Quels livres pour apprendre à dessiner des mangas ?
Il y a un scénario qui se répète, et il est probable que vous le reconnaissiez. On commence à quatorze ans, on copie des visages de personnages qu'on aime, on y passe des centaines d'heures, et deux ans plus tard on dessine très correctement des têtes de trois quarts avec de grands yeux. Puis on essaie de dessiner un personnage entier, debout, vu d'en dessous, en train de courir. Et rien ne fonctionne.
Ce n'est pas un manque de travail. Vous avez travaillé, plus que la plupart des gens. C'est un problème de contenu du travail : copier des visages de face entraîne la mémoire d'un motif, pas la compréhension d'un volume. Les deux compétences sont différentes, et la seconde ne vient pas toute seule quand on a beaucoup pratiqué la première.
Bonne nouvelle : ce blocage se débloque, et assez vite, parce que vous avez déjà la main. Il vous manque quatre choses précises, et voici les quatre livres qui les apportent, dans l'ordre où les ouvrir.
Ce que les méthodes manga font, et ce qu'elles ne font pas
Une méthode de dessin manga vous donne un répertoire : un œil type, un nez réduit à deux traits, une silhouette en sept têtes, des expressions codifiées. C'est utile et ce n'est pas tricher. Le manga est un langage graphique avec ses conventions, exactement comme la bande dessinée franco-belge ou le comics américain, et personne ne les réinvente seul.
Le problème n'est pas les conventions, c'est ce qu'elles cachent. Un visage de manga est une simplification d'un crâne réel. Quand vous le dessinez de face, la simplification tient toute seule. Quand vous tournez la tête, il faut savoir ce qui a été simplifié : où passe la mâchoire, où s'enfonce l'orbite, comment le nez avance. Un dessinateur qui a copié sans comprendre se retrouve devant un mur au moment exact où il commence à vouloir raconter quelque chose.
Les mangaka professionnels, y compris ceux dont le style est le plus éloigné du réel, travaillent d'après photos, d'après modèle vivant, avec des mannequins articulés et des références de décors. Ce n'est pas un secret d'atelier, c'est visible dans les remerciements et les artbooks. Les livres qui suivent servent à faire ce travail-là, pas à vous fournir plus de modèles à recopier.
Premier livre : Le dessin de manga, volume 1
Société pour l'étude des techniques mangas, « Le dessin de manga, vol. 1 : Personnages et scénarios » (Eyrolles, 2015, 116 pages) Voir à la FnacLe dessin de manga, vol. 1 : Personnages et scénarios, de Société pour l'étude des techniques mangas (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : aucun.
La collection Eyrolles a été conçue par une équipe de mangaka japonais, et ce premier volume couvre le matériel, le visage et ses expressions, le corps, les proportions, les mains et les pieds, puis la création d'un personnage et la mise en dessin d'une histoire.
Ce qu'il vous apprend précisément : la construction. Pas « voici un œil, recopiez-le », mais comment un visage se pose sur un ovale avec des axes, comment une main se ramène à des blocs avant de devenir des doigts. C'est exactement ce qui manque à quelqu'un qui a appris en copiant. Cent seize pages seulement, ce qui est une qualité : vous le finirez.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à observer. Aucun exercice ne vous demande de lever les yeux de la page. Prenez donc l'habitude, dès ce premier livre, de refaire chaque leçon sur un sujet réel. Le chapitre sur les mains se travaille avec votre propre main gauche posée devant vous, dans cinq positions différentes. C'est ingrat et c'est ce qui fait la différence au bout de six mois.
Deuxième livre : Les proportions dans le dessin de manga
Société pour l'étude des techniques mangas, « Les proportions dans le dessin de manga : personnages, meubles, véhicules » (Eyrolles, 2014, 192 pages) Voir à la FnacLes proportions dans le dessin de manga : personnages, meubles, véhicules, de Société pour l'étude des techniques mangas (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : le premier volume, ou l'équivalent en pratique.
Voici le livre qui répare le problème dont parle l'introduction de cet article, et il est bizarrement peu cité. Il traite les rapports de taille : un personnage par rapport à une porte, à une table de salle de classe, à un wagon de train, à un vélo, à une moto, à une chaise de bar. Les décors sont typiquement japonais, ce qui tombe bien puisque c'est l'univers que vous dessinez.
Ce qu'il vous apprend précisément : que votre personnage n'existe pas dans le vide. Le symptôme classique du dessinateur autodidacte, ce sont des figures flottantes sur une page blanche, sans sol, sans échelle, sans contexte. Ce n'est pas de la paresse, c'est que placer un corps dans un espace demande de savoir combien mesure ce corps par rapport à l'espace. Cent quatre-vingt-douze pages de mesures concrètes règlent ça mieux que n'importe quel conseil général.
Un avertissement honnête : ce livre est un ouvrage de référence, pas une lecture. Vous ne le lirez pas d'un bout à l'autre, vous l'ouvrirez à la page du train quand votre scène se passe dans un train. Traitez-le comme un dictionnaire.
Troisième livre : Dessiner des décors de manga
Yuko Sato, « Dessiner des décors de manga : paysages, bâtiments et objets pas à pas » (Eyrolles, 2023, 160 pages) Voir à la FnacDessiner des décors de manga : paysages, bâtiments et objets pas à pas, de Yuko Sato (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : six mois à un an de pratique régulière.
Trois parties : les paysages, les bâtiments et objets, les effets de matières et de textures. La perspective y est traitée pour de bon, en fonction du point de vue choisi, ce qui est le sujet que toutes les méthodes centrées sur les personnages escamotent.
