Quel livre offrir pour la Saint-Valentin ?
Le bouquet de roses a une qualité imbattable : il est impossible de se tromper. Il a aussi un défaut du même ordre, personne ne s'en souvient trois ans plus tard.
Un livre fait exactement l'inverse. Il peut rater franchement, il peut aussi rester sur une table de nuit pendant des années. Le 14 février pousse d'ailleurs les libraires à sortir des piles de romans à couverture rose qui sont, pour la plupart, le pire choix possible. Voici douze titres qui échappent à ce rayon, avec ce que chacun engage vraiment.
Un livre est un cadeau plus risqué, et c'est le sujet
Offrir un livre pour la Saint-Valentin, c'est affirmer que vous savez qui est l'autre. Une bougie ne prétend rien. Un livre prétend beaucoup.
Le risque n'est pas de vous tromper de genre littéraire. Il est de vous tromper de message. Un roman sur un couple qui se sépare offert le 14 février sera lu comme un signe, même s'il est magnifique. Un essai sur l'amour libre offert à quelqu'un d'un peu inquiet sera lu comme une annonce. Le contexte de la date charge tout ce que vous donnez.
Deux précautions valent mieux que dix règles. La première : lisez la quatrième de couverture comme si vous étiez la personne qui reçoit, pas celle qui offre. La seconde : si l'ambiguïté vous paraît trop forte, gardez le livre pour un autre jour de l'année. Il n'y a rien de moins romantique qu'un cadeau qu'il faut expliquer.
La poésie, à condition de choisir un poète
La règle est simple et elle élimine les trois quarts du rayon : offrez un auteur, jamais une anthologie. Les recueils intitulés « les plus beaux poèmes d'amour » sont des produits sans voix, et cela se sent dès la troisième page.
Paul Éluard, « Capitale de la douleur » (Gallimard, 1926) Voir à la FnacCapitale de la douleur, de Paul Éluard (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le recueil surréaliste le plus lisible qui soit, avec des poèmes courts, des images qui restent en tête et une tendresse qui ne s'excuse jamais. Éluard écrit l'amour comme une évidence physique, pas comme un sentiment décoratif. C'est un bon premier recueil pour quelqu'un qui n'a plus ouvert de poésie depuis le lycée.
Louise Labé, « Œuvres poétiques » (Gallimard, collection Poésie) Voir à la FnacŒuvres poétiques, de Louise Labé (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Vingt-quatre sonnets écrits à Lyon au milieu du seizième siècle par une femme qui parle de désir sans détour, dans une langue qui a étonnamment peu vieilli. Il faut quelques pages pour s'habituer à l'orthographe ancienne, puis on ne la voit plus.
Sappho, « Odes et fragments » (Gallimard, collection Poésie) Voir à la FnacOdes et fragments, de Sappho (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Il ne reste presque rien d'elle, des lambeaux de papyrus, des vers isolés cités par des grammairiens. Ce qui subsiste est d'une intensité désarmante. Les blancs entre les fragments font une partie du travail : on complète soi-même. Voilà un cadeau pour quelqu'un qui aime les objets étranges plus que les objets confortables.
Les correspondances, le format le plus sous-estimé
Personne ne pense à offrir des lettres, et c'est dommage, parce que la correspondance amoureuse a un avantage sur le roman : elle n'a pas été écrite pour être lue par nous. On y entre par effraction, ce qui produit une émotion qu'aucune fiction n'atteint tout à fait.
Albert Camus et Maria Casarès, « Correspondance 1944-1959 » (Gallimard, 2017) Voir à la FnacCorrespondance 1944-1959, de Albert Camus et Maria Casarès (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Plus de huit cents lettres échangées pendant quinze ans entre l'écrivain et l'actrice, publiées par la fille de Camus. C'est un volume énorme et il n'est pas fait pour être lu d'affilée. On l'ouvre à une date, on lit trois lettres, on referme. Un des grands événements éditoriaux de la décennie en France, et un cadeau qui impressionne à l'ouverture du paquet.
Marina Tsvetaïeva, Rainer Maria Rilke et Boris Pasternak, « Correspondance à trois » (Gallimard, 1983) Voir à la FnacCorrespondance à trois, de Marina Tsvetaïeva, Rainer Maria Rilke et Boris Pasternak (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'été 1926, trois poètes s'écrivent dans un mélange de russe et d'allemand, en s'aimant à distance, sans que deux d'entre eux se rencontrent jamais. Rilke meurt à la fin de l'année. C'est court, très intense, et parfaitement adapté à quelqu'un qui trouve le romantisme classique un peu fade.
Une remarque en passant : ces livres se prêtent bien à la lecture partagée. Un volume de lettres qu'on lit à deux, chacun un correspondant, fait souvent plus pour une soirée qu'un film.
Des romans d'amour qui ne sont pas mièvres
Le point commun des livres qui suivent : l'amour y est un problème, pas une récompense. C'est précisément ce qui les rend émouvants.
Julian Barnes, « La Seule Histoire » (Mercure de France, 2018) Voir à la FnacLa Seule Histoire, de Julian Barnes (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un garçon de dix-neuf ans tombe amoureux d'une femme de quarante-huit dans une banlieue anglaise des années 1960. Le roman raconte ce que cette histoire coûte, sur toute une vie. Barnes écrit la mémoire amoureuse mieux que presque personne, et le livre change de ton en cours de route d'une façon assez brutale.
