Quel livre offrir à quelqu'un qui aime les sciences ?
Le rayon science des grandes librairies est un piège. On y trouve côte à côte des livres écrits par des chercheurs et des livres qui expliquent l'univers en s'appuyant sur trois métaphores et une intuition. Rien sur la couverture ne permet de les distinguer, et l'acheteur pressé prend souvent le plus joli.
Or quelqu'un qui aime vraiment les sciences repère l'approximation à la page 20. Voici treize livres qui tiennent, classés par discipline, avec la raison précise pour laquelle chacun fonctionne. Et d'abord les critères pour trier tout seul.
Ce qui sépare un bon livre de science d'un mauvais
La différence ne tient pas au niveau de difficulté. Elle tient à l'honnêteté sur les limites.
Un bon livre de vulgarisation vous dit à quel endroit la communauté scientifique n'est pas d'accord, et ce qu'on ignore encore. Un mauvais livre présente un état des lieux lisse, sans controverse, comme si la connaissance descendait d'un bloc. C'est précisément le contraire du travail réel : la recherche avance par disputes, corrections, résultats non reproduits.
Deuxième critère, plus terre à terre : ouvrez la fin. Un livre sérieux a des notes, une bibliographie, parfois un index. Un livre qui n'a rien de tout cela demande de le croire sur parole, ce qui est une drôle de posture pour un livre de science.
Troisième signe, plus subtil. Le mauvais livre de vulgarisation ramène tout à des analogies rassurantes, la particule qui joue au billard, l'ADN qui est un plan de construction. L'analogie est utile une fois, elle devient un mensonge quand elle remplace le raisonnement pendant trois cents pages. Un bon auteur prévient : ceci est une image, et voilà où elle cesse d'être vraie.
Enfin, méfiez-vous du registre de la révélation. Les titres qui annoncent ce que la science ne veut pas que vous sachiez, ou qui branchent la mécanique quantique sur la conscience et le bien-être, se vendent bien et vieillissent mal. Ils font passer une hypothèse marginale pour une vérité étouffée, et c'est exactement ce qui agace le plus un lecteur qui connaît le sujet.
Physique et cosmologie
C'est le rayon le plus fourni et le plus inégal. Trois titres sortent nettement du lot.
Carlo Rovelli, « Sept brèves leçons de physique » (Odile Jacob, 2015) Voir à la FnacSept brèves leçons de physique, de Carlo Rovelli (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Cent pages, sept chapitres, de la relativité générale à la question du temps. Le livre s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires dans le monde, ce qui est rarissime pour de la physique théorique, et il reste étonnamment exigeant sous sa brièveté. Rovelli est chercheur en gravité quantique à boucles, il écrit sur ce qu'il pratique. Le cadeau idéal pour quelqu'un qui a envie de s'y remettre sans y consacrer un hiver.
Étienne Klein, « Le Facteur temps ne sonne jamais deux fois » (Flammarion, 2007) Voir à la FnacLe Facteur temps ne sonne jamais deux fois, de Étienne Klein (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Klein est physicien au CEA et l'un des rares vulgarisateurs français à raisonner en philosophe. Le livre passe en revue ce que la physique dit du temps, et surtout ce qu'elle ne dit pas. Offrez-le à quelqu'un qui aime qu'on lui montre les impasses plutôt que les solutions.
Steven Weinberg, « Les Trois Premières Minutes de l'univers » (Seuil, 1978) Voir à la FnacLes Trois Premières Minutes de l'univers, de Steven Weinberg (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prix Nobel de physique 1979, Weinberg raconte le premier quart d'heure du cosmos avec un sérieux qui ne cède jamais. Certains chiffres ont vieilli, la méthode non : c'est un modèle de la façon dont un chercheur explique son propre domaine sans le simplifier. Un classique qu'on offre à quelqu'un qui a déjà lu les nouveautés.
Mathématiques, y compris pour ceux qui les ont détestées à l'école
Le pari des trois livres qui suivent est le même : raconter les maths comme une histoire humaine, avec des personnages et des enjeux.
