Quels livres pour apprendre l'archéologie ?
Il y a un malentendu à l'entrée de cette discipline, et il est entretenu par les rayons de librairie. On y trouve côte à côte des ouvrages universitaires, de beaux livres sur les trésors de Toutankhamon, et des essais qui expliquent que les pyramides ne sont pas ce que l'on croit. Le débutant part avec ce qui brille et se retrouve avec un livre de mystères, ce qui l'éloigne du sujet au lieu de l'en approcher.
L'archéologie n'est pas une collection de découvertes spectaculaires. C'est une méthode : une manière d'obtenir des informations sur des sociétés qui n'ont rien écrit, à partir de sols, de fosses, de tessons et de datations physico-chimiques. Le jour où vous comprenez comment on établit qu'une couche est antérieure à une autre, l'ensemble s'éclaire, et les livres de trésors deviennent d'un coup moins intéressants que les rapports de fouille. Voici quatre livres pour arriver à ce jour-là, dans l'ordre, plus le critère qui vous évitera les mauvais achats.
Premier livre : Jean-Paul Demoule, « Aux origines, l'archéologie »
Jean-Paul Demoule, « Aux origines, l'archéologie. Une science au cœur des grands débats de notre temps » (La Découverte, collection Cahiers libres, 2020) Voir à la FnacAux origines, l'archéologie. Une science au cœur des grands débats de notre temps, de Jean-Paul Demoule (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Demoule est professeur émérite à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et a présidé l'Institut national de recherches archéologiques préventives pendant une décennie, ce qui lui donne une position rare : celle de quelqu'un qui a dirigé la machine et qui en connaît les compromis. Le livre rassemble des textes courts, largement issus de son blog, écrits chacun en réaction à une actualité.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce que la discipline fait du passé, et ce que les États en font. Demoule montre comment l'archéologie a servi et sert encore à fabriquer des origines nationales, à justifier des revendications territoriales, à installer une continuité entre un peuple d'aujourd'hui et des occupants d'il y a trois mille ans. C'est une porte d'entrée politique, et c'est ce qui la rend passionnante quand on ne connaît rien au sujet.
Ce qu'il ne vous apprend pas : comment on fouille. Le livre parle du sens de la discipline, pas de ses opérations. Il vous donne l'envie et les enjeux, le manuel viendra ensuite.
Deuxième livre : le « Guide des méthodes de l'archéologie »
Jean-Paul Demoule, François Giligny, Anne Lehoërff et Alain Schnapp, « Guide des méthodes de l'archéologie » (La Découverte, collection Grands Repères, quatrième édition revue et illustrée) Voir à la FnacGuide des méthodes de l'archéologie, de Jean-Paul Demoule, François Giligny, Anne Lehoërff et Alain Schnapp (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : de la curiosité et l'acceptation d'un livre qui ressemble à un cours.
Quatre auteurs, tous universitaires, dont Alain Schnapp qui a consacré une part de son travail à l'histoire même de la discipline. C'est le manuel de référence en français, écrit pour des étudiants de première année et parfaitement lisible par un amateur motivé.
Ce qu'il vous apprend précisément : la chaîne complète, de la prospection à la publication. Comment on repère un site sans creuser, par photographie aérienne, prospection géophysique ou simple ramassage de surface. Ce qu'est la stratigraphie, et pourquoi l'ordre des couches est l'ossature de tout raisonnement archéologique. Comment fonctionnent les datations, radiocarbone, dendrochronologie, thermoluminescence, et surtout quelles sont leurs marges d'erreur. Comment un objet est enregistré, dessiné, conservé, et pourquoi un objet arraché à son contexte perd l'essentiel de son intérêt scientifique.
Cette dernière notion est le vrai basculement. Un vase superbe trouvé par un pillard et vendu sans provenance ne dit presque rien. Un tesson banal trouvé en place, dans une couche datée, entre deux structures, en dit énormément. Quand vous aurez intégré ça, vous serez sorti de l'archéologie de vitrine.