Carson McCullers, « La Ballade du café triste » (Stock) Voir à la FnacLa Ballade du café triste, de Carson McCullers (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une géante taciturne, un bossu manipulateur, un mari sorti de prison, dans une bourgade du Sud américain. McCullers avait vingt-quatre ans quand elle a écrit ce texte. C'est un des portraits les plus justes jamais écrits de l'amour non réciproque, et cela n'a rien de doux.
Jean-Philippe Toussaint, « Faire l'amour » (Minuit, 2002) Voir à la FnacFaire l'amour, de Jean-Philippe Toussaint (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un couple se défait à Tokyo, avec un flacon d'acide dans une poche. Cent trente pages, des phrases nettes, une tension permanente. À offrir à quelqu'un qui aime la littérature contemporaine et qui n'a pas peur d'un livre triste.
Ivan Tourgueniev, « Premier amour » (Gallimard, collection Folio) Voir à la FnacPremier amour, de Ivan Tourgueniev (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un adolescent russe du dix-neuvième siècle tombe amoureux de la voisine, et découvre qui est son rival. Cent pages, une révélation finale qu'on ne voit pas venir. C'est peut-être la meilleure porte d'entrée qui soit dans la littérature russe, parce que rien n'y est intimidant.
Colette, « Le Blé en herbe » (Flammarion, 1923) Voir à la FnacLe Blé en herbe, de Colette (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Deux adolescents en vacances en Bretagne, et une femme plus âgée qui s'invite dans l'affaire. Colette écrit le désir avec une précision sensorielle que peu d'auteurs ont atteinte depuis. Le livre a fait scandale à sa parution, ce qui aujourd'hui paraît difficile à croire.
Penser l'amour plutôt que le raconter
Pour quelqu'un qui préfère les idées aux intrigues, l'essai amoureux est un rayon riche et rarement offert.
Stendhal, « De l'amour » (Gallimard, collection Folio) Voir à la FnacDe l'amour, de Stendhal (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Publié en 1822, vendu à dix-sept exemplaires selon la légende que Stendhal entretenait lui-même. Il y invente la théorie de la cristallisation, cette idée que l'amoureux couvre l'autre de qualités comme une branche se couvre de cristaux dans une mine de sel. C'est brillant, capricieux, plein de digressions, et beaucoup plus drôle que sa réputation.
André Breton, « L'Amour fou » (Gallimard, 1937) Voir à la FnacL'Amour fou, de André Breton (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Le hasard objectif, les rencontres qui ressemblent à des signes, une promenade nocturne aux Halles. Breton croit à l'amour unique avec une ferveur presque religieuse. On peut trouver cela daté ou complètement bouleversant, rarement entre les deux.
Chris Kraus, « I Love Dick » (Flammarion, 2016) Voir à la FnacI Love Dick, de Chris Kraus (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une femme s'obsède pour un homme et transforme cette obsession en série de lettres qui deviennent un livre. Publié aux États-Unis en 1997, longtemps culte et confidentiel, puis devenu une référence du féminisme contemporain. C'est inconfortable, très intelligent, et ce n'est pas un cadeau pour tout le monde. Assumez-le si vous l'offrez.
Selon l'ancienneté de la relation
Les trois premiers mois appellent la retenue. Un recueil de poèmes amoureux offert au bout de trois semaines dit quelque chose que vous ne vouliez peut-être pas dire encore. Le meilleur cadeau, à ce stade, est un livre relié à une conversation précise : le pays dont vous avez parlé, l'auteur qu'elle a cité un soir. La référence privée fait tout le travail.
Après quelques années, le problème s'inverse. Vous connaissez ses goûts, donc le livre attendu ne surprend plus. C'est le moment de sortir du couloir habituel : un roman d'un pays qu'elle ne lit jamais, un genre qu'il dit ne pas aimer sans avoir essayé. Nos guides d'ordre de lecture servent aussi à cela, offrir le premier tome d'une série que l'autre n'a jamais commencée.
Si vous vivez ensemble, il existe une option que peu de gens envisagent : offrir deux exemplaires du même livre. Cela paraît absurde, cela fonctionne très bien. Vous lisez au même rythme, vous en parlez le soir. Le cadeau n'est pas le livre, ce sont les deux semaines qui suivent.
Ce qu'on écrit à l'intérieur
C'est la partie qui compte le plus et celle que tout le monde bâcle.
Ne résumez pas le livre, ne souhaitez pas une bonne lecture. Dites pourquoi celui-là, pour cette personne, maintenant. Une phrase précise vaut mieux qu'une belle phrase : « la page 140 m'a fait penser à ta façon de raconter tes grands-parents » est infiniment plus fort qu'une déclaration soignée.
Si l'exercice vous paralyse, utilisez le livre lui-même. Cornez une page, soulignez trois lignes au crayon, écrivez simplement la date en dessous. C'est discret et ça sera retrouvé dans dix ans.
Le 14 février n'est pas une date de livraison
La faiblesse de cette fête est qu'elle impose un calendrier à un geste qui n'en veut pas. On achète le 12 ce qu'on aurait offert mieux un mardi de novembre.
Rien n'interdit de décaler. Un livre offert sans occasion, parce qu'il vous a fait penser à quelqu'un un jour ordinaire, produit toujours plus d'effet que le même volume acheté sous la contrainte d'une date. Si vous tenez à marquer le 14, faites-le avec le mot plutôt qu'avec le titre : c'est la seule partie du cadeau que personne d'autre n'aurait pu écrire.
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