Simon Singh, « Le Dernier Théorème de Fermat » (JC Lattès, 1998) Voir à la FnacLe Dernier Théorème de Fermat, de Simon Singh (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Trois siècles et demi de tentatives pour démontrer une phrase griffonnée dans une marge, jusqu'à Andrew Wiles en 1994. C'est construit comme un thriller, et c'est probablement le meilleur livre à offrir à quelqu'un qui pense que les mathématiques n'ont pas d'histoire.
Mickaël Launay, « Le Grand Roman des maths » (Flammarion, 2016) Voir à la FnacLe Grand Roman des maths, de Mickaël Launay (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). De la préhistoire aux nombres imaginaires, avec un vrai talent pédagogique et zéro condescendance. Launay a démarré sur YouTube, ce qui explique le rythme. À offrir à un adolescent scientifique comme à un adulte qui a décroché en seconde.
Marcus du Sautoy, « La Symphonie des nombres premiers » (Héloïse d'Ormesson, 2005) Voir à la FnacLa Symphonie des nombres premiers, de Marcus du Sautoy (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'hypothèse de Riemann, un des sept problèmes du millénaire, racontée par un mathématicien d'Oxford. Plus ardu que les deux précédents, et c'est le but : la personne qui aime les sciences a parfois envie de se cogner à quelque chose.
Le vivant, l'évolution, le corps
C'est ici que la vulgarisation approximative fait le plus de dégâts, parce que tout le monde croit connaître le sujet.
Stephen Jay Gould, « La Vie est belle » (Seuil, 1991) Voir à la FnacLa Vie est belle, de Stephen Jay Gould (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). À partir des fossiles des schistes de Burgess, Gould démolit l'idée d'une évolution qui monterait vers l'humain. Paléontologue à Harvard, il écrivait mieux que la plupart des romanciers de son époque. C'est le livre qui change durablement la façon de se représenter le vivant.
Richard Dawkins, « Le Gène égoïste » (Odile Jacob, 1996 pour l'édition française) Voir à la FnacLe Gène égoïste, de Richard Dawkins (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Un des livres de biologie les plus discutés du vingtième siècle, y compris par des biologistes qui le trouvent réducteur. Offrez-le en connaissance de cause : il vaut autant par ce qu'il affirme que par les objections qu'il déclenche. Pour un lecteur qui aime les débats, c'est un cadeau parfait.
Rebecca Skloot, « La Vie immortelle d'Henrietta Lacks » (Calmann-Lévy, 2011) Voir à la FnacLa Vie immortelle d'Henrietta Lacks, de Rebecca Skloot (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'histoire d'une femme noire américaine morte en 1951 dont les cellules, prélevées sans consentement, sont devenues la lignée HeLa utilisée dans des dizaines de milliers de laboratoires. Le livre tient à la fois de l'enquête et de la question éthique. Il touche des lecteurs qui n'ouvriraient jamais un livre de biologie.
Siddhartha Mukherjee, « L'Empereur de toutes les maladies » (Flammarion, 2013) Voir à la FnacL'Empereur de toutes les maladies, de Siddhartha Mukherjee (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Une biographie du cancer, du papyrus égyptien aux thérapies ciblées. Prix Pulitzer 2011. Six cents pages denses, écrites par un oncologue qui alterne l'histoire de la médecine et les patients qu'il soigne. Le cadeau à réfléchir si la maladie a touché la famille, magnifique sinon.
Histoire des sciences et fabrique de la connaissance
Sous-rayon négligé, et pourtant celui qui plaît le plus aux gens qui ont déjà beaucoup lu de vulgarisation classique.
Thomas Kuhn, « La Structure des révolutions scientifiques » (Flammarion) Voir à la FnacLa Structure des révolutions scientifiques, de Thomas Kuhn (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). L'ouvrage qui a introduit la notion de paradigme en 1962 et transformé la façon dont on pense le progrès scientifique. Court, difficile, souvent cité de seconde main par des gens qui ne l'ont pas lu. Offrir l'original a quelque chose de très satisfaisant.
Primo Levi, « Le Système périodique » (Albin Michel, 1987) Voir à la FnacLe Système périodique, de Primo Levi (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Vingt et un chapitres, vingt et un éléments chimiques, une vie de chimiste et de rescapé d'Auschwitz. Ce n'est pas un livre de vulgarisation, c'est de la littérature écrite par quelqu'un qui pensait en chimiste. Le meilleur cadeau possible pour un scientifique qui lit aussi des romans.