Ce qu'il ne vous apprend pas : les résultats. C'est un guide de méthode, pas une synthèse historique. Il vous donne l'outillage et vous laisse chercher ailleurs ce qu'on a trouvé avec.
Troisième livre : Anne Lehoërff, « Préhistoires d'Europe »
Anne Lehoërff, « Préhistoires d'Europe. De Néandertal à Vercingétorix, 40 000-52 avant notre ère » (Belin, collection Mondes anciens, 2016, environ 600 pages, abondamment illustré) Voir à la FnacPréhistoires d'Europe. De Néandertal à Vercingétorix, 40 000-52 avant notre ère, de Anne Lehoërff (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les deux étapes précédentes, ou l'équivalent.
Anne Lehoërff est protohistorienne, spécialiste des métallurgies anciennes, agrégée d'histoire et docteure en archéologie. Le livre couvre quarante millénaires en un volume, ce qui suppose des choix, et ces choix sont expliqués.
Ce qu'il vous apprend précisément : à quoi ressemble une synthèse construite sur des données archéologiques et non sur des textes. Vous verrez comment on déduit une organisation sociale à partir de sépultures, une économie à partir de restes de faune, un réseau d'échanges à partir de la provenance des matières premières. L'ouvrage démonte au passage une bonne partie des images d'Épinal, sur Néandertal comme sur les Gaulois, qui viennent souvent du dix-neuvième siècle et pas des fouilles.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le détail régional. Six cents pages pour quarante mille ans imposent un grain large. C'est le prix d'une vue d'ensemble, et il est raisonnable.
Une opinion, que je vous donne franchement : commencer l'archéologie par l'Égypte ou par la Grèce, comme le font presque toutes les listes, est un mauvais choix. Ces terrains sont saturés de textes, de monuments et d'imaginaire, et l'archéologie y paraît accessoire. La préhistoire européenne, où il n'existe aucune source écrite, montre la discipline au travail, seule, sans filet.
Quatrième livre : Jean-Paul Demoule, « On a retrouvé l'histoire de France »
Jean-Paul Demoule, « On a retrouvé l'histoire de France. Comment l'archéologie raconte notre passé » (Robert Laffont, 2012, environ 330 pages) Voir à la FnacOn a retrouvé l'histoire de France. Comment l'archéologie raconte notre passé, de Jean-Paul Demoule (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les trois étapes précédentes rendent la lecture bien plus riche, mais le livre s'ouvre sans elles.
C'est le livre qui rapproche tout le reste de chez vous. Demoule y reprend les grands récits de l'histoire de France, des Gaulois à l'époque moderne, et regarde ce que les fouilles des trente dernières années en ont fait. Beaucoup de choses ne tiennent plus.
Ce qu'il vous apprend précisément : ce qu'a produit l'archéologie préventive, c'est-à-dire les fouilles menées en urgence avant les travaux d'autoroute, de ZAC ou de ligne à grande vitesse. Ce dispositif a rendu accessible un immense échantillon de terrains ordinaires, campagnes, hameaux, fermes, que personne n'aurait choisi de fouiller pour leur prestige, et il a changé ce qu'on sait des périodes rurales. C'est aussi une réponse concrète à la question que tout le monde se pose : à quoi sert de payer des archéologues.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le reste du monde. Le cadre est français, assumé comme tel, et c'est précisément ce qui rend le propos vérifiable près de chez vous.
Par où ne pas commencer, et comment trier
Voici la section la plus utile de cet article, parce que l'archéologie est l'une des disciplines les plus parasitées par la littérature pseudo-scientifique.
