c'est le livre de cette liste qui change le plus la manière dont on lit l'actualité. Six ans après sa parution, l'analyse tient toujours, ce qui est en soi une démonstration de la règle énoncée plus haut.
Quatrième livre : Guillaume Pitron, « L'Enfer numérique »
Guillaume Pitron, « L'Enfer numérique. Voyage au bout d'un like » (Les Liens qui libèrent, 2021, environ trois cent cinquante pages, repris en poche) Voir à la FnacL'Enfer numérique. Voyage au bout d'un like, de Guillaume Pitron (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : aucun, mais le livre prend son sens quand vous savez déjà ce qu'est une requête.
Pitron est journaliste, il avait enquêté sur les métaux rares, et il applique ici la même méthode : il suit physiquement le trajet d'un simple clic, des centres de données aux câbles sous-marins, des mines aux usines. Dix chapitres, beaucoup de terrain, peu de théorie.
Ce qu'il vous apprend précisément : que le nuage est un lieu. Des bâtiments, des kilomètres de fibre posés au fond des océans, de l'eau de refroidissement, du cuivre, du cobalt, de l'électricité. Le vocabulaire de la dématérialisation, que nous employons tous, décrit l'industrie la plus matérielle qui soit, et cette prise de conscience manque à peu près à tout le monde.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la mesure exacte. Les chiffres d'empreinte environnementale du numérique font l'objet de discussions méthodologiques sérieuses, les ordres de grandeur varient selon le périmètre retenu, et le livre force parfois le trait. Prenez la géographie et l'enquête, discutez les totaux.
Par où ne pas commencer
Tout titre contenant un nom de produit ou un numéro de version. Les manuels consacrés à une version précise d'un système ou d'une suite bureautique sont des modes d'emploi. Ils vous apprennent à cliquer au bon endroit jusqu'à la mise à jour suivante, et ils n'expliquent jamais ce qui se passe derrière le clic.
Les manuels de certification, dans le même esprit. Ce sont d'excellents outils si vous préparez l'examen correspondant, et de très mauvais livres de découverte : ils sont organisés par référentiel d'épreuve, pas par ordre de compréhension.
Les traités universitaires en première lecture. Les gros manuels de référence sur l'architecture des ordinateurs ou les systèmes d'exploitation, ceux de six cents pages avec exercices en fin de chapitre, sont des livres remarquables et ils sont écrits pour accompagner un cours. Sans professeur ni calendrier, presque personne ne dépasse le chapitre trois. Ils viennent après, pas avant.
« Gödel, Escher, Bach : les brins d'une guirlande éternelle » de Douglas Hofstadter (Dunod, traduction de Jacqueline Henry et Robert French parue en 1985). Prix Pulitzer 1980, près de neuf cents pages, un objet intellectuel superbe, et le cadeau le plus offert et le moins fini du rayon. Ce n'est pas une introduction à l'informatique, c'est une méditation sur la récursivité et la conscience. Achetez-le quand vous aurez envie d'un plaisir, pas quand vous cherchez à comprendre votre ordinateur.
Enfin, la vague d'essais sur l'intelligence artificielle publiés depuis 2023 et rangés en informatique. Beaucoup sont intéressants et quelques-uns sont excellents, mais ils traitent des conséquences d'une technologie sans jamais expliquer la machine qui la porte. Lire dix livres sur l'IA sans savoir ce qu'est un processeur revient à commenter la circulation sans avoir jamais vu une voiture.
Ce qu'aucun livre ne fera à votre place
Il y a un geste qui vaut deux chapitres, et personne ne le fait : ouvrir une machine. Un vieil ordinateur portable, un tournevis, une demi-heure. Vous verrez la carte mère, la barrette de mémoire, le disque, le ventilateur, et tous les mots que vous aviez lus deviendront des objets. C'est étonnamment efficace, et une machine de récupération ne coûte rien.
Un livre ne vous fera pas non plus l'expérience de l'installation. Poser une distribution Linux sur une machine que vous ne craignez pas de casser vous apprend en une soirée ce qu'est un système de fichiers, un pilote, une partition, une permission. L'ordre y est inversé par rapport à la lecture : vous rencontrez les concepts parce qu'ils vous bloquent, et ils s'installent définitivement.
Un livre ne vous montrera pas ce qui circule. Les outils qui affichent le trajet d'une requête ou la résolution d'un nom de domaine sont installés d'office sur votre machine, ils s'utilisent en une ligne, et voir défiler la vingtaine de routeurs qui séparent votre salon d'un serveur donne à la lecture de Bortzmeyer une consistance que le texte seul n'a pas.
Enfin, aucun livre ne remplace le réflexe de vérifier la date. Dans cette discipline plus qu'ailleurs, prenez l'habitude de regarder l'année de parution avant le sommaire, et de vous demander à quelle couche appartient ce que vous lisez. Cette question, posée systématiquement, vous fera économiser plus d'argent que n'importe quelle liste de recommandations.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors les principes de la machine, la vue d'ensemble du système, l'architecture du réseau et la réalité physique de l'ensemble. C'est une culture qui ne périme pas, et elle tient en quatre titres parce que les couches profondes changent lentement.
La suite dépend de ce qui vous a accroché. Si c'est le matériel, les manuels de référence sur l'architecture des ordinateurs deviennent lisibles à ce stade, et ils vous attendaient. Si c'est le réseau, les documents qui définissent les protocoles sont publics et gratuits, souvent mieux écrits que les livres qui les commentent. Si c'est la question du pouvoir et des infrastructures, l'histoire des télécommunications et celle des logiciels libres prennent le relais. Et si vous voulez maintenant faire plutôt que comprendre, retournez du côté de la programmation.
Le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à applique la même méthode à d'autres domaines, avec le même refus des bibliographies de vingt titres. Vous pouvez aussi parcourir le catalogue par genre pour repérer ce qui se publie autour des sciences et des techniques.
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