Richard Feynman, « Vous voulez rire, monsieur Feynman ! » (Odile Jacob, 1985) Voir à la FnacVous voulez rire, monsieur Feynman !, de Richard Feynman (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Anecdotes d'un prix Nobel de physique qui crochetait les coffres-forts de Los Alamos et jouait du bongo. On y apprend peu de physique et beaucoup sur ce que veut dire penser scientifiquement. À offrir à un étudiant en sciences, où il produit un effet durable.
Le cas de la personne déjà très calée
Le réflexe est de chercher plus pointu dans sa discipline. Mauvaise idée : elle lit déjà les revues, et un livre grand public sur son propre domaine lui sautera aux yeux comme un résumé approximatif.
Décalez plutôt. Un physicien qui reçoit un livre sur l'histoire du cancer, un médecin qui reçoit de la cosmologie, un mathématicien qui reçoit de l'épistémologie : chacun retrouve le plaisir de ne pas être expert. C'est le même principe que pour quelqu'un qui a déjà tout lu, et il marche encore mieux ici.
Autre option, franchement sous-estimée : la science par la fiction. Roland Lehoucq, « Faire des sciences avec Star Wars » (Le Bélial', collection Parallaxe, 2015) prend au sérieux des questions absurdes, comme le fonctionnement d'un sabre laser ou la viabilité d'une planète désertique, et s'en sert pour faire de la vraie physique. Un astrophysicien du CEA qui s'amuse, c'est un cadeau que peu de gens pensent à faire.
Un livre pour se protéger des mauvais livres
Il existe un ouvrage dont la fonction est précisément de vacciner contre la science mal faite.
Alan Sokal et Jean Bricmont, « Impostures intellectuelles » (Odile Jacob, 1997) Voir à la FnacImpostures intellectuelles, de Alan Sokal et Jean Bricmont (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Deux physiciens démontent l'usage décoratif des concepts scientifiques par une série d'auteurs célèbres. Le livre a provoqué une des plus grosses polémiques intellectuelles françaises des années 1990, il reste polémique aujourd'hui, et c'est ce qui le rend intéressant à offrir : la discussion commence à la table du dîner suivant.
Je le mets à part parce qu'il faut un destinataire précis. Offert à quelqu'un de curieux et joueur, il fait mouche. Offert à quelqu'un qui aime les sciences humaines autant que les sciences dures, il peut passer pour une pique. Le contexte compte plus que le titre.
Ce que vaut vraiment le format
Une remarque pratique qui a plus d'effet qu'on ne croit. Un livre de science se lit rarement d'une traite : on s'arrête, on revient trois pages en arrière, on repose le livre une semaine. Le poche est donc souvent supérieur au grand format, parce qu'il supporte d'être trimballé et corné pendant deux mois.
L'exception concerne les livres où les figures comptent. Les schémas d'un livre de cosmologie ou les planches de fossiles chez Gould perdent beaucoup en réduction. Regardez les illustrations avant de choisir l'édition, c'est un réflexe que personne n'a en librairie.
Deux poches choisis avec précision produiront plus d'effet qu'un grand format pris sur la table des nouveautés. Vous offrez deux sujets au lieu d'un, et vous doublez vos chances de tomber juste.
Là où ça peut mener
Quelqu'un qui aime les sciences a rarement une seule porte d'entrée. La cosmologie mène à l'histoire des idées, la biologie mène à l'éthique, les mathématiques mènent au récit d'enquête. Un bon livre ouvre une deuxième porte que ni vous ni le destinataire n'aviez repérée en emballant le paquet.
C'est pour ça qu'il vaut mieux offrir un livre dont vous pouvez dire une phrase précise, plutôt que le titre le plus vendu de l'année. Si vous êtes capable d'expliquer pourquoi ce livre-là, la conversation qui suit l'ouverture du paquet vaut déjà la peine. Et si la personne vous rend le livre six mois plus tard en vous disant de le lire, c'est que vous avez visé juste.
Comment reconnaître un bon livre de vulgarisation scientifique ?
Faut-il un niveau scientifique pour lire ces livres ?
Que faire si la personne est elle-même scientifique ?
Un vieux livre de science est-il périmé ?
Le beau livre illustré est-il une bonne idée ?
Comment éviter la vulgarisation approximative ?
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