Le registre en question est reconnaissable. Il annonce des constructeurs mystérieux pour les pyramides, une civilisation avancée disparue avant l'histoire, des connaissances perdues que la science refuserait d'examiner. « L'Empreinte des dieux » de Graham Hancock, publié en français chez Pygmalion dans une traduction de Philippe Babo, en est le titre le plus vendu et le plus représentatif : il assemble des monuments de plusieurs continents et de plusieurs millénaires pour suggérer une source commune oubliée. Les travaux d'Erich von Däniken, plus anciens, ajoutent des visiteurs venus d'ailleurs. Ces livres se lisent avec plaisir, ils sont écrits pour ça, et ils ne vous apprendront rien de la discipline.
Le critère de tri tient en trois vérifications, faisables debout en librairie. L'auteur a-t-il une affiliation identifiable, université, CNRS, Inrap, musée, service régional d'archéologie. Le livre cite-t-il ses sources, avec une bibliographie et des références de fouilles publiées. La quatrième de couverture promet-elle une vérité que les experts cacheraient. Deux réponses défavorables sur trois suffisent à reposer le livre.
Un mot sur ce dernier point, parce qu'il est le plus efficace. La posture du chercheur isolé contre l'institution est un procédé narratif, pas un indice de validité. Les vraies controverses archéologiques existent, elles sont nombreuses et parfois féroces, et elles se déroulent dans des revues, entre gens qui publient leurs données. Un auteur qui explique que la communauté scientifique lui est hostile sans jamais avoir soumis ses résultats à cette communauté vous dit lui-même où il se situe.
Deux autres pièges, moins graves. Les beaux livres de photographies d'objets, magnifiques et muets sur la méthode, qui donnent l'impression d'avoir appris quelque chose. Et les ouvrages consacrés à un seul site célèbre, Pompéi, Lascaux, la vallée des Rois, achetés en premier : ce sont des cas exceptionnels et donc les plus mauvais exemples possibles pour comprendre le travail ordinaire.
Ce que les livres ne feront pas à votre place
Ils ne vous donneront pas l'œil. Distinguer dans une coupe de terre une limite entre deux couches, repérer qu'une tache sombre est un trou de poteau disparu, sentir qu'un sédiment change de texture sous la truelle : cela s'apprend en trois jours de chantier et jamais dans un fauteuil. Le ministère de la Culture publie chaque printemps la liste des fouilles programmées qui accueillent des bénévoles, sans diplôme exigé. C'est le meilleur investissement que vous puissiez faire après ces quatre livres, et il ne coûte qu'une semaine de vacances et un dos endolori.
Ils ne vous apprendront pas non plus à lire un rapport de fouille, qui est pourtant le document où se trouve l'information réelle. Les rapports sont austères, remplis de plans, de coupes et d'inventaires, et le passage du livre grand public à ce type de document demande un effort que personne n'annonce.
Enfin, ils ne trancheront pas les débats en cours à votre place. Une grande partie de ce que vous lirez est une interprétation défendue par une partie de la communauté, et il est normal que deux ouvrages sérieux se contredisent sur la fonction d'un monument ou sur la nature d'une migration. Repérer cette incertitude est un signe que vous avez progressé, pas que vous avez mal choisi vos livres.
Après ces quatre livres
Vous saurez comment on fouille, comment on date, comment on interprète, et vous aurez vu la discipline appliquée à un terrain que vous pouvez visiter. Cela vous place au-dessus de la plupart des gens qui parlent d'archéologie, y compris à la télévision.
La suite dépend de ce qui vous a retenu. Si c'est la méthode, allez vers les publications régionales et les revues de votre service archéologique, souvent consultables en bibliothèque municipale. Si c'est le récit des sociétés anciennes, l'histoire prend le relais et nous en avons parlé dans quels livres pour apprendre l'histoire. Si ce sont les questions de parenté, d'échange et de rituel que soulèvent les fouilles, c'est vers quels livres pour apprendre l'anthropologie qu'il faut aller, les deux disciplines dialoguant constamment.
Vous pouvez aussi parcourir le catalogue par genre pour repérer les collections de vulgarisation universitaire, qui sont l'endroit où se trouve le meilleur rapport entre sérieux et lisibilité, et le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à si la méthode vous a plu.
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