Quels livres pour apprendre le japonais ?
Le scénario est presque toujours le même. Quelqu'un regarde des animés depuis des années, reconnaît une trentaine de mots à l'oreille, décide de s'y mettre pour de bon, et achète un gros livre de kanji. Deux cents caractères plus tard, il se rend compte qu'il ne sait toujours pas lire une phrase entière, parce que dans une phrase japonaise réelle, les kanji flottent dans une mer de hiragana qu'il n'a jamais appris. Le livre finit sur une étagère et la conclusion tirée est fausse.
Le japonais n'est pas une langue difficile pour un francophone sur tous les plans. Sa prononciation est simple, avec cinq voyelles pures et aucun ton. Sa grammaire n'a ni genre, ni nombre, ni accord d'adjectif, ni conjugaison selon la personne. Ce qui coûte cher, c'est l'écriture, et l'ordre dans lequel on l'aborde décide de tout. Voici quatre livres seulement, dans cet ordre, plus la liste de ceux qu'il vaut mieux ne pas acheter d'abord.
L'écriture d'abord, et sans transcription en lettres latines
Le japonais s'écrit avec trois systèmes qui cohabitent dans la même phrase. Les hiragana, quarante-six signes, notent les mots d'origine japonaise et surtout les terminaisons grammaticales. Les katakana, quarante-six signes également, notent les mots venus d'ailleurs, les noms étrangers et les onomatopées, très nombreuses dans les mangas. Les kanji, empruntés au chinois, notent les racines des mots.
L'erreur consiste à croire que les kana sont un préliminaire mineur qu'on réglera en chemin. Ils sont exactement l'inverse : ce sont eux qui portent la grammaire, donc le sens des relations entre les mots. Un débutant qui a appris trois cents kanji sans maîtriser les hiragana ne peut lire aucune phrase. Un débutant qui maîtrise les kana et connaît vingt kanji peut lire des phrases entières de manuel, lentement mais réellement.
Il y a un corollaire moins évident. Tant que vous acceptez la transcription en lettres latines, appelée rōmaji, votre cerveau la lira toujours en priorité, et les kana resteront décoratifs. Il faut donc arrêter le rōmaji tôt, vers la troisième semaine, quitte à lire deux fois plus lentement pendant un mois.
Premier livre : Julien Fontanier, « Cours de japonais ! Volume 1 : Apprendre l'écriture »
Julien Fontanier, « Cours de japonais ! Volume 1 : Apprendre l'écriture » (Hachette Pratique, 2024, trente-deux leçons) Voir à la FnacCours de japonais ! Volume 1 : Apprendre l'écriture, de Julien Fontanier (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Aucun prérequis.
Julien Fontanier enseigne le japonais en vidéo depuis 2015 et son cours est devenu la référence francophone gratuite. Le livre reprend cette pédagogie sous une forme ordonnée : les hiragana, puis les katakana, puis l'entrée dans les kanji, avec pour chaque signe l'ordre et le sens des traits.
Ce qu'il vous apprend précisément : à écrire, pas seulement à reconnaître. La distinction n'est pas cosmétique. Un signe tracé à la main dans le bon ordre s'ancre dans la mémoire motrice, et se distingue ensuite de ses voisins graphiques, ces paires qui font trébucher tout le monde. Le livre explique aussi les allongements, les consonnes doublées et les petits signes qui modifient un kana, points où les applications d'apprentissage restent souvent vagues.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à parler. C'est un manuel d'écriture, il ne prétend pas être autre chose. Le même auteur a publié un cahier d'écriture des kana et un second volume consacré au vocabulaire, mais pour la conversation il faut passer à l'étape suivante.
Deuxième livre : Catherine Garnier et Toshiko Mori, « Le japonais » chez Assimil
Catherine Garnier et Toshiko Mori, « Le japonais » (Assimil, collection Sans peine, édition entièrement revue parue en 2017, quatre-vingt-dix-huit leçons, illustrations de Nico, enregistrements audio inclus) Voir à la FnacLe japonais, de Catherine Garnier et Toshiko Mori (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : savoir lire les kana, donc l'étape précédente.
Catherine Garnier a dirigé pendant des années l'enseignement du japonais à l'Inalco, et la première version de cette méthode date de 1985. Le principe Assimil reste le même depuis toujours : une leçon courte par jour, un dialogue avec sa traduction en vis-à-vis, des notes brèves, et une phase active à partir de la cinquantième leçon où vous refaites en japonais ce que vous aviez seulement compris.
Ce qu'il vous apprend précisément : la langue parlée réelle, avec ses formes polies en masu, ses particules, son ordre des mots qui place le verbe à la fin. Vous n'apprendrez pas de règle avant d'en avoir entendu vingt exemples, ce qui est exactement le bon sens de marche pour les particules japonaises, impossibles à retenir par tableau.
Ce qu'il ne vous apprend pas : à analyser une phrase. Assimil vous rend capable de produire une tournure sans toujours savoir pourquoi elle fonctionne. C'est un choix pédagogique défendable, et c'est aussi pour ça qu'il existe une troisième étape.
Troisième livre : « Minna no Nihongo » et sa traduction française
« Minna no Nihongo Shokyū I », accompagné de « Traduction et notes grammaticales, version française » (3A Corporation, manuel japonais avec un fascicule d'accompagnement français, deuxième édition) Voir à la FnacMinna no Nihongo Shokyū I », accompagné de « Traduction et notes grammaticales, version française (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : les kana acquis, et de préférence quelques dizaines de leçons de méthode derrière vous.