Ce qu'il vous apprend précisément : à faire tenir une case. Un personnage bien dessiné dans un décor faux paraît raté, et le lecteur ne saura pas dire pourquoi. La perspective est un problème borné, avec quelques règles seulement, mais elles sont non négociables et aucun talent ne les contourne. C'est aussi le moment où votre dessin cesse d'être une illustration isolée pour devenir une image narrative.
Ce qu'il ne vous apprend pas : le découpage, le rythme des cases, la gestion du regard sur une planche. La narration en bande dessinée est un métier à part entière, et elle mériterait sa propre bibliothèque.
Quatrième livre : Découverte du dessin manga
Hikaru Hayashi, « Découverte du dessin manga » (Eyrolles, collection Mangaka pocket numéro 1, 2007, 142 pages) Voir à la FnacDécouverte du dessin manga, de Hikaru Hayashi (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Niveau requis : un an de pratique, et l'envie de produire une planche finie.
Hayashi est l'auteur le plus prolifique de la production pédagogique japonaise traduite en français, avec une dizaine de titres chez Eyrolles. Celui-ci traite le matériel, le dessin au crayon, l'encrage et la composition d'une planche.
Ce qu'il vous apprend précisément : le passage du croquis à l'objet fini. L'encrage à la plume, la gestion des noirs, les trames, le format d'une page, le placement des bulles. C'est une étape technique que beaucoup de gens repoussent pendant des années, et qui change complètement le regard qu'on porte sur son propre travail. Une planche encrée existe, un carnet de croquis reste privé.
Attention à la date : le livre a plus de quinze ans et parle d'un flux de travail entièrement traditionnel, plume et papier. La plupart des mangaka encrent aujourd'hui sur tablette avec Clip Studio Paint. Les principes restent exacts, les outils décrits ne sont plus ceux de l'industrie. Prenez-le pour ce qu'il est : un cours sur la logique de l'encrage, à transposer ensuite sur l'outil que vous utilisez.
Par où ne pas commencer
Trois pièges, et le premier est le plus dur à entendre.
N'achetez pas une méthode qui promet un style. Les ouvrages du type « dessinez des personnages kawaii » ou « dessinez des monstres » sont agréables et ils entretiennent précisément le problème de départ : ils fournissent des modèles finis à copier. Christopher Hart, « Dessiner les mangas : le cours » (Éditions de Saxe, 2017, traduit de l'anglais par Jennifer Joffre, 142 pages) est le cas typique. C'est un guide de croquis pour créer des personnages de fantasy et d'aventure, il est bien fait, et il ne construit rien. Hart a vendu des millions de livres de dessin dans le monde, son approche fonctionne pour s'amuser un après-midi. Si c'est votre unique livre, vous serez au même point dans deux ans.
N'accumulez pas les volumes d'une même collection. La collection Eyrolles compte une douzaine de titres thématiques, personnages féminins, personnages masculins, scènes de combat, couples, ombres et lumières. Ils sont utiles quand un besoin précis se présente. Achetés en bloc au départ, ils forment une pile qui reste fermée et qui produit surtout de la culpabilité.
Ne cherchez pas non plus la référence anglophone célèbre avant d'avoir épuisé le fonds français. Beaucoup de ressources réputées circulent uniquement en anglais, souvent en scans de qualité douteuse, et lire une méthode technique dans une langue étrangère quand on débute ajoute une difficulté dont vous n'avez pas besoin.
Ce qu'aucun de ces livres ne fera à votre place
Le passage obligé, c'est le dessin d'observation, et aucune méthode manga ne le remplace. Dessiner des gens réels, assis dans un bus, debout dans une file d'attente, vus de dos, mal éclairés, dans des poses que vous n'auriez jamais choisies. Vingt croquis ratés de dix secondes chacun valent mieux qu'un beau visage recopié en une heure.
C'est aussi pourquoi cet article renvoie vers la sélection de livres pour apprendre à dessiner, qui traite l'observation, la perspective construite et l'anatomie sans passer par le filtre d'un style. Les deux parcours ne s'opposent pas, ils se mènent en parallèle. Les dessinateurs qui percent tôt sont presque toujours ceux qui ont fait les deux en même temps, sans attendre d'avoir fini l'un pour commencer l'autre.
Un livre ne verra jamais votre feuille non plus. Il ne vous dira pas que vous inclinez systématiquement les épaules du même côté depuis huit mois, parce que voir ce défaut demande justement l'œil que vous êtes en train de construire. Un atelier municipal, un club de dessin au lycée, un professeur d'arts plastiques à qui vous montrez trois pages, ou un forum où l'on poste ses travaux pour se faire corriger : n'importe lequel de ces dispositifs coupe des années au processus.
Enfin, il y a le creux. Il arrive après plusieurs mois, quand votre œil progresse plus vite que votre main : vous voyez désormais tout ce qui cloche dans vos dessins, et vous avez la sensation nette de reculer. C'est le contraire qui se passe. Beaucoup de gens arrêtent exactement là, en concluant qu'ils n'ont pas le niveau, alors qu'ils viennent de franchir l'étape la plus difficile de tout le parcours.
Et après ces quatre livres
Vous aurez la construction, les proportions, le décor et l'encrage. Il vous manquera la narration, c'est-à-dire l'art de raconter en cases, et c'est le domaine où les meilleurs professeurs sont les mangas eux-mêmes. Relisez ceux que vous aimez en regardant non plus les dessins mais le découpage : combien de cases par page, où se coupe une action, ce que l'auteur choisit de ne pas montrer.
Datez chaque page de vos carnets et n'arrachez rien, même ce qui vous fait honte. Dans un an, feuilleter le début du premier carnet sera la seule preuve tangible que vous progressez. Si l'envie de continuer à apprendre par les livres vous prend, le reste de notre collection de guides d'apprentissage tient partout la même promesse : quelques titres, dans un ordre, et ce qu'ils ne feront pas.
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