C'est le manuel utilisé dans une grande partie des écoles de langue au Japon, et dans beaucoup d'universités françaises. Sa particularité déroutera : le manuel principal est intégralement en japonais, sans un mot de français, et c'est le fascicule séparé qui donne le vocabulaire traduit et les explications grammaticales. Les deux s'achètent donc ensemble, sans quoi le premier est inutilisable seul.
Ce qu'il vous apprend précisément : la grammaire structurée, leçon par leçon, avec un volume d'exercices que ni Assimil ni les vidéos ne fournissent. Vous y trouverez le traitement méthodique des groupes de verbes, des formes en te, des propositions relatives. C'est aussi le manuel qui vous prépare le mieux si vous visez un examen officiel comme le JLPT.
Ce qu'il ne vous apprend pas : la nuance sociale. Minna no Nihongo enseigne un japonais poli standard, celui d'un employé de bureau, et l'illustre par des situations d'entreprise. Vous ne saurez pas comment parlent deux amis. Il faudra pour ça la langue vivante, ou la quatrième étape.
Quatrième livre : Kunio Kuwae, « Manuel de japonais volume 1 »
Kunio Kuwae, « Manuel de japonais volume 1 » (L'Asiathèque, collection Langues de l'Asie, environ 450 pages, disponible avec enregistrements audio) Voir à la FnacManuel de japonais volume 1, de Kunio Kuwae (lien affilié, ouvre un nouvel onglet). Prérequis : six mois de pratique au minimum, et des questions grammaticales précises qui restent sans réponse.
Kunio Kuwae, linguiste docteur de Paris III, a écrit ce qui reste la grammaire japonaise de référence en français. Le volume est dense, écrit dans un style universitaire, et il ne vous prend pas par la main.
Ce qu'il vous apprend précisément : le pourquoi. Vous y trouverez le traitement complet des niveaux de politesse, y compris la distinction entre le langage honorifique qui élève l'interlocuteur et le langage humble qui vous abaisse, deux mécanismes que les méthodes traitent en trois lignes. Vous y trouverez aussi les classificateurs numéraux, ces compteurs qui changent selon qu'on compte des objets plats, longs, des animaux ou des machines, et dont l'apprentissage désordonné rend fou.
Une opinion, que je vous donne franchement : ce livre est mal placé en premier achat et excellemment placé en quatrième. Beaucoup de gens l'achètent d'emblée parce qu'il a la réputation d'être le plus sérieux, et se découragent. Le même livre, ouvert après six mois de méthode, devient un outil précieux.
Par où ne pas commencer
Voici la partie que les listes ne font jamais.
Les gros ouvrages de kanji : « Les Kanjis dans la tête » d'Yves Maniette, adaptation francophone de la méthode de James Heisig, présente 2200 caractères par histoires mnémotechniques. C'est un livre remarquable et parfaitement inadapté au premier mois. Il enseigne un sens et un tracé, mais pas la prononciation ni l'usage dans une phrase. Réservez-le au moment où vous aurez déjà lu du japonais.
Les dictionnaires de kanji comme « Kanji et kana » de Wolfgang Hadamitzky et Mark Spahn : ce sont des ouvrages de consultation, pas d'apprentissage. Personne n'apprend une langue dans un dictionnaire.
Les manuels tout en japonais achetés sans leur fascicule d'accompagnement, erreur classique en librairie spécialisée ou en achat d'occasion. Vérifiez toujours que la version française des notes est bien fournie.
Enfin, méfiez-vous des méthodes qui promettent le japonais en trois mois et qui conservent le rōmaji jusqu'au bout. Elles vendent une aisance de façade que vous paierez ensuite au prix fort, en devant tout réapprendre à lire.
Ce qu'aucun de ces livres ne fera à votre place
Un livre ne vous donnera pas le rythme de la langue. Le japonais n'a pas d'accent tonique comme le français, mais un accent de hauteur qui distingue des mots identiques, et cela ne s'apprend qu'en écoutant beaucoup. Trente minutes d'écoute quotidienne, même passive, valent un chapitre de grammaire.
Un livre ne vous corrigera pas non plus vos particules. C'est l'erreur numéro un des francophones, parce que le français n'a rien qui leur ressemble. Il faut quelqu'un pour vous dire que votre phrase est compréhensible mais bizarre. Les échanges linguistiques en ligne, les associations franco-japonaises et les tables de conversation en ville remplissent ce rôle, et coûtent moins qu'une pile de manuels.
Enfin, l'écriture manuscrite quotidienne n'est remplaçable par aucune application. Dix minutes de tracé à la main sur du papier quadrillé installent les caractères plus solidement que trois quarts d'heure de cartes à réviser sur téléphone. Les applications servent à réviser, pas à apprendre.
Après ces quatre livres
Vous aurez alors l'écriture, la langue parlée, la grammaire structurée et un ouvrage de référence pour les questions fines. C'est un socle qui autorise à peu près tout ce qui suit.
La suite dépend de ce qui vous a amené là. Si c'est le manga, cherchez des éditions avec furigana et acceptez de lire dix pages par semaine. Si c'est le voyage, les manuels de conversation deviennent enfin utiles, parce que vous saurez les modifier. Si c'est la littérature, sachez que la marche est haute et qu'on passe souvent par les traductions bilingues avant d'y arriver.
Vous pouvez aussi parcourir les auteurs japonais traduits en français pour préparer le terrain en attendant. Et si la méthode vous a plu, elle vaut pour d'autres langues : voyez le reste de notre collection quels livres acheter pour apprendre à, et notamment pour apprendre l'allemand, où la question de l'ordre des étapes se pose de manière tout aussi décisive.
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